On assiste actuellement à un foisonnement d’initiatives de sortie de crise. Après celle du trio Ali Yahia Abdenour, Rachid Benyelles et Taleb El Ibrahimi avant-hier samedi, c’était hier au tour de celles du Front des forces socialistes (FFS), de l’ancien ministre et diplomate Abdelaziz Rahabi et d’un collectif de la société civile, qui a tenu une large rencontre de concertation ayant regroupé plusieurs syndicats, organisations et associations d’horizons divers.
Toutes ces initiatives s’inscrivent dans le cadre de propositions de sortie de la crise politique que traverse le pays depuis trois mois déjà. Tous les vendredis sans exception, depuis le 22 février dernier, des millions d’Algériens sortent dans des marches imposantes et pacifiques réclamant «un changement total» et le «départ de tout le système».
Pourtant, treize semaines durant, le pays n’a fait que s’enfoncer chaque jour un peu plus dans une crise politique sans pareille.
Il était temps qu’une initiative arrive à fédérer autour d’elle des personnalités, partis et autres. C’est le cas de celle du trio Taleb-Benyelles-Ali Yahia Abdenour qui a tout de suite vu l’adhésion de Soufiane Djilali de Jil Jadid, d’Ali Benflis de Talaie El Hourriyet, de Lakhdar Benkhellaf du FJD, ainsi que de Mustapha Bouchachi, en attendant certainement d’autres.
Mohamed Hennad, politologue et professeur à l’université Alger 3, estime que la multiplication des initiatives est une très bonne chose. «Il faut d’ailleurs qu’il y en ait beaucoup – mais pas trop – car cela permettra, par la suite, d’arriver à la décantation», a-t-il déclaré à « Reporters ».

Vers une proposition de sortie de crise unifiée ?
«A terme, nous allons assister à l’émergence d’éléments communs à toutes les initiatives. Et c’est cela qui déterminera ce qu’on pourra appeler l’état d’esprit public ou l’opinion publique. Donc, après la décantation et l’apparition des éléments communs, les points de vue et les idées se rapprocheront de plus en plus. Ce qui donnera alors naissance à ce qu’on pourrait appeler une solution de sortie de crise unifiée, qui fera le consensus», a poursuivi M. Hennad, en précisant que «cela reste, bien sûr, de la théorie ou juste un scénario, mais qui est tout de même logique».
A la question de savoir, de son point de vue, à qui sera présentée l’initiative qui aura fait le consensus, avec qui discutera-t-on de la suite à lui donner, sachant qu’il y a une présidence de la République qui, dans des conditions normales, c’est à elle qu’échoit le rôle de dialoguer, mais que la plupart préfère ignorer actuellement pour dialoguer avec l’institution militaire, M. Hennad répond que c’est justement là que réside le grand problème : qui sera l’interlocuteur ?
«J’aurais souhaité que ce soit la Présidence qui prenne en charge ce dossier. C’est quand même une grande institution non ? Mais avec le temps, elle paraît comme une coquille vide, alors que c’est même la plus grande institution du pays !», déplore le politologue. Devant cet état de fait, que pourrait-il préconiser comme solution alors ? Et à M. Hennad de lancer : «Pourquoi la Présidence ne prendrait-elle pas l’initiative d’appeler les autres au dialogue ?»
On rappellera, dans ce cadre, que Bensalah avait déjà lancé, en avril dernier, un appel à concertation à l’occasion de la conférence organisée au Palais des nations et qui avait essuyé un large refus aussi bien de la part des partis politiques que des personnalités dites nationales. Mais pour notre politologue, cela n’est pas une raison pour ne pas envisager d’autres initiatives. Les services de la Présidence doivent, selon lui, multiplier les efforts dans ce sens. «S’il y a eu un refus pour une chose précise, cela ne veut pas dire qu’on doit rester dans ce blocage. Non. Il faut essayer encore», a-t-il ajouté.

«Laissons l’armée à ses tâches constitutionnelles»
De toutes les façons, faire appel à l’armée, ce n’est pas une bonne chose, selon notre interlocuteur qui estime que l’armée doit continuer à s’occuper de ses tâches traditionnelles et constitutionnelles. Il déclare que «personnellement», il a toujours été «contre cette volonté de faire intervenir le commandement militaire dans la chose politique», arguant que «s’occuper du politique n’est pas la vocation de l’armée» et que «si elle venait à le faire, cela aurait un prix». En plus du fait que «la démarche de vouloir aller dialoguer avec l’armée perpétuera la primauté du militaire sur le civil, héritée depuis 1954, et à laquelle il est temps de mettre fin une fois pour toute». Il estime qu’il faut, cependant, régler ce problème d’interlocuteur, et ce, des deux côtés : que ce soit du côté du Hirak ou du pouvoir. Car l’armée peut très bien dire qu’elle reste dans le cadre de ses missions constitutionnelles et ne fera pas de politique, et que son rôle s’arrêtera à l’accompagnement, selon M. Hennad.
Quoi qu’il en soit, le politologue estime que «les initiatives émanant notamment du trio sont une très bonne chose pour le pays» et pour les efforts du mouvement citoyen qui n’a pas fléchi depuis trois mois.
Il reste à régler le problème d’interlocuteur que ce soit du côté du Hirak ou de celui du pouvoir, car il est inadmissible de perdre encore plus de temps et il serait inadmissible que le règlement de la crise butte sur cette question, a-t-il conclu.<