Reporters : Tout d’abord, depuis quelques jours, il y a une augmentation du nombre de contaminations à la Covid-19 au niveau national, quel est l’état des lieux à l’hôpital de Boufarik ?
Dr Mohamed Yousfi : C’est vrai que depuis quelques jours, il y a une augmentation en termes d’affluence au niveau des urgences et en termes de malades hospitalisés. Alors que l’on était arrivé à stabiliser les hospitalisations à moins d’une dizaine de personnes, aujourd’hui, ce nombre oscille entre quinze et vingt malades. Auparavant, on avait assisté à une diminution, et même si elle était lente dans la wilaya de Blida et plus spécifiquement à l’hôpital de Boufarik, de septembre à début octobre, il y a eu une diminution de près de 50% de cas. On espère que l’augmentation constatée depuis quelques jours soit juste des fluctuations. Pour l’heure on ne peut parler d’un rebond, car il faut que cela se confirme dans la durée, c’est-à-dire il faut attendre une semaine au moins pour confirmer s’il y a un réel rebond de la pandémie en Algérie. Ce que l’on constate, c’est que durant deux jours de suite, on a eu une augmentation d’une vingtaine de cas, alors que quand cela diminuait, il s’agissait de cinq à six par jour, raison pour laquelle il faut rester très vigilant.

Comment pourrait-on expliquer cette augmentation ?
Cela s’explique par le fait que nous avons constaté depuis quelque temps un certain relâchement du respect des mesures barrières, et ce, à tous les niveau : que ce soit au niveau des citoyens, des administrations, des commerces, des transports et un peu partout à travers le territoire.
Il y a également des fêtes qui sont tolérées alors qu’elles sont interdites. Je tiens à souligner à ce sujet qu’en ce moment même au niveau de notre hôpital, nous avons plusieurs malades hommes et femmes, membres d’une même famille qui ont été contaminés par le coronavirus lors d’une fête familiale.
Alors que normalement les fêtes sont interdites et encore plus si elles sont sans masque. Le non-respect de ces mesures a inévitablement créé un foyer de contamination. Aujourd’hui, il est important que les Algériens prennent conscience que le coronavirus est toujours là et que ce n’est pas l’allègement des mesures de confinement qui va l’empêcher de circuler. Tout le monde peut remarquer les cortèges qui sillonnent les villes avec plusieurs personnes sans aucun masque et devant les forces de l’ordre sans que personne intervienne.
Entre ceux qui n’y croient pas du tout et ceux qui payent le tribut du relâchement, ce sont les gens qui sont contaminés et surtout les professionnels de la santé qui n’ont aucun répit.

Que préconisez-vous pour éviter un rebond ?
Il faut savoir que toutes les occasions qui permettent un rassemblement, où il y a une proximité entre les personnes, sont le terreau du coronavirus. Les mesures de prévention sont simples pourtant : plus on porte le masque, plus on se lave les mains et plus on laisse des espaces entre les personnes en évitant les grands rassemblements, plus on a une chance de rester en bonne santé et d’éviter la contamination. Il faut être conscient que le virus n’a pas encore disparu et qu’il faut l’intégrer dans notre quotidien et vivre avec en respectant les mesures barrières en attendant que l’on voit plus clair et que le vaccin soit fabriqué.

