Six mois après la déclaration des premiers cas de contamination à la Covid-19 en Algérie, enregistrés au service infectiologie de l’EPH de Boufarik, le docteur Mohamed Yousfi, chef de ce service, aborde la situation actuelle de l’hôpital, l’impact de la pandémie sur le personnel de santé et la nécessité absolue du respect des gestes barrières aux portes de la rentrée sociale, universitaire et scolaire.

Reporters : Six mois après l’enregistrement du premier cas de contamination en Algérie à la Covid-19, diagnostiqué au niveau du service infectiologie à l’hôpital de Boufarik quel est l’état des lieux actuellement ?
Dr Mohamed Yousfi : Effectivement, les premiers cas de contaminations à la Covid-19 déclarés en Algérie l’ont été à l’EPH de Boufarik le 29 février passé. Il s’agissait d’une dame et de sa fille qui avaient reçu des parents algériens établis en France, un homme et ses deux filles qui sont restés une semaine en Algérie et avaient assisté à une fête. L’homme, de retour en France, avait été diagnostiqué contaminé par le coronavirus et dès que la dame avait été informée elle s’est présentée au niveau de notre service. Je tiens à souligner l’importance de la réaction de cette dame en se présentant à l’hôpital, car elle aurait pu ne pas venir et cela aurait permis au virus de circuler encore plus largement. Et c’est ainsi que l’on a diagnostiqué à l’EPH de Boufarik les deux premiers cas de contamination au coronavirus en Algérie. Et donc à la date du 29 août, cela fait six mois que nous accueillons des malades de la Covid dans notre service. Cela vous donne une idée de la charge de travail et surtout la pression qui pèse sur le service qui a reçu le plus grand nombre de malades au niveau national. Nous avons enregistré plus de 2 200 malades hospitalisés. Et il y a aussi des milliers de malades qui ont été suivis en externe de manière ambulatoire.

Comment s’est organisée la prise en charge des malades Covid au sein de l’EPH de Boufarik ?
Je tiens à souligner que l’on travaille avec la même équipe depuis six mois, on n’a jamais été renforcé malgré nos appels au ministre de la Santé et au Directeur de la santé publique de la wilaya. Il faut savoir que le service de maladie infectieuse est un service de référence de toute la wilaya de Blida et des neuf wilayas du centre concernant tout ce qui est infectiologie. C’est pour cela que les premiers cas étaient chez nous. Et pendant plusieurs semaines, il n’y avait que l’hôpital de Boufarik qui recevait les cas de contamination de la Covid. Ce n’est qu’à la fin du mois de mars que les autres structures ont commencé pratiquement à recevoir les autres cas. Tout l’hôpital, en dehors du service maternité, était consacré à la prise en charge des malades contaminés par le coronavirus. A savoir, les services des maladies infectieuses, de médecine interne et de chirurgie. Je tiens à préciser qu’au niveau de l’accueil des urgences et du tri du malade, c’est l’équipe d’infectiologie avec une équipe de médecins généralistes des différents services qui s’occupent de tous les cas qui se présentent.

