Reporters : Plus de 1 000 nouveaux cas de contamination quotidiens sont enregistrés, ces derniers jours, et de nouvelles mesures ont été prises par le gouvernement pour tenter d’enrayer la progression de la courbe. Comment cela impacte-t-il sur l’afflux des malades Covid vers les hôpitaux ?
Mohamed Yousfi :
Il ne faut pas s’étonner de ce chiffre ni de l’augmentation des cas de contamination, car on le savait d’avance au vu de ce qui s’est passé au moment de la décrue, où l’on a observé un déni et un relâchement total dans le respect des gestes barrières de la part de la population.
Concernant l’impact des nouvelles mesures prises par le gouvernement, il est encore trop tôt pour en mesurer la portée, il y a toujours un temps d’attente d’au moins deux semaines pour voir si on est arrivé à casser la courbe de la hausse de propagation du virus, ainsi que d’autres éléments à prendre en compte. Il s’agit notamment de la diminution du nombre d’hospitalisation, la baisse des malades dans les unités de réanimation, ainsi que le nombre de décès.
Ce qui est crucial à l’heure actuelle pour, réellement, casser cette courbe est que les gens respectent le protocole sanitaire quel que soit l’endroit où ils se trouvent. Que ce soit en famille, au travail, dans les commerces, les marchés, les transports, les écoles et universités…
La deuxième condition est que les pouvoirs publics doivent veiller à l’application stricte des mesures barrières. A quoi cela sert-il si, ensuite, il n’y a pas de contrôle pour qu’elles soient réellement appliquées.

A propos de l’afflux massif des malades, quel est l’état des lieux à l’EPH de Boufarik où vous exercez ?
L’EPH de Boufarik affiche toujours complet à 100%. Il y a un flux continue de malades, dès que quelques places se libèrent, elles sont tout de suite occupées. Nous avons également de nombreux malades en attente d’hospitalisation. Pour les cas les plus graves on est obligés de les transférer vers d’autres structures hospitalières et on se démène pour leur trouver une place.
Pour les malades aux symptômes plus ou moins modérés, on est astreint de les mettre en attente, le temps qu’une place se libère.
Mais, pour pouvoir libérer un lit d’hospitalisation, on est tributaire des résultats de la PCR qui met plusieurs jours à arriver, alors que cela fait des années que l’on réclame un automate pour ce type de tests. Cela nous permettrait d’avoir les résultats dans les 24 heures et, par conséquent, de mieux nous organiser pour la gestion des flux des malades.
Mais, pour le moment, on est astreint à mettre les patients sous traitement, surtout s’ils développent des symptômes très graves, en attendant les résultats de la PCR pour pouvoir les orienter vers des unités adéquates.
On est également tributaire de l’état de santé du malade avant de l’autoriser à sortir. Même si les directives du ministère de la Santé préconisent une durée d’hospitalisation de cinq jours, actuellement, nous avons des formes de plus en plus graves de la maladie où il est impossible d’autoriser le malade de sortir au bout de cinq jours. En ce moment, la majorité de nos malades déssaturent, c’est-à-dire qu’ils ont un problème de manque d’oxygène et souffrent beaucoup de détresse respiratoire. On est obligé de les garder et cela aussi se répercute sur le nombre d’hospitalisation.

