Reporters : Dans son discours, Gaïd Salah a insisté sur la tenue de l’élection présidentielle, mais sans en préciser la date. Pourquoi, à votre avis, insiste-t-il sur l’élection, alors qu’elle est rejetée par la majorité des Algériens ? Et s’il n’a pas précisé la date, est-ce pour laisser une fenêtre ouverte ?
Mohamed Hennad : Le chef d’état-major insiste sur la tenue de l’élection présidentielle du fait, comme il le dit, de «l’attachement profond du commandement de l’Armée nationale populaire à la Constitution…». Certes, il faut toujours respecter la Constitution sinon on ne peut pas avoir un Etat respectable, pour peu que cette Constitution soit, comme il le dit lui-même, «cautionnée par le peuple…». Or ce n’est pas le cas de la présente Constitution, laquelle a été imposée au peuple par la soi-disant «Alliance présidentielle» corrompue. Qui plus est, cette Constitution n’a jamais été, pour l’essentiel, respectée par ceux-là mêmes qui l’ont imposée. Et c’est bien l’absence de la culture constitutionnelle qui a permis l’émergence d’un pouvoir de gangsters qui a mis le pays à genoux.
M. Gaïd Salah a tout à fait raison de dire que tout amendement de la Constitution ne relève pas des prérogatives de l’Armée. Sauf que la crise que traverse le pays est tellement grave que même des constitutionnalistes appellent à une solution politique. Ceci étant, l’on peut entrevoir, à travers les propos du chef d’état-major, que celui-ci aurait souhaité pouvoir outrepasser la Constitution. D’ailleurs, le fait qu’il n’ait pas évoqué la date du 4 juillet peut signifier qu’il va finir par préconiser le report de l’élection (il dit «le plus tôt possible») comme un «cadeau» qu’il offrira, le moment venu, au Hirak.

Le chef d’état-major a insisté également sur l’accélération de la mise en place d’une instance indépendante pour organiser et superviser les élections. Pourquoi une telle urgence ?
Sans doute, le commandement militaire voudrait bien procéder par un fait accompli en demandant la constitution, d’urgence, d’une commission pour l’organisation et la supervision de l’élection présidentielle. Sauf que cette commission n’aura pas la confiance du Hirak, et pour cause. Car comment peut-on avoir confiance dans une élection organisée par un système qui ne sait que frauder et ladite commission que valider !

Il qualifie d’irraisonnable la demande de départ collectif de tous les cadres de l’Etat et estime qu’il y a des gens malveillants derrière cette demande…
Il a raison quelque part, puisqu’on ne peut pas dégager tout le monde, du simple planton au président de la République. Mais il s’agit là d’une interprétation, au mieux erronée, sinon tendancieuse. Car comment peut-on imaginer le Hirak demander le dégagement de tout le monde.
Ceux qui sont concernés sont les hauts responsables corrompus qui ont «mangé le pays».
Quant à dire qu’il y a des «gens malveillants derrière cette demande», c’est une manière, somme toute classique, de diaboliser ceux qui ont des revendications légitimes à faire valoir.

Il encourage le dialogue sérieux et constructif avec les institutions de l’Etat, mais pas avec l’Armée qui s’est engagée à ne pas être partie prenante du dialogue, mais à rester dans son rôle d’accompagnement… Cela veut dire qu’il insiste sur le dialogue avec Bensalah alors que la plupart refuse qu’il soit leur interlocuteur ?
De mon point de vue, le chef d’état-major a raison de préconiser un dialogue avec les institutions de l’Etat, mais pas avec l’armée. Toutefois, il se trouve que, pour le moment, l’acteur principal est bien le commandement militaire. Quant à la présidence de la République, la mère de toutes les institutions, elle paraît comme une coquille vide après le dégagement de «la bande». Force est de constater que tout le monde refuse de dialoguer avec M. Bensalah, y compris l’ancienne «Alliance présidentielle» dont fait partie son propre parti !

Il y a nécessité de bien organiser et d’encadrer les marches et faire émerger de vrais représentants pour transmettre les revendications légitimes et leur éviter toute forme d’anarchie et d’infiltration, selon le chef d’état-major. Les risques sont-ils aussi graves qu’il le dit ?
À part le relent de paternalisme dont il fait preuve vis-à-vis du Hirak, ce que demande le chef d’état-major ici pourrait être interprété diversement, y compris comme une menace déguisée contre le Hirak. C’est-à-dire que les marches risqueront d’être, à l’avenir, soumises à des restrictions. Pour ce qui est des revendications, elles sont on ne peut plus claires. Quant aux «vrais représentants», ce n’est pas facile, même s’il y déjà quelques personnalités auxquelles il est souvent fait mention. Car il faut beaucoup de temps pour que de telles personnalités émergent vu la perte de confiance qui s’est érigée en système dans notre pays depuis fort longtemps.

Il «s’interroge sur l’absence flagrante des personnalités nationales, des élites et des compétences nationales face aux évènements et évolutions accélérés que connaît notre pays et qui requièrent des propositions constructives à même de rapprocher les points de vue divergents». Les compétences, élites et personnalités sont-elles absentes à ce point par rapport à une démarche efficace ?
Il faut que notre chef militaire sache qu’aucun pays, a fortiori l’Algérie, ne saurait être dépourvu d’élites et de compétences nationales. Et si on ne les voit pas dans notre pays, c’est parce que le système politique qui a sévi depuis l’indépendance, notamment pendant l’ère de Bouteflika, s’est conçu de telle manière qu’il empêche l’émergence de toute personnalités digne d’être à la tête de la nation. Et puis il ne s’agit nullement de «rapprocher les points de vue divergents» puisque il y a le Hirak face à un système qui accepte la nécessité du changement, mais refuse, obstinément, les mécanismes appropriés.