Et comment va cette équipe qui prend en charge les malades de la pandémie depuis six mois ?
Cette équipe, qui reçoit les malades au niveau des urgences, tout en assurant les gardes de Covid, n’a pas été remplacée depuis six mois. Aujourd’hui, nous avons six médecins qui sont contaminés, il s’agit de cinq infectiologues et un médecin généraliste. Parmi ces six médecins, nous en avons quatre qui sont toujours en arrêt maladie à la maison. C’est pour vous dire qu’en plus de ne pas avoir été renforcée, l’équipe qui gère les malades depuis six mois se retrouve réduite avec tout ce que cela implique comme saturation physique et morale. Il y a aussi beaucoup de paramédicaux qui ont été contaminés. Actuellement, j’ai trois paramédicaux qui sont à l’arrêt. Il y a d’autres médecins de différents services qui ont été contaminés. Tout l’hôpital, que cela soit infectiologues, médecins des différents services, paramédicaux, agents de santé ou d’administration, a été contaminé à différents degrés.
Je tiens à rendre hommage à l’équipe des maladies infectieuses qui fait un travail titanesque mais aussi au personnel des autres équipes de l’hôpital de Boufarik grâce auxquelles on n’a réussi à maintenir le dispositif sans relâche depuis six mois malgré la saturation et la fatigue. Certes, depuis la première semaine du mois d’août il y a en moyenne une diminution de 20 à 25 % de lits qui sont vides. Cela nous permet de souffler un peu par rapport aux longs mois où l’hôpital était saturé. Mais le personnel de la santé est laminé et complètement à plat.
Quel serait le moyen d’aider le personnel de santé de l’EPH de Boufarik ?
On a lancé à plusieurs reprises des appels pour pouvoir renforcer l’équipe. On avait demandé des médecins généralistes pour pouvoir reposer l’équipe, mais aussi de renforcer les équipes des paramédicaux, mais à ce jour, il n’y a pas eu d’écho à notre demande de la part de la tutelle. Toutefois, je tiens à remercier les paramédicaux retraités qui ont répondu présents à notre appel lancé dès les premiers jours et qui se sont présentés au niveau des différents services. Malheureusement, il n’y a pas de volontaires au niveau des médecins généralistes ou des médecins retraités. Les seuls qui se sont présentés, ce sont les retraités paramédicaux et je tiens vraiment à les remercier et à leur rendre hommage. On est le service qui a pris en charge la plus grande partie des contaminations à la Covid-19 en Algérie avec une équipe qui est très fatiguée, mais qui reste toujours debout et qui continue d’assumer sa mission.

A la veille de la rentrée sociale, universitaire et scolaire et à la veille des examens du bac et du BEM, en tant qu’infectiologue, quelles seraient les mesures à prendre pour éviter la recrudescence de la pandémie en Algérie ?
Ce qui doit être fait a déjà été préparé. Il y a ce que l’on appelle des protocoles sanitaires qui ont été préparés par le ministère de l’Education nationale et le ministère de l’Enseignement supérieur avec l’aide du ministère de la Santé. Ces protocoles tiennent compte des spécificités au niveau scolaire et universitaire pour pouvoir respecter les mesures barrières. C’est-à-dire le port du masque, le lavage des mains et éventuellement l’utilisation du gel hydraulique et la distanciation. Maintenant, leur mise en application incombe aux responsables de l’Education et universitaires. Le plus difficile va être la préparation des écoles avec un personnel formé. Si la distanciation ne peut pas être réellement appliquée dans nos écoles, il faut penser au moins au port du masque et au lavage des mains. Il s’agit aussi de gérer les rassemblements dans les cours d’école pendant la récréation, ainsi que les cantines et ce n’est pas évident de gérer tout cela. Sur le papier, c’est prêt et facile. Mais maintenant, il reste à l’appliquer en fonction de l’espace nécessaire et la rigueur de sa mise en œuvre surtout de la part des élèves et du corps enseignant. Pour les secteurs universitaires, la rentrée qui était prévue le 23 août a été reportée à cause de l’évolution épidémiologique, il est question qu’elle soit faite le 19 septembre. Je pense que dans ce secteur, le protocole est plus facile à appliquer car on a affaire à des adultes, et que l’espace est mieux géré avec toujours la possibilité de l’enseignement à travers des plateformes numériques. Le plus important pour ces deux secteurs est le respect des gestes barrières, parce que c’est là où il y a plus de rassemblement de plus de dix personnes et que le risque de contacts et de contamination augmente.

