Les «prémices d’une troisième vague» sont tous réunis et seule une application rigoureuse des gestes barrières accompagnée d’une vaccination massive pourrait faire éviter à l’Algérie une situation tant appréhendée, notamment par les professionnels de la santé. Ces derniers prodiguent tous les jours les recommandations d’une plus grande vigilance, mais ne semblent pas être entendus par beaucoup, pour ne pas dire par la majorité de la population qui pense que la pandémie est derrière nous.

PAR INES DALI
Si pour le moment la situation reste «maitrisable» malgré une hausse des cas confirmés de Covid-19 constatée ces derniers jours, il n’en demeure pas moins que les hôpitaux commencent à recevoir plus de malades, selon le Pr Kamel Djenouhat, chef de service du laboratoire des analyses biologiques à l’EPH de Rouiba. «Il est évident qu’il y a plus de malades dans les hôpitaux, mais honnêtement, je ne pense pas que le taux d’occupation des lits d’hospitalisation soit inquiétant pour le moment», a-t-il indiqué, hier, dans une déclaration à Reporters, estimant que si la situation d’augmentation persiste, c’est là qu’il faudra s’inquiéter surtout pour les lits en réanimation. Les services de réanimation n’étant pas en général dotés de beaucoup de lits, il est clair qu’ils seront «les premiers à être saturés» dans le cas où la courbe épidémiologique continue d’être orientée vers le haut.
Le Dr Mohamed Bekkat Berkani, président du Conseil national de l’Ordre des médecins, alerte lui aussi sur le risque de la multiplication des cas graves. «C’est une maladie respiratoire et il faudra s’attendre, surtout avec les cas de variants britannique et nigérian qui augmentent, à ce qu’il y ait probablement plus de malades présentant des problèmes notamment d’ordre respiratoire», a-t-il indiqué.
Pour Mohamed Bekkat Berkani, il ne faudrait pas considérer les symptômes de la souche originelle et des variants séparément. «C’est un virus respiratoire et qui a, parfois, des signes extra-respiratoires (inflammations, gastrite, diarrhée…). Mais le danger, c’est la mort par insuffisance respiratoire et non par les autres symptômes, et c’est pour cela qu’on donne de l’oxygène aux malades», nous a expliqué le Dr Bekkat Berkani. Par conséquent, a-t-il poursuivi, les variants se caractérisant par deux choses, premièrement une vitesse de transmission plus rapide que celle de la souche initiale du coronavirus, et deuxièmement une gravité dans les signes respiratoires, cela veut dire que les variants donnent une insuffisance aigue respiratoire qui n’est pas vaincue même par une augmentation de l’oxygène ! Et ça dépend, bien sûr, de la comorbidité». Ainsi, pour lui, il est inutile pour les gens de se focaliser sur le fait que les variants provoquent une gastrite alors que le plus important est plutôt l’insuffisance respiratoire. «Il ne faut pas se polariser sur les symptômes secondaires mais se concentrer plus sur l’insuffisance respiratoire et c’est ce qui tue d’ailleurs !», a-t-il déclaré. Il a également mis en garde que les variants touchent de plus en plus les sujets jeunes, alors que la souche originelle touchait beaucoup plus les personnes âgées. «Les variants sont plus agressifs envers les jeunes, ils ont muté dans ce sens aussi», selon notre interlocuteur, qui préconise la plus haute vigilance.

Pour une sensibilisation plus agressive
«Nous ne sommes pas encore à une troisième vague, mais il y a des prémices avec cette augmentation des cas. Cependant, le pire des scénarios que nous puissions avoir, c’est que parfois il y a une augmentation soudaine», a mis en garde le Dr Bekkat Berkani, rappelant que cela est, bien sûr, lié à la propagation des nouvelles souches et à leur contagiosité rapide. Il déplore toutefois un manque de communication à ce sujet. «C’est bien beau que l’Institut Pasteur d’Algérie diffuse un communiqué chaque semaine disant avoir trouvé tant de souches. Mais il ne dit pas, par exemple, de quelle période à quelle période. Il ne dit pas non plus avoir trouvé tel nombre de souches sur tel nombre de personnes testées, ni s’il y a une enquête épidémiologique qui a suivie…», a relevé notre interlocuteur, regrettant qu’il n’y ait pas plus d’informations sur un sujet de l’heure aussi crucial.
Il déplore également le manque de communication vis-à-vis de la population, estimant qu’il est temps de rependre la sensibilisation, une sensibilisation plus agressive, comme au début. «Les citoyens ont débranché de la pandémie. Ils pensent qu’elle est derrière nous lorsqu’ils voient que le nombre de cas n’est pas important. Ils pensent qu’ils en ont fini avec le Covid et on les voit partout sans même le masque ou la bavette !», a-t-il fait remarquer. Il a souligné que les cas annoncés par jour sont les cas déclarés, mais en réalité, comme on ne teste pas tout le monde, les cas réels seraient bien plus importants et c’est cela que les citoyens doivent aussi savoir pour mieux appréhender le danger qui les guette. Il estime également que le retour à «l’application de la loi dans toute sa rigueur par les pouvoirs publics est devenu nécessaire», car il est «inconcevable que les gens continuent à se balader sans masque partout, dans tous les lieux publics».

Vaccination : Berkani «pessimiste»
Ces attitudes sont répréhensibles à plus d’un titre, surtout «devant ce qu’on appelle l’arlésienne et qui est la grande absente, à savoir la vaccination de masse», a encore tenu à souligner le Dr Bekkat Berkani. «On en est là, une vaccination de masse qui n’arrive toujours pas à décoller. Il est temps de redresser la barre (de la situation épidémiologique) probablement en essayant de reprendre à notre avantage toutes les mesures préventives». Dans de sens, il y a lieu de rappeler que le Premier ministre a demandé, lors du dernier conseil de gouvernement mercredi dernier, au ministre de la Santé de «veiller à résorber les retards constatés dans les livraisons des vaccins anti-Covid-19 déjà commandés et ce, conformément aux engagements contractuels des fournisseurs». Pour notre interlocuteur, «les engagements contractuels ne suffisent probablement pas. Il y a des contrats qui ont été signés en janvier et même payés pour certains mais, malheureusement, aujourd’hui c’est la guerre des vaccins ! Nous assistons à de véritables ‘’confrontations’’ entre les pays alliés, à savoir les Etats-Unis, le Royaume-Unis et l’Europe pour le vaccin. Alors comment voulez-vous qu’on arrive aujourd’hui à faire appliquer un contrat par rapport à des firmes ou à des pays qui ont font aussi face aux manques d’antidotes ? Il est difficile de leur faire exécuter un contrat», a estimé le président du Conseil national de l’Ordre des médecins.
«Je suis pessimiste. Les contrats, il fallait les faire bien avant pour pouvoir vacciner massivement. Il fallait les faire en automne et peut-être même avant, comme d’autres pays, à l’exemple des Etats-Unis qui ont mis de l’argent pour financer les recherches en avril 2020 déjà», a soutenu Dr Bekkat Berkani. Pour lui, l’Algérie est restée trop longtemps dans une position prudentielle dont elle paye les frais aujourd’hui.