Le Festival national du théâtre amateur (FNTA), 52e du nom depuis sa création en 1967, a pris fin samedi dernier après une soirée de palmarès, marquée par la victoire méritée des «jeunes d’El Bahia» d’Oran. Une troupe qui a remporté le «Grand prix du festival» et se voit déjà en tournée nationale selon l’accord conclu récemment – une première – entre le commissariat du festival et l’Agence algérienne pour la rayonnement culturel (AARC). Dans cet entretien, le commissaire du FNTA Mohamed Nouari revient sur l’histoire de cette manifestation à la fois mythique et durable – plus de 50 ans de création et de créativité ! Il parle également de l’avenir et des nombreux projets que le commissariat espère bien mettre en œuvre en dépit des difficultés de financement. Entretien.

Reporters : Le festival a officiellement pris fin samedi dernier en soirée après la divulgation du palmarès et la victoire de la troupe d’Oran. Quel bilan en faites-vous de cette 52e édition ?
Mohamed Nouari :
J’estime que le déroulement de cette 52e édition est une réussite. Et je ne dis pas cela en tant que commissaire, mais bien parce que le programme a pu être mis en œuvre. Les douze troupes en compétition ont participé sans aucun contretemps. Les cinq participants au programme «off» ont fait leur travail dans les différentes communes de Mostaganem, les ateliers de scénographie, d’actorat et la rencontre des formateurs ont eu lieu comme prévu… Dans l’ensemble, le programme a été réalisé, mais, bien sûr, il faut être réaliste, il y a aussi des manquements dans l’organisation que nous devons corriger, cela est aussi dû aux difficultés financières. Nous avons organisé cette édition comme un défi et vous avez pu mesurer les résultats ; chaque jour, la salle du théâtre régional était comble. Le bilan est donc positif, d’autant que nous sommes confrontés à deux problématiques de taille : la question des finances, bien sûr, mais aussi celle de la fixation d’une date définitive pour la manifestation. C’est d’ailleurs une question que nous comptons régler prochainement avec les responsables du secteur de la culture.

C’est également la première fois que le festival prend le nouveau Théâtre régional de Mostaganem comme cadre principal de son programme…
Oui, c’est la première fois que nous organisons le festival en prenant pour cadre principal le Théâtre régional de Mostaganem. Cela change beaucoup de choses. Les troupes ont apprécié de trouver les moyens de se produire dans ces conditions dans une salle adéquate. Auparavant, à la Maison de la culture, les comédiens avaient souvent des problèmes en ce qui concerne la sonorisation ou l’éclairage. Le Théâtre régional a été construit dans les normes, le seul bémol est qu’avec ses 350 places, il s’avère trop petit pour répondre à l’affluence.

Le FNTA fait toujours preuve plus de cinquante ans après sa création d’une remarquable capacité à attirer les foules. Quelles sont les principales étapes de son évolution ?
Je rappelle avant tout que le Festival national du théâtre amateur de Mostaganem célèbre aujourd’hui ses 52 ans, ce qui fait de lui le doyen des manifestations culturelles en Algérie, mais aussi le plus ancien rendez-vous de ce type au niveau arabe et africain, et aussi le deuxième au monde après le Festival d’Avignon dont il s’inspire. En fait, le Festival d’Avignon fut l’un des principaux modèles et un des moteurs ayant permis à Si El Djilali Benabdehalim de créer le FNTA en 1967 en reprenant son concept. C’était une époque, un contexte particulier. Comme vous le savez, le théâtre existait auparavant, il y avait de nombreuses troupes, des associations telles que la célèbre Es-Saidia de Mostaganem ou la troupe des Scouts musulmans algériens… Mais, c’est grâce à la volonté de personnes telles que Abderrahmane Kaki, Si El Djilali Benabdehalim, Hadj El Mekki Bensaïd… qui avaient tous de véritables vocations, qui aimaient le théâtre du plus profond de leur cœur. On peut même dire que leur travail en faveur du théâtre amateur a été à l’origine du théâtre professionnel. En fait, l’idée de Si El Djilali était simple, il voulait créer un mini-festival d’Avignon à Mostaganem ou ailleurs en Algérie. Et il a réussi avec ses compagnons de la troupe El-Falah, des anciens scouts. Ils avaient pris contact avec l’Office du tourisme, mais aussi le secteur du commerce et tous ceux qui pouvaient apporter une aide, et le festival était lancé. Bien que pour les premières éditions, il avait un caractère local, la majorité des troupes étaient issues de l’Oranie.

Le festival, et plus encore la structure chargée de son organisation, a connu par la suite de nombreuses évolutions…
Oui, ce n’est que petit à petit que le festival a pris la forme qu’on lui connaît aujourd’hui. Durant les premières années, à partir de 1967, il s’agissait en fait d’une manifestation organisée dans la cadre d’une association culturelle d’art dramatique, puis, rapidement, sous la tutelle des anciens scouts. Et en 1975, avec l’unification de l’ensemble des organisations de jeunes, il est passé sous la tutelle de l’Union nationale de la jeunesse algérienne (UNJA) – créée le 19 mai 1975. Elle a repris le festival jusqu’en 1989/1990 où le pluralisme a permis la promulgation de la loi 90/31 qui permettait la création d’associations autonomes. On a donc créé, ou plus exactement récréé, une association étant donné que l’UNJA n’avait plus le même soutien de l’Etat qu’elle avait quelques années auparavant.

