Reporters : La direction du Front Polisario a de nouveau déployé son armée à Guerguerat, pourquoi avez-vous opté pour ce choix ?

 

Mohamed Salem Ould Salek : Permettez-moi de vous rappeler que selon les accords conclus avec le Maroc sous les auspices de l’ONU, la zone tampon de Guerguert et la ligne de démarcation ne devaient en aucun cas être traversées par l’armée ou par les citoyens des deux parties en conflit. Le Maroc a refusé l’ouverture d’une brèche dans son « mur de la honte » pour alléger les souffrances des familles alors qu’il l’a fait pour déverser sa drogue et ses trafics en Afrique de l’Ouest à travers Guerguerat. D’ailleurs, il y a seulement trois jours, la Mauritanie a intercepté un camion usine très sophistiqué de falsification de la monnaie européenne et, de notre côté, on intercepte pratiquement chaque semaine de la drogue dissimulée sous la marchandise exportée vers les pays africains. Des officiers marocains utilisent des groupes criminels pour noyer nos zones libérées et même le nord du Mali. La brèche ouverte par le Maroc constitue une menace permanente pour la paix, la sécurité et la santé des populations de l’Afrique de l’Ouest et de tout le continent.

Que fait concrètement le Polisario pour contrecarrer le trafic de drogue dans la région ?

La direction du front a envoyé une lettre au Secrétaire général de l’ONU pour l’avertir de cette situation lui demandant de dépêcher une commission technique pour, comme décidé par le Conseil de sécurité, évaluer la situation. Nous avons dit que malgré le déploiement de nos forces dans la zone, le trafic ne s’est pas arrêté vu que des camions de « marchandises » empruntent toujours quotidiennement cette route. Ce qui constitue une violation des résolutions onusiennes, du droit international et du cessez-le-feu. La situation est grave et tend à devenir explosive si les Nations unies n’agissent pas vite. La douane mauritanienne a récemment intercepté sur ses frontières un camion usine qui fabrique de la fausse monnaie européenne. Cette technique est l’un des moyens les plus rentables pour les Marocains en plus d’autres trafics dont la drogue. On demande seulement que soit appliquée la décision du Conseil de sécurité en envoyant une commission technique sur place, chose que le Maroc freine des deux fers.

Si le Maroc ignore les résolutions onusiennes qu’en est-il des exigences de l’Union africaine ?

Lorsque le Maroc est devenu membre de l’UA, il y avait opportunité de mener à terme le processus de paix. L’institution panafricaine reste garante du plan de règlement de la question sahraouie qui a été négocié entre les deux parties en conflit il y a cinq ans sous les auspices des Nations unies et de l’UA. Par conséquent, il est de sa responsabilité de devoir appliquer le plan de règlement et d’exiger son application. Il faut savoir que le Conseil de sécurité agit au nom de l’UA et de l’ONU. Avant d’adhérer à l’UA, le Maroc a essayé vainement de convaincre le Conseil de sécurité devenu une partie du problème à cause de la France qui entrave toute action visant la décolonisation du Sahara occidental. En prenant conscience de ce blocage, l’UA a demandé d’aller vers un référendum invitant le Conseil de sécurité à travailler pour le respect, l’intégrité et l’unité du Sahara occidental. L’UA a commencé à réfléchir à réactiver le comité des chefs d’Etat qui était opérationnel de 1978 jusqu’à 1984, et qui avait proposé le plan de règlement que nous avons signé en 1991. Actuellement, il y a une prise de conscience que la situation au Sahara occidental peut déraper, l’institution panafricaine a commencé à bouger en créant le poste d’envoyé spécial de l’UA pour le Sahara occidental. L’on réfléchit même à la réactivation d’un bureau de l’UA à Laayoune occupé.

Peut-on dire que l’adhésion du Maroc à l’UA a profité à la cause sahraouie ?

Effectivement, l’admission du Maroc en janvier dernier à l’UA a renforcé la nécessité de trouver une issue au conflit qui menace de dégénérer. Je dirai d’ailleurs qu’il y aura nécessairement des développements du moment que le Maroc a signé et ratifié l’acte constitutif de l’UA, qui exige des Etats membres de respecter les frontières héritées des indépendances et le règlement pacifique des conflits. Donc le royaume se trouve dans l’obligation d’expliquer aux chefs d’Etat africains pourquoi il ne respecte pas ses engagements envers l’UA. Et il est nécessaire que l’UA assume ses responsabilités. Il y a d’ailleurs une volonté de contribuer, au même titre que les Nations unies, au règlement de la question sahraouie qui demeure une question de décolonisation qui concerne le Continent. Il est notoire que la position de l’UA est historiquement héritée de l’OUA connue pour ses positions de soutien du droit du peuple sahraoui à l’indépendance. Le Maroc n’a toujours pas permis le retour de la composante civile de la Minurso et même des observateurs du bureau de l’UA expulsés au lendemain de la visite de Ban Ki-moon (ex-Secrétaire général de l’ONU) des camps de réfugiés depuis mars 2016.

L’UA va-t-elle demander des explications au Maroc pour son attitude ?

C’est ce qu’on va voir dans le prochain sommet qui aura lieu au mois de janvier. Ça fait débat et l’UA a mandaté ses institutions durant le dernier sommet de juillet pour préparer un rapport à soumettre au président en exercice de l’UA. Le président de la commission de l’UA et le Conseil pour la paix et la sécurité ont été instruits à travailler en collaboration avec l’ONU pour inciter les deux parties (Maroc et Rasd) à aller au bout de ce qui a été souscrit en 1991. Ajoutons à cela que Moussa Faki Mahamat a signé un mémorandum d’entente avec Antonio Guterres en septembre dernier pour coordonner les actions dans le cadre de la paix et de la sécurité et parmi les sujets inscrits à l’ordre du jour, il y a le Sahara occidental.

Après des années de retrait, le Maroc est devenu membre de l’UA, mais il tente d’entraver son fonctionnement. Comment réagissent les Etats membres ?

Dans tous les cas le royaume du Maroc doit s’expliquer devant l’UA parce qu’il n’a pas respecté ses engagements et l’acte constitutif qu’il a pourtant ratifié. Je suis persuadé que Rabat va se justifier en disant que la question est entre les mains du Conseil de sécurité, oubliant que le conflit se déroule sur le Continent africain entre deux Etats membres de l’institution panafricaine. Un conflit qui touche un pilier fondamental de la construction de l’unité africaine, à savoir le respect des frontières héritées au lendemain des indépendances.

Et le Maroc ne respecte pas cet article…

Tout à fait, le Maroc ne respecte pas les frontières de ses voisins et bafoue donc l’un des fondements de l’UA. C’est un précédent grave pour l’Union africaine et ses dirigeants ne doivent pas fermer l’œil ou le passer sous silence. En adhérant, le Maroc a cru pouvoir changer la position de l’UA vis-à-vis de la question sahraouie.

Qu’en est-il de la mission technique que l’UE a envoyée à Laayoune occupée ?

Il est clair que la commission européenne a dépêché une mission pour évaluer ce qui est illégal. La direction du Front Polisario lui a envoyé une lettre pour savoir quel était l’objet de cette visite, car certains pays de l’UE essayent de vider de son contenu le verdict de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE)

Un mot sur les manœuvres militaires …

C’est un exercice normal. Toutes les armées effectuent des exercices et des entraînements pour évaluer leurs capacités et renforcer leur potentiel. Notre armée n’est pas comme toutes les autres, elle est dans une situation exceptionnelle, elle est toujours prête et peut à tout moment se retrouver dans une situation de combat.