Justement, à propos de voir plus clair, selon vous comment la situation peut évoluer, d’autant plus que nous entrons dans la saison de la grippe ?
Personne ne peut dire comment les choses vont évoluer, au niveau mondial on est dans l’expectative. D’autant plus que l’on est en plein automne et avec l’arrivée de l’hiver, c’est la saison de la grippe. En vérité, on ne sait pas comment cela va évoluer. On se pose la question comment la grippe va cohabiter avec le coronavirus parce que, pour rappel, la pandémie a commencé vers la fin de l’hiver c’est-à-dire vers la fin de la période de la grippe.
Mais cette année, c’est très différent et on ne sait pas encore comment cela va se passer. C’est-à-dire est-ce que le virus de la Covid-19 sera plus fort que celui de la grippe, ou bien est-ce que les deux vont se combiner pour un cocktail qui va être plus grave ? On ne sait pas. La seule chose que l’on sait maintenant, c’est qu’il faut impérativement se vacciner contre le virus de la grippe et c’est la période de la campagne de vaccination. Cette vaccination est primordiale et essentielle pour les personnes à risques, c’est-à-dire les personnes âgées, les malades chroniques et les femmes enceintes. Cette vaccination est également impérative pour les personnels de la santé, les services de sécurité qui sont aussi des groupes prioritaires, car ce sont des groupes à risques. Il faut que les personnes concernées prennent conscience que cette année, dans le contexte de la pandémie du coronavirus, la vaccination contre la grippe a une importance capitale.
Deuxièmement, il faut que l’on applique les mesures barrières, car ces mesures, en plus de protéger contre la propagation du coronavirus, protègent aussi de la contamination au virus de la grippe et permet de limiter toutes les pathologies respiratoires qui sont en recrudescence durant la période d’hiver.
Ces mesures sont simples pourtant, il s’agit du lavage fréquent des mains et c’est à la portée de tout le monde car il s’agit d’eau et de savon. Et la seconde est le port du masque, surtout dans les endroits où il y a beaucoup de monde, notamment dans certaines administrations, les marchés… Les masques sont disponibles, on a donné la solution depuis plusieurs mois, soit acheter les masques jetables qui sont disponibles dans les pharmacies soit des masques en tissu que l’on peut fabriquer à domicile qui, certes ne sont pas aussi efficaces que les masques chirurgicaux, mais qui apportent une protection, pour peu que l’on respecte les autres mesures. En vérité les moyens de protection existent, c’est aux personnes de les appliquer pour éviter la propagation du virus.

Nous sommes aux portes de la rentrée scolaire et universitaire, un protocole sanitaire a été mis en place, quel est votre avis à ce sujet ?
L’essentiel est que le protocole soit appliqué, c’est là où entre en jeu le rôle des parents et des enseignants. Car l’application de ce protocole n’incombe pas seulement aux responsables des établissements, mais à toutes les parties concernées.
Normalement, depuis plus de sept mois de pandémie, les parents ont largement eu le temps d’expliquer à leurs enfants les précautions à prendre pour se préserver et de les sensibiliser au respect des mesures barrières.
Je tiens à souligner qu’il était temps que les élèves reprennent l’école et les étudiants retrouvent les bancs de l’université, car les répercussions de ces longs mois sans études sont énormes tant du point de vue psychologique que du point de vue du décrochage scolaire. Tous les pays ont décidé de la reprise de la scolarité, justement, car cela devient plus que nécessaire. Certes, il peut y avoir des cas de contamination dans certaines classes, mais cela reste ponctuel et limité. Il s’agit de s’adapter au cas par cas. Car il faut penser aux conséquences psychologiques et éducatives de cette rupture avec l’école chez les enfants.