Quel serait, selon vous, les conséquences de la levée de toutes les mesures dans le cadre du déconfinement ?
Le déconfinement, que cela soit au niveau économique ou social, est obligatoire. Mais la véritable problématique est dans le respect des mesures barrières en déconfinant. Nous n’avons pas le choix, il s’agit pour les citoyens algériens de prendre conscience de cela et de l’importance du respect des gestes barrières. Sinon, on risque de revenir à la case départ, d’autant que l’on est toujours dans une première vague qui s’allonge depuis six mois, alors que d’autres pays sont sortis de cette première vague et ont appris à vivre en cohabitant avec le virus. Les citoyens algériens doivent prendre conscience qu’ils doivent s’adapter et vivre avec le virus en respectant les mesures barrières, c’est aussi simple que cela.
Avez-vous constaté que les Algériens ont pris conscience de l’importance du respect des gestes barrières ?
On constate qu’il y a une amélioration de cette prise de conscience, mais cela reste insuffisant. On a constaté de visu que dans pas mal d’endroits, ces mesures ne sont pas respectées. Une partie non négligeable de la population n’a plus la peur constatée au mois de mars et d’avril, lorsque l’épidémie venait de commencer et où il y avait beaucoup de décès. Maintenant, avec la diminution du nombre de cas, malheureusement, les gens pensent qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent comme avant le 29 février. Ils ont des comportements irresponsables et inacceptables qui mettent en jeu leurs vies et la vie de leurs familles. La majorité des personnes contaminées se sont des jeunes qui ne développent pas de forme grave de la maladie, mais qui contaminent beaucoup de monde dont des personnes âgées et des malades chroniques qui, eux, peuvent développer des formes graves de la maladie. Ces personnes deviennent ainsi responsables de la persistance de la pandémie en Algérie.

Quelle serait, selon vous, la meilleure manière de leur faire prendre conscience de la gravité de négliger le respect des gestes barrières?
Tout d’abord, j’ai toujours prôné d’intensifier les campagnes de sensibilisation et je pense qu’il faut continuer à sensibiliser sur le respect de ces gestes basiques au maximum. Mais face à certains comportements irresponsables, il serait judicieux que les pouvoirs publics passent à des mesures dissuasives comme cela s’est fait ailleurs dans le monde. Il faut des mesures plus visibles des forces de l’ordre, que cela soit la police, la gendarmerie ou les services des APC, pour une plus grande application des mesures dissuasives pour cette frange de la population qui refuse d‘appliquer les gestes barrières mettant ainsi en danger la vie de ceux qu’ils côtoient.

Vous êtes un service de référence concernant les maladies infectieuses, notamment pour les hépatites et le virus du sida. Dans le contexte de la pandémie de la Covid-19, comment se passe la prise en charge de ces malades ?
D’une manière générale, la Covid a pratiquement mobilisé tout le système de santé et donc beaucoup de services ont été transformés en service Covid. En conséquence, à côté des victimes de la contamination au coronavirus, tous les malades chroniques ont été également victimes de cette pandémie et pénalisés. Cela s’applique aussi aux maladies infectieuses en dehors de la Covid. Si on prend le cas de l’hôpital de Boufarik, il y a tout d’abord une réaction très importante du nombre de lits réservés à ses malades en dehors des malades de la Covid. Par conséquent, il y a aussi beaucoup de difficultés de prendre en charge ces malades victimes de maladies infectieuses en dehors de la Covid, et cela nous handicape à assurer notre vocation première qui est la prise en charge de toutes les maladies infectieuses. La deuxième conséquence, c’est que les malades en dehors de cette épidémie ont peur de venir à l’hôpital pour suivre leur traitement. On est obligé de les contacter pour faire le suivi et envoyer leur traitement s’ils sont loin. Sachant que malgré les difficultés, l’hôpital du jour est toujours ouvert aux malades contaminés par les hépatites ou le VIH. C’est clair que ces six mois auront un impact sur ces maladies infectieuses et j’espère que cet impact ne sera pas trop important.

Un dernier mot pour conclure?
Je tiens encore une fois à saluer l’engagement et le dévouement de tout le personnel de la santé à travers le territoire national pour la prise en charge de l’épidémie et plus particulièrement aux équipes qui sont les plus exposées, à l’instar de l’équipe du service d’infectiologie de l’hôpital de Boufarik. Je tiens aussi à relancer encore une fois mon appel aux citoyens à respecter les gestes barrières car nous sommes obligés de cohabiter avec le virus et qu’il est crucial de respecter ces gestes dans l’intérêt de toute la population algérienne. n