Entretien réalisée par Sihem Bounabi
Reporters : Avec l’arrivée de la grippe saisonnière, de plus en plus de personnes se posent la question sur la double vaccination anti-covid et antigrippale. En tant que spécialiste en maladies infectieuses et transmissibles, quel est votre avis ?
Mohamed Yousfi :
Tout d’abord, il faut que les personnes à risques soient conscientes qu’il faut impérativement se faire vacciner contre la grippe, car le vaccin contre la covid ne protège pas contre la grippe, et de même, il faut se faire vacciner contre la covid car le vaccin antigrippal ne protège pas de la contamination à la Covid-19.
On l’a dit l’année passée et on le répète encore plus cette année. Et pour cause, l’année dernière la covid avait pris le dessus sur la grippe et beaucoup de viroses respiratoires avaient nettement diminué pendant la période de la covid. Il avait été constaté au niveau mondial un net recul des viroses respiratoires comme la grippe, mais également des bronchiolites chez les enfants et des gastroentérites que l’on retrouve fréquemment durant la saison hivernale.
On avait constaté que ce type de maladies transmissibles avait nettement diminué, d’une part, la covid avait pris le dessus sur les autres maladies respiratoires et, d’autre part, le respect des gestes barrières a permis également de se protéger contre la grippe. Cette année, au contraire, il y a un constat en Algérie et dans plusieurs pays que la covid est en déclin, il y a donc un fort risque que les autres maladies respiratoires soient beaucoup plus fréquentes et plus importantes. Ainsi, cette année, il y a un plus grand risque d’attraper la grippe par rapport à l‘année dernière, d’où l’importance de se faire vacciner surtout pour les personnes à risque.

Justement, quelles sont les catégories de personnes à risques pour lesquelles le vaccin antigrippal est préconisé ?
Il s’agit, comme cela a toujours été le cas, de catégories bien précises, mais il est bon de rappeler que ce qui est préconisé dans le consensus mondial, ce sont les sujets âgés et les malades chroniques, les femmes enceintes. Sont également concernés les personnels de la santé et tous les personnels qui travaillent dans les collectivités, comme les services de sécurité et de la Protection civile. Car il suffit qu’un seul sujet attrape la grippe pour qu’il contamine toute la collectivité, ce qui risque d’impacter le fonctionnement de ces services d’utilité publique. Il faut savoir qu’avant la pandémie de la covid, certains pays, à l’exemple du Japon, en plus des catégories prioritaires pour la vaccination antigrippale, incluent dans leurs campagnes de vaccination même les enfants avec pour objectif de protéger l’ensemble de la population. Il faut savoir aussi que n’importe quelle personne peut faire le vaccin antigrippale et c’est même conseillé.

Juste pour la précision, pourquoi est-il important de se faire vacciner contre la grippe ?
Il est important de se faire vacciner contre la grippe, car c’est une maladie respiratoire qui peut être grave chez certains sujets sains, mais surtout chez les catégories à risques. Et je le répète donc, il s’agit des personnes âgées, des malades chroniques, des femmes enceintes qui, en développant les formes compliquées de la maladie, peuvent les mener à l’hospitalisation, à la réanimation et même au décès. Chaque année nous enregistrons des décès à cause de la grippe. La vaccination évite ces formes graves, c’est le principe de toute vaccination, et diminue le nombre de décès. Ce sont les catégories les plus vulnérables qui sont exposées à ces risques d’arriver à la réanimation et au décès.

Selon vous, quelle est la meilleure période pour se faire vacciner contre la grippe ?
Ce qui est important, c’est de le faire assez tôt avant que la période de la grippe ne commence. En termes d’immunité, le vaccin antigrippal protège durant toute la saison. De par le monde, la saison de la grippe commence dans l’hémisphère Nord, dont nous faisons partie, dès le début du mois de décembre et elle est à son apogée vers fin janvier jusqu’à début février et va jusqu’à fin mars. C’est pour cela qu’il est préférable de faire la vaccination antigrippale dès que le vaccin est disponible, disons durant le mois d’octobre ou début novembre, c’est ce qui est fortement conseillé. Maintenant, pour les retardataires, même si on n’a pas fait le vaccin avant la saison de la grippe, on peut le faire en pleine période épidémique, soit en décembre, janvier et jusqu’à février. Tant que l’on n’est pas arrivé à la fin de la période grippale et tant que la personne n’a pas fait de grippe, elle peut toujours se faire vacciner. Mais, dans un souci d’efficacité et pour être bien protégé, il vaut mieux se faire vacciner avant le mois de décembre.

