Reporters : Le Forum a établi récemment un diagnostic négatif de l’entreprise algérienne après une année de crise politique. Avec l’apparition de la pandémie du Covid-19, il semblerait que l’impact soit plus lourd. Partagez-vous ce constat ?
Mohamed Sami Agli : C’est trop tôt pour nous prononcer sur cette question. L’Algérie est au début de la crise et nul ne peut mesurer réellement l’impact sur les entreprises qui, pour rappel, traversent déjà une situation très difficile à la suite de la crise économique et politique de l’année 2019.
Une chose est certaine, le caractère mondial de la pandémie du coronavirus aura comme conséquence une grave crise économique et financière. Comme tous les pays du monde, nous nous attendons à des conséquences désastreuses sur notre économie. Les entreprises sont obligées de s’adapter.


D’ores et déjà et comme vous le savez, certains secteurs ont connu un arrêt brutal de leurs activités tels que l’hôtellerie, la formation, le transport aérien, le commerce… leur situation se compliquera davantage. Nous devons faire une évaluation, dans un futur proche, en fonction de la taille des entreprises car les conséquences diffèrent entre TPE, PME, groupe…
Au sein du Forum, nous sommes en train de suivre de très près l’évolution de la situation à travers une cellule de crise que nous avons mise en place dès l’apparition de l’épidémie. Nous lançons un appel urgent pour certains secteurs comme le tourisme pour préserver les postes d’emploi surtout. Cette crise nous poussera, inéluctablement, à revoir notre modèle économique.

Si le risque sanitaire s’étend, quel scénario possible pour l’entreprise et le tissu économique algériens ? En ces circonstances spécifiques de crise, quelles alternatives pour maintenir les entreprises algériennes en situation de production et de maintien d’un niveau de croissance acceptable ?
Comme je vous disais, au Forum des chefs d’entreprise, nous suivons de très près l’évolution de cette situation préoccupante, d’abord en tant que citoyens, mais aussi en tant que chefs d’entreprise. Nous employons des dizaines, des centaines et des milliers de travailleurs pour certaines entreprises. A ce titre, nous sommes, complètement, engagés dans la lutte contre la propagation du coronavirus. Nous avons entamé une campagne de sensibilisation de nos membres pour qu’ils veillent d’abord à l’application des mesures préventives au sein de leurs usines, locaux administratifs et autres, et à sursoir, ensuite, à l’organisation de tout événement, réunions, rassemblements et autres manifestations, conformément aux instructions des plus hautes autorités de l’Etat. Nous avons constaté que de nombreux acteurs économiques ont déjà pris des mesures exceptionnelles à cette situation et ont libéré leurs personnels atteints de maladies chroniques ainsi que les femmes enceintes.

Le constat actuel d’une ruée sur les produits alimentaires et la hausse de la demande exempte-t-il le secteur agro-alimentaire de la nouvelle crise ?
Les entreprises de l’industrie agroalimentaire s’engagent à continuer à approvisionner le marché en produits alimentaires de manière régulière pour faire face à l’augmentation des achats observée ces derniers jours, quelle que soit l’évolution de l’épidémie. Néanmoins, comme toute entreprise algérienne, celles de l’agroalimentaire ne seront pas épargnées des effets de la crise. Bien qu’il soit encore tôt pour dresser un bilan sur cet impact, elles risquent de subir, pratiquement, les mêmes difficultés que les autres. Elles seront touchées, par exemple, par une hausse des prix ou encore une déstabilisation en approvisionnement en matières premières importées, une perte d’activité et des perturbations de la chaîne logistique. Les acteurs de la filière doivent obligatoirement s’adapter. Je tiens, par contre, à rassurer nos concitoyens que la demande pour certains produits de première nécessité est largement assurée. Les entreprises sont assez structurées et outillées pour s’adapter à la hausse de la demande. Nous nous concentrons, justement, sur l’élan de solidarité nationale face à cette situation exceptionnelle.

Certains affirment que face au risque sanitaire et aux restrictions imposées, le télétravail serait une solution alternative comme sous d’autres cieux. Est-ce pertinent pour l’Algérie ? Quels sont les secteurs qui peuvent réellement y recourir avec efficacité ?
Si nous étions prêts à la transformation digitale, nous serions aujourd’hui en mesure d’opter pour le télétravail dans de nombreuses entreprises, surtout dans le secteur des services. Certes, certains acteurs économiques se sont déjà adaptés, mais d’autres sont obligés de s’y mettre à titre préventif pour limiter le risque de contagion. Nous ne sommes pas préparés, malheureusement, pour cette transformation pour plusieurs raisons dont la qualité de la connexion Internet.