Justement, face à la saturation de nombre d’hôpitaux, plusieurs appels ont été lancés ces derniers jours pour l’exploitation de nouveaux espaces pour la mise en place de lits d’hospitalisation, quel est votre avis sur la question ?
Tout d’abord, avant d’en arriver là, il serait plus judicieux d’exploiter tous les espaces dans le secteur sanitaire. Ce n’est pas le cas actuellement, surtout dans les grandes villes. Il faudrait se conformer aux directives nationales, qui disent depuis le 23 mars dernier que lorsque la circulation du virus est importante, il faut que tous les services soient Covid.
Cela implique qu’il faut arrêter toutes les activités, à l’exception de l’urgence chirurgicale médicale, les services de maternité, des cancéreux et de la pédiatrie. Pour le reste des services, certes on doit laisser un minimum de lits, mais ils devraient être convertis en unités Covid pour absorber le flux important de malades. Mais dans les faits, surtout au niveau des CHU des grandes villes ou de certaines villes de l’intérieur, cette directive n’est pas appliquée, d’où la saturation des unités Covid actuelles.
Je tiens à dire qu’il y a encore de l’espace à occuper au niveau de ces structures hospitalières pour les malades Covid. Il faut que l’on prenne conscience que dans ce genre de situation ceux qui sont surtout pénalisés ce sont les malades non Covid. Et là encore, on n’a pas pensé à une formule pour leur prise en charge dans les cliniques ou cabinets privés ou avec de la télémédecine afin d’essayer d’éviter les dégâts chez ses malades. Mais en vérité, on n’a pas le choix, car les malades Covid, c’est l’urgence absolue. Actuellement, on peut encore mettre des lits Covid dans des services qui sont très peu Covid ou pas du tout Covid.
Ce n’est qu’une fois qu’on arrive à une réelle saturation des hôpitaux qui ont converti la majorité de leurs services en Covid que l’on peut penser à l’exploitation d’autres structures telles que des hôpitaux mobiles avec des chapiteaux. Mais ce qui pose problème, c’est comment faire fonctionner ces espaces ? Beaucoup de professionnels de la santé sont soit contaminés, soit épuisés et il y a déjà un réel manque dans les rangs au niveau des structures hospitalières. Je tiens à dire que malgré tous nos appels, on n’a toujours pas été renforcés à l’EPH de Boufarik, où c’est le même personnel qui est sur le front depuis neuf mois et tous les jours. Nous avons des contaminations au niveau de nos équipes.
Lorsque l’on n’est pas renforcé, cela veut dire que ce sont des éléments en moins dans l’équipe qui subit déjà une surcharge de travail et qui est au bord de l’épuisement. Si on ouvre d’autres structures, qui va les faire fonctionner ? C’est pour cela que je reviens à la solution de fond qui se résume en deux points, l’application des mesures barrières en espérant un sursaut de conscience de la population et un contrôle rigoureux des pouvoirs publics pour leur application. C’est la seule manière de casser la chaîne de transmission du coronavirus. Quel que soit le nombre de places d’hospitalisation que l’on ouvre, si on ne prend pas le mal à la racine, toutes les places que l’on pourrait ouvrir seraient insuffisantes.

Pourriez-vous nous donner votre avis sur le nombre de contaminations officiellement annoncé qui est de plus en plus contesté, notamment par les professionnels de la santé ?
Il faut comprendre à propos de ces chiffres, et je l’ai maintes fois répété, il s’agit de la stratégie qu’a choisie l’Algérie pour comptabiliser seulement les tests validés des personnes hospitalisées et qu’elle n’a pas fait le choix de faire le dépistage large et massif de la population. Ce choix s’explique notamment par le manque de kits de tests PCR et de laboratoire au niveau du territoire national qui peuvent effectuer ces tests même si ce nombre a augmenté de manière substantielle depuis l’apparition de la pandémie en Algérie, mais cela reste insuffisant.
C’est ce qui explique les chiffres officiellement annoncés, mais à côté, on sait pertinemment que le plus grand nombre de malades sont asymptomatiques et ne viennent pas à l’hôpital ou consulter. Il faut ajouter à cela les malades qui développent des formes légères qui, selon les directives nationales et même internationales, sont juste invités à rester confinés chez eux. C’est logique donc que, en réalité, il y a des milliers ou des dizaines de milliers de cas.
Il faut que l’on prenne conscience, qu’actuellement, tant qu’il n’y a pas de dépistage de masse, nous sommes tous potentiellement porteurs de Covid jusqu’à preuve du contraire. Et je le redis encore une fois, la meilleure manière de se protéger et de protéger les autres, c’est le respect strict dans l’application des gestes barrières qui consistent à porter un masque, à se laver régulièrement les mains ou se frictionner avec du gel hydraulique et surtout éviter les rassemblements familiaux ou autres afin de respecter la distanciation physique. C’est la seule manière de faire fléchir la courbe haussière de la propagation de la Covid-19.

Dans le contexte actuel de la flambée de la contamination, le Premier ministre a écarté la fermeture des écoles. Quel est votre avis ?
C’est évident que s’il n’y a pas respect des mesures barrières au niveau des établissements scolaires, il y a alors risque de contamination. Ce sont surtout les adultes qui contaminent les enfants qui, eux, risquent de contaminer leurs parents… Toutefois, il faut que l’on prenne conscience qu’il est plus dangereux de laisser les enfants déscolarisés que de les laisser repartir à l’école.
Il faut que les écoles restent ouvertes, mais dans le respect strict du protocole sanitaire. Si ce protocole n’est pas respecté dans les établissements, cela implique qu’il n’est pas appliqué ailleurs. Par conséquent, il faudrait en plus de fermer les écoles, fermer toutes les autres structures et donc revenir au confinement total qui est une solution radicale, avec notamment toutes les conséquences sanitaires, économiques, sociales et psychologiques que cela implique.
On est dans une pandémie, il faut apprendre à vivre avec ce virus, car on n’a pas d’autres choix pour le moment, en attendant le vaccin. Et même quand le vaccin sera là, il faudra continuer durant plusieurs mois à respecter ces mesures barrières si on veut maintenir un minimum de vie sociale et économique.