«La situation est grave et même très grave», c’est le constat alarmant du Dr Mohamed Yousfi, chef de service des maladies infectieuses de l’EPH de Boufarik et président du Syndicat des praticiens spécialisés de la santé publique (SNPSSP). Il lance un appel à la conscience des citoyens et aux autorités pour des mesures plus coercitives afin de faire respecter l’application des gestes barrières, port du masque, lavage fréquent des mains et distanciation physique.

A l’EPH de Boufarik, qui est un centre de référence pour les maladies infectieuses pour le centre de l’Algérie, le Dr Mohamed Yousfi remarque que ces trois dernières semaines, les services Covid affichent complet et que la Covid-19 touche actuellement de plus en plus de jeunes avec des symptômes aggravés. Il estime aussi que «le virus est de plus en plus virulent. Pour preuve, la plupart des malades qui arrivent nécessitent d’être mis sous oxygène pour des détresses respiratoires». Il se désole aussi que «ces trois derniers jours, nous avons eu deux décès, alors que cela faisait des mois que nous n’en avons pas eu dans nos unités. C’est pour vous dire à quel point le virus est actuellement virulent et que la situation est très grave».
Il nous explique que pour toute la wilaya de Blida, le seul service de réanimation est celui du CHU de Blida d’une capacité de 45 lits de réanimation. Au niveau de l’EPH de Boufarik, les cas les plus sévères sont certes pris en charge et mis sous oxygène, mais les cas nécessitant une intubation doivent impérativement être transférés et pris en charge au niveau du CHU de Blida qui est déjà au bord de la saturation.
Dr Mohamed Yousfi relance encore une fois son appel à tous les Algériens pour qu’ils s’assument devant la gravité de la situation. «Il faut un sursaut de conscience pour respecter les gestes barrières et éviter les rassemblements. L’Etat doit aussi être présent en termes de contrôle et de mesures dissuasives parce qu’il y va de l’avenir de la société et de l’intérêt du pays». Notre interlocuteur, nous affirme que cette hausse importante du nombre de personnes contaminées par le coronavirus était attendue par les spécialistes. Ces derniers avaient constaté de visu depuis la fin août et début septembre le relâchement total des gestes barrières. Des plages et des marchés bondés, des cortèges qui circulent librement sans aucun contrôle ni amende, des transports et des commerces pleins de monde sans aucune sanction. Il souligne à ce sujet que c’est «une relation de cause à effet, nous avons tiré la sonnette d’alarme à maintes reprises avec des appels à la vigilance dans le respect des gestes barrières. Mais le constat est que depuis le déconfinement, malgré toutes les campagnes de sensibilisation, les Algériens ont négligé les gestes barrières et l’Etat ne les fait pas respecter». Assurant que le rôle des pouvoirs publics est nécessaire pour faire respecter les gestes barrières, seul moyen de juguler la propagation du virus, en soulignant que «dans tous les pays du monde et même dans les pays développés, l’Etat a sévi. Il faut être conscient qu’il suffit qu’un seul groupe de personnes qui ne respecte pas ces gestes pour que cela crée des clusters de contaminations et, par effet dominos, cela donne une flambée de la propagation du virus».
Se désolant encore qu’«il ne faut pas s’étonner de ce qui arrive, c’était inévitable. Il faut que les Algériens comprennent que la seule manière de se protéger c’est le respect des gestes barrières». L’afflux continu des malades Covid a inévitablement impacté sur le personnel soignant qui se trouve en première ligne, avec plus de 9 000 contaminations depuis le mois de mars et près de 140 décès dont 11 entre mercredi et vendredi derniers.

Hôpitaux saturés et personnel de santé sur la brèche
Face au rythme harassant que subit le personnel hospitalier de Boufarik, le Dr Mohamed Yousfi nous confie que «l’équipe est sur la brèche et fortement diminuée. Ils sont en train de tomber comme des mouches tous les jours. Depuis le mois de mars, ils n’ont pas eu de répit, actuellement, j’ai plusieurs médecins et paramédicaux qui sont en arrêt maladie suite à leur contamination et on n’a pas de remplaçants». Il enchaîne en relançant encore une fois son appel au ministère de la Santé et aux autorités concernées pour le renforcement de l’équipe médical de l’EPH de Boufarik, particulièrement en ressources humaines. «Nous avons surtout besoin de médecins généralistes et de paramédicaux, on le dit depuis plusieurs mois et on n’est pas écouté, alors qu’on est censés être le premier établissement à être renforcé car nous sommes l’hôpital qui a reçu le plus grand nombre de malades Covid, soit plus de 3 000 depuis le mois de mars dernier». Il relance également son appel pour munir l’hôpital d’un automate PCR, surtout qu’il est logiquement prioritaire étant donné que c’est un centre de référence pour les maladies infectieuses pour toute la zone centre et qui brasse neuf wilayas, mais qui est privé d’un outil plus que nécessaire, pourtant réclamé depuis des années. Aujourd’hui, cet outil devient crucial afin de diagnostiquer plus rapidement des cas suspects et de facto libérer plus de lits pour une rapide prise en charge des malades qui développent des symptômes de plus en plus sévères. Par ailleurs, le président du Syndicat des praticiens spécialistes de la santé publique, appelle également à une plus grande coordination et solidarité entre les professionnels de la santé et les différents établissements hospitaliers. Face à la surcharge des hôpitaux, il devient plus que nécessaire de rouvrir les services Covid afin d’avoir la possibilité de prendre en charge tous les malades. Estimant qu’ «il y a des solutions, à condition qu’il y est de la solidarité, de la concertation et de la coordination. En un mot, que tout le monde s’implique».
Le Dr Mohamed Yousfi conclut : «On est en guerre ! On est tous face à un ennemi commun, il faut fédérer tous nos efforts pour que l’on fasse front commun. Cela est crucial pour contenir cette épidémie et limiter son intensité en attendant la mesure radicale de prévention qui est le vaccin». <