Reporters : Les causes de l’immigration sont plus au moins connues, selon l’Organisation des Nations unies (ONU) ; la violence, les conflits internes, les violations des droits de l’Homme. Cela, correspond-il, selon vous, au contexte algérien ? Quelles sont les causes des migrations ?
Mohamed Saïb Musette : Les causes des migrations ne se résument pas seulement aux raisons évoquées, elles sont complexes est multiples. Les migrants existent depuis que nous sommes sur terre… Les premières causes des déplacements des humains sont liées fondamentalement aux raisons stratégiques de la survie des populations face aux aléas climatiques et économiques. Il y a eu aussi la période d´esclavage, les colonisations. De nos jours, les migrations sont devenues une nécessité liée notamment aux besoins de compétences et de la main-d´œuvre de certaines puissances économiques.
Pour l´Algérie, les causes profondes des migrations sont ancrées dans les déplacements forcés opérés durant la colonisation française du pays en fonction des besoins de main-d´œuvre. Aujourd´hui, le profil de notre émigration régulière a changé, comme notre pays a aussi évolué en termes de production de compétences. Les pays avancés ont déclenché, depuis quelque temps, une stratégie pour l´attraction des talents, des travailleurs hautement qualifiés. C´est un marché de travail international qui fonctionne sans aucune éthique. Cette sélection opérée par les chasseurs de talents procède ainsi à l´exclusion des travailleurs de bas niveaux.
L´émigration algérienne vers l´Europe se poursuit aussi avec les regroupements familiaux qui constituent la part la plus importante des migrations régulières ces trente dernières années. La constitution d´une communauté algérienne à l´étranger sert ainsi comme réseau social pour accueillir toutes les personnes apparentées. La migration de main-d´œuvre est assez faible.
La migration irrégulière des Algériens procède d´une autre logique. Elle est provoquée par le désir de mobilité et de migration, devenues très restrictives vers les pays du Nord. Plus il y a des restrictions, plus le désir est accentué. Puis, il y a aussi des perspectives sombres avec beaucoup d´incertitudes en Algérie. La Covid-19 a aussi contribué avec le blocage de toute mobilité d´un pays à l´autre.

D’après les rapports de certaines institutions européennes, comme l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, Frontex, les migrations irrégulières des Algériens vers l’Europe, cette année, sont six fois plus importantes par rapport à l’an dernier, à la même période. Quel est votre commentaire ?
La reprise des migrations irrégulières depuis l’Algérie n’est pas étonnante, elle était même prévisible tant que les mesures restrictives imposées par les pays européens sont de plus en plus sévères, notamment avec l’arrêt des mobilités par voie aérienne durant la crise sanitaire qui semble être maîtrisée. Il y a aussi des pays qui ont pris des initiatives de régularisation partielle des migrants en situation irrégulière.

Depuis quelques années, vous avez réfléchi à la création d’un « think tank » pour les migrants afin de maîtriser la question. Avez-vous réalisé ce projet ?
Le projet de think tank sur les migrations est bien engagé avec cinq pays de l’Afrique du Nord (Algérie, Egypte, Libye, Maroc et Tunisie). Ce projet est porté par l’ICMPD, une agence spécialisée sur les politiques migratoires. Un conseil scientifique est même installé, chaque pays doit maintenant organiser des réseaux nationaux d’experts sur les migrations.

Selon certains experts, l’Algérie entrera, dans les prochaines années, dans une dépression économique… Peut-il y avoir une augmentation du nombre de migrants, que ce soit de manière légale ou illégale ?
Les migrations ne sont pas un phénomène conjoncturel, mais bien structurel de toute société humaine. Avec ou sans crise économique ou financière, les mouvements migratoires poursuivront leur chemin entre les pays de monde. Il faut aussi savoir que ce phénomène n’est pas aussi massif qu’on l’imagine… Il est sélectif par nature, seul un segment des populations aspire à la mobilité, et par voie de conséquence à la migration internationale. Les migrations internationales ne sont que de l’ordre de 3% de la population mondiale.

Vous êtes chercheur au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread) à Alger depuis 1987, donc un observateur professionnel de la société algérienne. Quelles sont les conséquences de ce phénomène sur notre société ?
Les migrations ne sont en aucune façon un fléau. Pour la Nations unies, il y a différentes formes de migrations internationales, elles ne sont pas toutes documentées ni encore mesurables. La migration peut être un facteur de développement économique. C’est en ce sens que le Pacte de Marrakech a été signé par plus de 150 pays membres des Nations unies. L’Algérie a adopté une position de « wait and see » non seulement vis-à-vis des Nations unies, mais aussi à l’égard de l’initiative africaine pour la libre circulation des personnes au niveau du continent.

Depuis le début du soulèvement populaire du 22 février, le phénomène de la harga a enregistré un recul qui semble reprendre après sa suspension. Du point de vue sociologique, comment expliquez-vous cela ?
Cette évolution était prévisible car les voies aériennes sont totalement fermées… Les migrations irrégulières de couches moyennes étaient plus importantes par voies aériennes… Le Hirak avait aussi donné un espoir de changement radical du système. Cet espoir s’amenuise… et la Covid-19 est venue aggraver les conditions de vie des travailleurs, notamment ceux qui exercent dans l’économie informelle. Ensuite, la crise financière de l’Algérie laisse aussi apparaître beaucoup d’incertitudes… Tous ces facteurs contribuent d’une manière ou d’une autre à l’aiguisement du désir de partir, même par des voies irrégulières…

En matière de chiffres, avons-nous le nombre exact d’immigrés algériens en Europe ? Quel est le profil des migrants algériens en situation irrégulière ?
Nos études sur les migrations s’inspirent plus des sources de données internationales pour la mesure des migrations algériennes, régulières et irrégulières. Selon les données de l’UNDESA, il y aurait un peu plus de 2 millions d’Algériens à l’étranger, sans compter les migrations irrégulières. Les estimations officieuses font état de plus de 5 millions d’Algériens ou d’origine algérienne établis à l’étranger.
Les migrants algériens en situation irrégulière à l’international ne sont pas connus, sauf ceux qui sont interceptés dans les pays européens. Eurostat a publié récemment des données sur les migrants en situation irrégulière en Europe. Nous avons en moyenne 25 000 migrants, supposés être de nationalité algérienne en Europe, loin derrière le Maroc qui enregistre plus de 40 000 migrants en Europe. Le profil est plus une population jeune, de sexe masculin, avec des niveaux d’instruction intermédiaires (moyens et secondaire).