Pensez-vous que dans ce contexte, il faut renforcer le nombre de dépistages ?
La question du dépistage dépend de la stratégie adoptée par chaque pays. Il y a des pays qui ont opté dès le départ pour le dépistage massif tel que la Chine et cela a donné de très bons résultats. Mais il faut avoir les moyens de la Chine et aussi la discipline des Chinois. Pratiquement aucun pays au monde ne possède cette discipline. Les pays européens, qui n’avaient pas les moyens de le faire au début de la pandémie à cause d’un manque de kits de dépistage et surtout de laboratoire, ont renforcé leur stratégie en mettant à contribution tous les laboratoires privés et publics et ils sont passés de centaines de milliers de tests à plus de un million par semaine.
En Algérie, la problématique est que faute de moyens, la stratégie adoptée est de dépister uniquement les gens qui se présentent à l’hôpital et qui ont des symptômes.
Pour avoir une idée de comparaison, depuis huit mois, les tests effectués en Algérie s’élèvent, selon l’institut Pasteur, à près de 200 000 tests, alors que ce nombre est l’équivalent du nombre de tests effectués par jour actuellement dans les pays européens.
L’Algérie a adopté cette stratégie, car tout simplement, jusqu’à présent, nous n’avions pas les moyens de dépister tous les cas suspects. Pour dépister large, il faut avoir un nombre de kits de dépistage suffisant, mais c’est aussi une question de réactifs et de laboratoires disponibles. Au plus fort de l’explosion du nombre de cas en Algérie, malgré l’ouverture de près d’une trentaine de laboratoires, on est arrivé à plus de 10 jours d’attente pour avoir le résultat d’un test. Il faut savoir que les pays qui ont fait le choix de faire le dépistage en masse, c’est surtout par rapport aux personnes qui ont été en contact avec les personnes porteuses du virus, même si elles sont asymptomatiques. Ceci afin de prendre les mesures d’isolement pour éviter la propagation du virus, surtout si ces personnes travaillent dans des lieux où il y a beaucoup de monde, comme les usines, les administrations et les écoles. Pour le moment, en Algérie, à défaut de dépistage massif, ce qui est proposé au large public, c’est le respect des gestes barrières et surtout la distanciation physique.

Récemment, le ministre de la Santé a déclaré qu’il y a eu des erreurs concernant le comptage du nombre de décès dus à la contamination au coronavirus, quel est votre commentaire ?
Sincèrement, je n’ai pas suivi cette déclaration, mais tout ce que je sais, c’est que jusqu’à présent, le critère qui a été pris en considération par le système de la santé pour comptabiliser le nombre de décès, c’est tout décès d’un malade qui est revenu avec un test PCR positif. Il faut savoir que du point de vue épidémiologique, il y a d’autres pays qui prennent en considération les malades suspects d’être atteints de la Covid-19 même si la PCR n’a pas été faite. Sachant qu’il y a des malades décédés au niveau de l’hôpital et suspectés d’avoir été contaminés au coronavirus et qui n’ont pas été testés pour différentes raisons, ils ne sont pas comptabilisés. Il y a aussi les autres malades suspectés d’avoir été contaminés et qui meurent chez eux sans avoir jamais été hospitalisés ou diagnostiqués. Ces décès suspects eux aussi ne sont pas comptabilisés.
Ceux que l’on comptabilise actuellement, ce sont les cas testés positifs ; si on veut compter les suspects qui n’ont pas été testés et les cas suspects qui sont morts chez eux, c’est sûr que le nombre de morts par contaminations à la Covid-19 serait beaucoup plus important.

Finalement, que pensez-vous de l’avancée des recherches sur le vaccin qui semble l’ultime solution face à la pandémie ?
Je trouve qu’au niveau mondial, en quelques mois, les recherches ont beaucoup avancé sur la question du vaccin. L’humanité doit s’estimer heureuse que les procédures ont été accélérées. Habituellement, à l’apparition d’une nouvelle pathologie, il faut minimum attendre deux et parfois trois ans ou plus pour un vaccin. La chance que l’on a, c’est que les connaissances concernant le virus ont rapidement été partagées entre les différents pays. En premier, c’est la Chine qui a partagé le génome du virus. C’est très important, car cela a permis en quelques mois de connaître l’aspect physiopathologique du virus pour adopter les thérapies. Pour différentes raisons, il y a aussi beaucoup de laboratoires qui se sont attelés à fabriquer l’antivirus. Ce qui fait qu’au bout de six à sept mois, on est déjà en phase trois, alors que d’habitude il faut au moins un an et demi pour arriver à ce stade.
Dans le meilleur des cas, c’est vers la fin ou le début de l’année prochaine que le vaccin pourrait être fabriqué après avoir eu l’autorisation de l’Organisation mondiale de la santé. Comme toute maladie virale, le seul traitement radical contre le coronavirus est le vaccin. Et en attendant, la seule manière de se protéger c’est de respecter les mesures barrières. Alors, encore une fois, je lance un appel et j’implore tout le monde à respecter les gestes barrières pour se protéger, protéger ses proches et le personnel de la santé.