Les pouvoirs publics ont annoncé une commande de 2 millions de vaccins antigrippaux pour cette année. Est-ce suffisant ?
C’est la quantité habituelle que commande l’Algérie et parfois un peu plus. C’est ce qui a toujours été préconisé en ciblant essentiellement les sujets âgés et les malades chroniques. Mais, en termes de calcul, cette catégorie est plus importante que les 2 millions de vaccins. C’est vrai que pour les commandes de vaccins, les autorités se basent sur la situation sur plusieurs années. Il faut savoir que certaines années, même cette quantité n’a pas été consommée, et d’autres années, face à la forte demande cela s’est avéré insuffisant. En un mot, les commandes de vaccin antigrippal sont basées sur les statistiques des états de consommation cumulés sur plusieurs années, mais, si on doit se baser sur le nombre des catégories concernées, c’est clair que c’est plus de 2 millions.
Cela signifie que même concernant la vaccination antigrippale, il y a un problème d’adhésion. Certes ce problème est moins important que ce que nous sommes en train de vivre face au manque d’adhésions concernant la vaccination anti-covid, mais on peut dire que l’adhésion des Algériens à la vaccination antigrippale n’est pas optimale.

Comment peut-on expliquer le manque d’engouement des Algériens, que ce soit pour le vaccin antigrippal ou celui contre la Covid ?
Cela s’explique tout simplement par le problème récurrent de la communication et plus précisément de son efficacité pour savoir sensibiliser les Algériens sur l’importance de se faire vacciner. Il faut savoir bien communiquer, utiliser des campagnes qui soient percutantes, avec un message simple qui peut toucher la population de manière générale et, en particulier, les catégories à risques concernées par ce type de vaccins. Pour la campagne de vaccination antigrippale, souvent il n’y a pas vraiment de communication qui l’accompagne, en dehors du fait d’annoncer l’arrivée du vaccin antigrippal. Il faudrait communiquer plus, car le risque pour les catégories vulnérables à la grippe est assez important. Il faudrait une bonne information pour pouvoir à ce moment-là toucher le maximum de personnes concernées. Parce que si on arrive à sensibiliser et surtout à faire vacciner ces catégories, cela va permettre d’agir sur beaucoup d’éléments, en l’occurrence, cela va permettre de diminuer le nombre de malades hospitalisés, ceux admis dans les unités de réanimation et les décès dus aux formes graves de la grippe. Il s’agit aussi à travers la vaccination de casser les chaînes de transmission de la grippe.
Concernant le respect des mesures barrières, est-ce aussi important pour casser la chaîne de la transmission du virus de la grippe ?
On parlait des mesures barrières bien avant la pandémie de la covid, mais cela n’a jamais été pris au sérieux ni appliqué. Pourtant, ce sont les mêmes mesures, parce que c’est une maladie qui se transmet essentiellement par voie aérienne. Le port du masque, le lavage fréquent des mains et aussi l’isolement des sujets contaminés de la grippe en n’allant pas travailler, ou à l’école, sont aussi importants que pour la covid. D’où l’intérêt de ces mesures barrières pour juguler la propagation de la covid qui sont aussi efficaces pour casser la chaîne de la transmission de la grippe. Malheureusement, avec la levée des mesures du confinement, on constate un relâchement total dans le respect de ces mesures simples, mais efficaces. Pourtant, ces mesures, en plus de diminuer l’impact de la propagation de la covid-19, diminuent également la propagation des maladies respiratoires hivernales.

En tant que spécialiste, quel serait votre appel aux pouvoirs publics et à la population ?
Je voudrais lancer un appel aux pouvoirs publics et, en particulier, au ministère de la Santé, pour mettre en place une stratégie de communication beaucoup plus efficace aussi bien pour la covid que pour la grippe. Et mon appel à la population, c’est d’aller se faire vacciner contre la covid mais également contre la grippe. Concernant la covid, il faut que les Algériens soient conscients que l’on est toujours sous la menace d’une nouvelle vague, qui pourrait venir de n’importe où tant que l’on n’a pas l’immunité collective. Il faut aller se faire vacciner. Et concernant la grippe, je dis aux personnes à risque d’aller impérativement se faire vacciner dès la disponibilité, ces jours-ci, du vaccin-antigrippal. Face à la levée des mesures de confinement et au constat du relâchement de la part de la population, je tiens encore une fois à réitérer mon conseil sur le respect des mesures barrières : port du masque, lavage fréquent des mains et distanciation physique. Ces mesures vont aussi nous permettre de diminuer l’impact de la covid tant que l’on n’a pas l’immunité collective et vont permettre aussi de nous prémunir de la grippe et de casser la chaîne de transmission aussi bien de la covid que de la grippe.