Au début des années 2000, la structure du festival a encore changé avec la création du «commissariat». Quel impact a-t-il eu sur son organisation, notamment son financement ?
En 2004, le festival a connu la dernière grande «étape» de son évolution avec la création du commissariat par un décret du Premier ministère. Et, en effet, le texte stipulait notamment que le ministère de la Culture ainsi que les Collectivités locales ont à leur charge de sponsoriser le festival. Mais cela est malheureusement resté théorique, car dans la pratique, cela ne s’est pas fait au niveau requis. Nous avons eu des aides des Collectivités qui ont plus ou moins couvert les frais durant les dernières années, mais, actuellement, nous sommes encore largement confrontés au problème de financement. Quant au ministère de la Culture, il continue de suivre une politique d’austérité. Mais on reste néanmoins positifs, on continue d’organiser le festival, d’autant que l’une de ses particularités est qu’il a toujours pu compter sur ses volontaires.

Justement, le festival a été rapidement adopté par la ville de Mostaganem, et on le constate encore aujourd’hui, les représentations font à chaque fois salle comble…
Plus que cela. Au départ, ce sont les citoyens et les commerçants de Mostaganem qui prirent en charge le financement du festival et l’hébergement des comédiens, c’est aussi eux qui sont à l’origine de la manifestation. La chose est simple, si le festival a tenu 52 ans, croyez-moi, c’est aussi grâce à la ville de Mostaganem. Et j’aimerais aussi préciser que le festival a vécu tout ce que le pays a pu connaître, tant sur le plan culturel que politique ou social. Par exemple, durant les années de terrorisme, le FNTA a tout fait pour continuer d’exister le plus normalement possible, il ne s’est jamais arrêté. Même en 1993, dans les pires moments, peut-être, ou nous avons vécu un véritable acharnement contre les figures de la culture, nous avons organisé le festival en réduisant son format, les participations et en étant contraints de changer les dates… mais il a bel et bien eu lieu.

Cette année, vous avez également annoncé plusieurs projets, une «vision d’avenir» qui doit notamment passer par des programmes de formation et une ouverture à l’international…
Nous avons plusieurs objectifs surtout depuis le cinquantenaire du festival en 2017, où le commissariat a, enfin, obtenu un siège permanant grâce à la wilaya, après être longtemps resté SDF, en passant du siège de l’UNJA, puis à la Maison de la culture où les bureaux étaient abrités dans une salle, où pour l’anecdote, la cloison était un simple rideau. Quoi qu’il en soit, pour revenir à nos projets, depuis mon retour à la tête du commissariat, en 2016, nous avons décidé de deux objectifs principaux. Le premier est académique, nous avons des hommes et femmes de théâtre qui ont la vocation et le talent, mais qui n’ont jamais eu d’apprentissage de la théorie et nous avons dans nos universités des étudiants qui travaillent sur des doctorats sur le quatrième art sans avoir jamais mis les pieds sur une scène. L’idée est donc de réunir ces savoirs académiques et cette expérience pratique en concluant des conventions avec des universités, notamment celle de Boumerdès. Ce sera bénéfique pour tous. Dans ce cadre, 15 stages de formation ont déjà eu lieu et, actuellement, nous créons une commission pédagogique dédiée à l’évaluation pour discuter de la vision ou encore de l’unification des programmes. En fait, le projet reste ouvert à toutes les troupes de théâtre amateur, ou même aux villes, elles n’ont qu’à organiser des formations et nous leur enverrons, à nos frais, les encadreurs.

Votre idée est donc de faire du festival une sorte d’école de théâtre ?
Bien sûr, il le faut bien. Je n’accepterais jamais que le festival soit vu comme un «organisateur de fêtes». Il n’y a quasiment pas d’écoles de théâtre, cela est un fait. Nous devons aider tous ces jeunes comédiens, aider les troupes amateurs à s’épanouir et redonner à des villes telles qu’Alger, Sidi bel Abbès, Saïda, Guelma, Constantine… le caractère de bastion du théâtre qu’elles avaient il n’y a pas si longtemps. Les projets ne manquent pas, il y a aujourd’hui environ 80 troupes de théâtre amateurs, beaucoup d’autres doivent voir le jour.

Vous mettez également en œuvre deux conventions, la première avec l’Institut arabe du théâtre et la seconde avec l’Agence algérienne pour le rayonnement culturel…
Oui, il s’agit du deuxième grand projet du commissariat du FNTA. Nous mettons en œuvre la convention avec l’Institut arabe du théâtre en vue d’internationaliser le festival et de permettre que nos troupes de théâtre amateur puissent prendre part à l’avenir aux différents festivals internationaux et, bien sûr, c’est un moyen pour permettre l’échange d’expériences, donner des occasions à nos jeunes de se former. Quant à la convention avec l’AARC, elle donnera notamment accès à la troupe lauréate de l’édition de cette année à une tournée nationale totalement prise en charge. Mais aussi l’édition de quatre ouvrages, notamment la biographie de Si Djilali, l’évolution du théâtre amateur, ainsi que sur les comédiennes algériennes ou encore le théâtre pour enfant.

Quid du projet de réunir l’ensemble des archives en lien avec le festival ?
Il s’agit pour nous de rassembler plus de 52 ans d’archives, c’est-à-dire des articles de presse, des photos, des films, des pièces… tout ce qui peut témoigner de l’histoire du festival. Je considère que c’est un patrimoine qui mérite d’être mis en valeur, d’être proposé aux universitaires, aux chercheurs et largement aux amoureux du théâtre. Nous le faisons notamment en collaboration avec les journaux El Moudjahid et El Djoumhouria.