La mise en détention préventive de chefs d’entreprise, son corollaire sur le fonctionnement de l’entreprise, le retard accusé dans la mise en place d’une nouvelle gouvernance. Autant de sujets que l’universitaire analyse avec force arguments. Entretien.

Reporters : L’impasse économique que vit l’Algérie depuis le début du Hirak n’est pas sans conséquences. Quels sont les risques potentiels pour les entreprises et notre commerce extérieur, notamment nos relations avec nos partenaires ?
Pr Boukhari : Une des conséquences du Hirak a été l’incarcération de certains chefs d’entreprise, impliqués dans des scandales financiers. Sachant que ces personnes sont à la tête d’entreprises familiales, le résultat a été le ralentissement de l’activité économique de ces dernières. Cela s’impute au mode de gouvernance des entreprises familiales, centré sur le propriétaire directeur général. C’est pour cette raison que des mesures doivent être mises en place pour sauvegarder l’emploi.
Sur un plan plus général, le Hirak crée un climat d’incertitude impactant négativement les comportements de consommation et d’investissement. En période d’incertitude, les ménages optent naturellement pour la thésaurisation, ce qui réduit les dépenses de consommation. Evidemment, cela se répercute négativement sur le chiffre d’affaires des entreprises.
En matière d’investissement, les entreprises traduisent les incertitudes en risques mesurables. Pour faire simple, plus les risques sont élevés plus le coût de l’investissement l’est aussi. Autrement dit, en cette période de Hirak, les investissements vont baisser, impactant négativement l’emploi et la croissance. Partant de là, il est urgent pour l’Etat de réagir aussi bien sur le plan politique qu’économique. En particulier, sur le plan économique, il faut mettre en place une nouvelle politique économique qui soit en rupture avec l’ancienne qui peinait à créer de la croissance tout en ayant un impact très négatif sur nos réserves de change.
Par ailleurs, aussi paradoxal que cela puisse paraître à première vue, le Hirak a une incidence plus que bénéfique au plan des relations commerciales avec nos partenaires étrangers. Cela s’explique par la politique « mains propres » mise en œuvre par les pouvoirs publics. Aussi bien du point de vue législatif qu’éthique, la corruption, le blanchiment d’argent et tout flux financier illicite sont très mal perçus dans le monde, en particulier dans les pays avancés. Ainsi, il n’est point concevable de voir ces pays prendre la défense de personnes accusées de corruption ou de fraude, comme il est peu probable de voir des multinationales s’associer à des entreprises algériennes impliquées dans des scandales financiers. L’écho positif planétaire de l’opération « mains propres », menée chez nous, ne pourra que contribuer positivement à l’attrait économique de notre pays.

Vous avez relevé la nécessité d’une nouvelle gouvernance pour renouer avec une croissance solide. Rien n’est fait. Le risque de cet extra-time risque d’être fatal. Un commentaire ?
Comme souligné précédemment, il y a urgence pour l’Etat de réagir par une nouvelle politique économique. Le retard pris par la solution politique affecte en toute évidence la prise de décision économique. De là à dire que cela risque d’être fatal pour l’Algérie, je ne m’y risquerais pas. En revanche, je dirais que plus le temps passe, plus notre marge de manœuvre s’amenuise très sérieusement. Il faut savoir que ce sont les réserves de change qui nous permettront de mener à bien la politique structurelle adéquate. Or, plus nous tardons, moins nous disposons de réserves de change, sachant pertinemment qu’elles s’amenuisent de manière accélérée en raison des imperfections de la politique économique actuelle. Je tiens à rappeler que sans réserves de change, les réformes économiques seront très douloureuses comme ce fut le cas en 1994. Autrement dit, il est très probable que dans pareil cas des maux sociaux viendront s’additionner aux maux économiques.

Pendant ce Hirak, des patrons de grandes entreprises ou groupes sont incarcérés. Comment gérer la situation à court terme afin de préserver l’outil de production ?
Le problème de ces entreprises familiales est qu’elles ont pour caractéristique une gouvernance centrée sur le propriétaire directeur général. L’absence ou la disparition de cette personne fait entrer l’entreprise dans une zone de turbulences qui pourrait être fatale à cette dernière. La littérature scientifique sur le sujet est formelle : dans ce type d’entreprises, on néglige souvent les questions de succession, pourtant stratégiques. Partout dans le monde, l’absence de plan de succession est souvent constatée dans ces entreprises. Je vois deux solutions viables que l’Etat pourrait mettre en œuvre à court terme. La première est d’accompagner la succession dans ces entreprises, afin de mettre à leur tête la personne indiquée parmi les membres de la famille. Le ministère de l’Industrie dispose d’outils adéquats pour mettre cette solution en œuvre. Je citerai, à titre d’exemple, l’Agence nationale de développement de la PME (Andpme) qui, de par ses missions, peut s’acquitter de cette tâche.
Deuxième solution, la prise de participation au capital de ces entreprises. Là aussi, le ministère de l’Industrie dispose de mécanismes adaptés. A titre d’exemple, le Conseil des participations de l’Etat peut charger le Fonds national d’investissement de prendre des participations dans le capital de ces entreprises. Ainsi, en participant à l’administration de ces entreprises il pourra les amener à bon port.

N’est-il pas temps de rendre obligatoire les audits et de revoir le fonctionnement de la comptabilité des entreprises pour éviter tout dérapage ?
L’article 66 de la loi de finances pour 2011 apporte une réponse claire à cette question. Les sociétés à responsabilité (SARL) dont le chiffre d’affaires dépasse les dix millions de dinars sont dans l’obligation de certifier les comptes par un commissaire aux comptes. La loi 10-01, relative aux professions d’expert-comptable, de commissaire aux comptes et de comptable agréé, explique clairement les missions du commissaire aux comptes. En particulier, l’article 23 explique qu’il est chargé de certifier les comptes, d’en vérifier la sincérité et de signaler toute insuffisance de nature à compromettre la continuité d’exploitation de l’entreprise. Mieux, l’article 715 bis 13 du code de commerce stipule qu’il doit révéler au procureur de la République les faits délictueux dont il a eu connaissance. De plus, il est responsable des fautes et négligences qu’il aurait commises dans l’exercice de ses fonctions (art. 715 bis 14, code de commerce).

Le sort de ces entreprises, dont les patrons sont en prison, n’est-il pas une explication parfaite du refus d’introduction du capital en Bourse et de transparence ?
A mon avis, la relation n’est pas aussi simple. L’introduction en Bourse vise principalement la levée de fonds. La transparence dans ce cas n’est qu’un élément parmi d’autres pour une prise de risque calculée. En revanche, selon les déclarations de leurs avocats, les patrons détenus sont poursuivis pour corruption, fraude, blanchiment d’argent, etc. Ces actes frauduleux ne sont pas propres à l’Algérie mais à tous les pays du monde, y compris à ceux jouissant d’un marché financier extrêmement développé. L’affaire Enron aux États-Unis en est l’illustration parfaite.