Invité hier de la Chaîne III, le ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé de la Prospective, Mohamed Cherif Belmihoub, a brossé un tableau plutôt sombre de la situation économique du pays. Le responsable, pour qui «l’Algérie est en panne de croissance», estime ainsi que le pays ne peut éviter plus longtemps d’engager les réformes tracées par le plan de relance économique 2020/2024. Des mesures d’autant plus urgentes que l’Algérie est aujourd’hui entrée de plain-pied en «crise, économique et sanitaire (…) Je pense que c’est le moment d’engager le débat sur les grandes réformes. Et je pense que le Président de la République a décidé d’engager ces réformes, du moins sur le plan économique».
Responsable politique qui s’est, en effet, exprimé sans filtre, sans minimiser les dangers que font peser ces «crises» sur une économie déjà fragilisée par sa dépendance au marché des hydrocarbures, Mohamed Cherif Belmihoub explique ainsi que «le principal risque qui nous guette est la perte d’emplois (…) Il est bien possible que nous en ayons déjà perdu 500 000». Une situation d’autant plus complexe que le pays ne peut plus compter sur d’éventuels recrutements dans la Fonction publique, «elle est saturée (…) Les nouveaux postes doivent être créés dans l’entreprise privée (…) et nous devons multiplier leur nombre par deux». L’enjeu en 2021 et 2022 est en ce sens «la création d’au moins 1 million d’entreprises». Leur nombre est aujourd’hui «très limité» avec près de 1,2 million d’entreprises «soit 26 entreprises pour 1 000 habitants (…) la moitié de la moyenne des pays de la Méditerranée».
Appelant ainsi à «faire de la croissance à des niveaux très élevés pour absorber le chômage». Il s’agira dans un premier temps pour le gouvernement d’identifier les «leviers de croissance», fait savoir Mohamed Cherif Belmihoub, dans le secteur des mines «qui n’a pas été exploré pendant très longtemps» ou encore au niveau de l’industrie pharmaceutique, de «l’agriculture et en particulier l’agriculture saharienne» ou dans les énergies renouvelables : «Sans reprendre les erreurs que nous avons commises pour l’énergie conventionnelle, c’est-à-dire importer les moyens de production et exporter le brut (…) Il faut réfléchir dès maintenant à la fabrication d’une part importante des entrants de l’industrie du renouvelable.»
Le «succès» de ces politiques reste néanmoins tributaire des «réformes profondes». Mohamed Cherif Belmihoub, qui évoque notamment une refonte de l’administration, en espérant que les investisseurs pourront à terme «créer une entreprise en 24 heures». Cela passe par la numérisation des bases de données et leurs interopérabilités. «Le créateur d’entreprise ne doit plus passer son temps dans les guichets», a-t-il également fait savoir. D’autres «réformes indispensables» sont sur la table. Notamment la fiscalité, en laissant entendre que certaines «niches fiscales» pourraient être supprimées. Ou encore, la lutte contre le marché informel pourrait être une solution en vue de l’élargissement de «l’assiette fiscale».
Ministre délégué qui se déclare favorable à la création d’une «Agence des participations de l’Etat». Elle permettrait au gouvernement d’intervenir dans les entreprises publiques «par le capital, et non pas par la subvention (…) On ne peut maintenir une entreprise sous perfusion au motif qu’elle est publique». Mohamed Cherif Belmihoub, qui fait en ce sens savoir que durant «les 25 dernières années, le calcul montre que 250 milliards de dollars ont été alloués au secteur public marchand», annonce également la préparation d’une nouvelle loi sur le partenariat public-privé.
Ainsi, sans écarter la possibilité de permettre à l’avenir le recours au BOT (Build-Operate-Transfer) pour le financement des grands projets, l’objectif reste de mettre en oeuvre la directive du Président de la République. «Le Président a donné instruction pour qu’il n’y ait plus de différence entre entreprise publique et privée. Mais pour cela il faut réformer la régulation (…) que la commande publique passe par le marché, que l’on arrête de ‘donner’ des marchés au public, la loi l’interdit». Et l’ensemble de cette «réforme de la gouvernance» qui vise ainsi, pour Mohamed Cherif Belmihoub, à sauvegarder et développer l’économie, devra avoir pour base «la liberté d’entreprendre, un climat d’investissement sain et favorable à tous, et une transparence dans l’allocation des ressources publiques. Et bien sûr, une évaluation constante».
Cette même stratégie de création et la sauvegarde des postes d’emploi passent par ailleurs par le «sauvetage» des entreprises des ex-oligarques. «Il faut sauver les entreprises (…) comme personnes morales distinctes de leurs propriétaires. Peut-être leur trouver des repreneurs. Il faut trouver un traitement conforme à la loi aussi bien sur les plans commerciales que pénales en appliquant le code du commerce».
Quant à la question de l’ancrage de l’économie algérienne dans son environnement, de ses liens avec le monde, Mohamed Cherif Belmihoub explique que l’Algérie a déjà une «économie extravertie sur le monde (…) mais du mauvais côté, au sens où elle importe des produits finis et exporte des matières premières». L’objectif «fixé par la Président de la République», explique le ministre délégué, sera «d’exporter en 2021 pour 5 milliards hors hydrocarbures (…) Je pense que tous les secteurs doivent se mobiliser pour cet objectif». Et le pays devrait de manière plus générale réformer sa politique d’accueil des investissements étrangers. Mohamed Cherif Belmihoub évoque ainsi de nouvelles règles financières et monétaires, mais aussi une refonte du commerce extérieur et des investissements. Des réformes urgentes, selon le responsable, d’autant que «la valeur du dinar a déjà perdu entre 25 et 40%. Et ce problème se pose parce que nous n’avons pas encore réglé le problème du taux de change».