A propos d’impact aggravé sur l’entreprise par la crise économique, et maintenant sanitaire, certains appellent à une intervention de l’Etat et préconisent une trêve fiscale, par exemple. Quelle est la position du Forum à ce sujet et quelles sont vos propositions pour prêter appui aux PME ?
Les entreprises, tous secteurs confondus, expriment leurs préoccupations quant aux conséquences de cette épidémie. Il est clair que nous devons prendre des mesures préventives visant leur sauvegarde et le maintien de l’emploi. Le Forum propose des mesures préventives afin de juguler, ou tout au moins en atténuer la nuisance, toute menace qui empêcherait la continuité de l’activité des entreprises et dont les conséquences seraient la mise en chômage massive des travailleurs, la rupture d’approvisionnement des marchés nationaux et la réalisation d’infrastructures ou équipements indispensables. Il est aujourd’hui d’un intérêt national de maintenir leur activité pour soutenir les actions des pouvoirs publics visant à faire face à l’épidémie du Covid-19.
Certes, la situation n’est pas alarmante jusque-là, mais nous plaidons pour un accompagnement de l’Etat.

Le Cnes vient d’avoir un nouveau chef avec la perspective de relancer son action après des années de léthargie. Qu’en attendez-vous au juste ?
Le Conseil national économique et social (Cnes) comme instance rattachée directement à la Présidence de la République doit revenir à son rôle initial qui est l’évaluation et l’orientation des politiques publiques dans tous les secteurs confondus.
Le rôle de cette instance a été réduit durant les deux décennies pour des considérations politiciennes ; ce qui a influé négativement sur son rendement, si ce n’est une présence très réduite.
Aujourd’hui, c’est au Président de la République de renforcer les prérogatives de cette instance, que je considère stratégique, en termes d’experts et de moyens matériels pour qu’elle puisse être un instrument d’aide à la décision et d’évaluation des politiques publiques économiques et sociales.
Cela dit, nous saluons les bonnes intentions du Président de la République qui consistent à impliquer de plus en plus d’universitaires dans les postes stratégiques, ce qui permettra à mon avis d’élaborer des politiques publiques économiques et sociales plus rationnelles, et nous épargner des décisions populistes dont les résultats sont catastrophiques sur tous les plans. Et ce que nous vivons aujourd’hui en est la preuve irréfutable de l’exclusion de nos spécialistes et experts universitaires dans la prise de décisions à tous les niveaux.
Cette crise que nous subissons tous doit nous servir de leçon pour impliquer nos universités et centres de recherches activement et réellement sur tous les plans et institutions.
Aujourd’hui, les pays qui nous ont devancé et qui ont atteint un niveau de développement très avancé et une croissance à deux chiffres ont mis tous les moyens pour que les centres de recherches universitaires spécialisés soient au service du développement et de l’innovation.
Dans ce sens, nous avons appris la nomination de M. Rédha Tir avec beaucoup de satisfaction ; car au Forum des chefs d’entreprise nous avons toujours plaidé pour la création de passerelles permanentes entre les entreprises économiques et les universités. Nous avons signé plusieurs protocoles d’accords avec des universités et avons créé une commission chargée de la coopération universitaire, recherche et développement pour renforcer la coopération entreprise-université.
Enfin, nous plaiderons toujours pour la création de hauts conseils composés de spécialistes dans le domaine dans l’objectif d’être un instrument d’aide aux décisions pour les ministères en charge de secteurs stratégiques.

L’action sociétale du forum n’est plus à présenter. Qu’est-il prévu en cette période d’exception ? Des dons d’équipements sanitaires, des initiatives particulières de vos opérateurs en pharmacie… ?
Dans cette situation difficile que nous traversons, nous nous mettons aux côtés des autorités et nous exprimons notre entière solidarité avec la communauté nationale. Nous mettons tous les moyens dont nous disposons au service de l’Algérie. Nos membres dont l’activité est exercée dans les secteurs à forte demande en produits indispensables à la population pour faire face à l’épidémie (pharmacie, chimie, agroalimentaire, textile, équipements et dispositifs médicaux…) sont d’ores et déjà à pied d’œuvre.