L’Algérie n’a pas encore de véritable politique du commerce extérieur. Après les tentatives guère réussies des licences d’importation pour réduire la facture importation et l’aberrante imposition du crédit documentaire comme unique moyen de financement des importations pour juguler la fraude, en contradiction avec les usages du commerce international, voici qu’une solution des années 1980, contenue dans une disposition (article 112) de l’avant-projet de loi de finances 2021, vient instituer le paiement à vue à 30 jours pour les importations de produits considérés comme non stratégiques ou non vitaux pour l’économie ou la population. Contacté par Reporters sur cette proposition, M. Mohamed Kessel, spécialiste, qualifie cette solution de mesure des années 1980, c’est-à-dire de l’époque de l’économie dirigée. Cet expert en commerce extérieur, explique que le paiement à vue à 30 jours à l’expédition de la marchandise veut dire que le transfert des devises pour payer le fournisseur de la marchandise intervient 30 jours après l’embarquement de la marchandise dans un port européen, américain ou asiatique. Le spécialiste fait savoir que la marchandise provenant de Chine met 30 à 45 jours pour arriver. Idem pour une marchandise provenant du continent américain. Ce qui empêchera le contrôle de cette marchandise et donc le paiement du fournisseur. Il rappelle que l’essentiel de nos importations dans cette catégorie de produits non vitaux proviennent de Chine ou d’Asie. Ce type de produits est le plus sujet à risque. Le législateur par cette disposition veut lutter contre l’introduction de produits non conformes et le transfert illicite de devises. M. Kessel cite dans cette catégorie de produits la friperie. Il rappelle le scandale des conteneurs abandonnés dans les ports algériens où les douaniers ont découvert des pierres. Cette fraude, dite dans le jargon douanier «fraude d’espèce», est destinée à transférer illicitement la marchandise, le paiement de la marchandise s’étant effectué avant l’arrivée de la marchandise et le contrôle douanier. Ce grand trafic a été rendu possible par l’usage de registres de commerce fictifs et de faux documents. Le délai de 30 jours permet à la Douane, en supposant que la marchandise provienne des ports de Marseille ou d’Anvers, de contrôler la marchandise et de la refouler en cas de produits non conformes et de démasquer une quelconque fraude. Selon le législateur, cette mesure facilite la synchronisation entre la Douane et les banques permettant d’éviter le transfert illicite de devises. Eu égard à toutes ces réserves, M. Kessel conclut que cette mesure sera difficilement applicable. En d’autres termes, elle risque de provoquer un nouveau cafouillage dans le commerce extérieur après la série de mesures administratives comme le système des quotas ou des licences ou les restrictions dans les importations qui n’ont pas pu réduire la facture d’importation de manière significative ou d’autres mesures à court terme qui n’ont pas pu juguler les trafics en tous genres dans nos ports. Encore une fois, M. Kessel souligne que les gouvernements successifs continuent d’appliquer des mesures administratives sans concertation avec les opérateurs et les spécialistes au lieu de mesures de régulation appliquées à l’échelle internationale comme la barrière des normes.
Cette nouvelle mesure «inadéquate» invite in fine nos gouvernants à sérieusement réfléchir en concertation avec les acteurs du négoce et les experts à l’élaboration d’une nouvelle politique du commerce extérieur plus cohérente plus adaptée aux règles et usages du commerce international. Tout comme pour la lutte contre la fraude et le transfert illicite des devises. L’Algérie a suffisamment de spécialistes compétents et de praticiens des opérations du commerce extérieur suffisamment aguerris pour contribuer à concevoir une politique du commerce extérieur plus efficiente. <