L’ouverture prochaine des frontières aériennes, la détection des variants parmi les plus préoccupants, la vaccination très lente, la situation épidémiologique, l’immunité sont autant de sujets qui restent d’une actualité brulante et sur lesquels des questions continuent d’être posées. Le Dr Mohamed Bekkat Berkani apporte ses éclaircissements dans cet entretien.

Entretien réalisé par Ines Dali
Reporters : Le nombre des contaminations au Covid-19 connait une fluctuation ces derniers temps, tantôt dépassant la barre des 200 cas par jour, tantôt en-dessous. Comment évaluer-vous la situation épidémique actuelle au vu de ces données ?
Dr Mohamed Bekkat Berkani
: Sur le plan épidémique, c’est ce qu’on appelle une situation en plateau. Sur le plan de l’augmentation et de la diminution des cas journaliers, ce n’est pas significatif pour pouvoir prétendre à une vague. Dans le cas actuel, ça veut dire deux choses : il n’y a pas aggravation de la situation dans notre pays étant donné que cela ne dépasse pas les 200 cas/jour, mais il n’y a pas non plus de disparition du virus. Il y a un certain nombre d’éléments qui montrent qu’il y a une certaine stabilité de la situation épidémiologique sur le plan de la maladie elle-même qui est évidente. Cela traduit que nous avons su, quelque part, juguler cette épidémie en Algérie. C’est une stabilité appréciable dans notre pays.

Le constat est qu’il y a un relâchement des gestes barrières et les spécialistes mettent en garde contre un rebond des cas. Avec l’ouverture prochaine des frontières aériennes, l’appréhension se fait encore plus grande notamment en raison avec la peur des cas importés de Covid-19 et de ses variants. Comment voyez-vous cela ?
Il ne faut pas perdre de vue que l’ouverture des frontières est progressive, il ne s’agit pas d’ouvrir tout du jour au lendemain. Et l’ouverture des frontières est plus que nécessaire, car il y a un certain nombre de situations personnelles et collectives de nos concitoyens, notamment ceux qui sont restés coincés à l’étranger… Maintenant, on ne peut pas faire de prospective. Effectivement, le risque zéro n’existe pas. Il peut y avoir une introduction incontrôlée d’une ou de plusieurs personnes, en particulier par rapport à des variants qui ont la capacité de reproduction rapide.

Que pensez-vous du protocole sanitaire mis en place pour le contrôle des entrées aux frontières ?
Le protocole sanitaire en vigueur est comme dans tous les pays du monde où il a été prouvé qu’il est efficace. Il y a un test RT/PCR de 36 heures que chaque individu doit présenter à son entrée en Algérie, il y a aussi le test antigénique prévu et, dans le cas du doute, une mise en quarantaine de dix jours. C’est l’ensemble de ces précautions qui pourrait nous prémunir d’un autre départ de l’épidémie.

Est-ce suffisant sachant que trois variants détectés en Algérie ont été introduits par les frontières ?
Ces mesures sont suffisantes. C’est ce qui se fait ailleurs. Et je crois que nous sommes l’un des rares pays du monde à avoir fermé totalement nos frontières, mais pas hermétiquement. La preuve, c’est qu’il y a eu introduction des variants britannique, nigérian et même indien. D’ailleurs, nous étions braqués sur la France métropolitaine et d’autres pays… mais il y a eu aussi le variant indien, c’est venu d’ailleurs, en transit.

Peut-on dire qu’il y a eu défaillance du contrôle aux frontières ?
Nous n’étions pas préparés exactement à cela. C’est-à-dire que notre attention était portée vers des pays à haute prévalence de l’infection, à savoir l’Europe avec ses 20.000 cas journaliers. Alors maintenant, il faut revenir aux fondamentaux, c’est-à-dire revenir absolument à la circulation des personnes. Il s’agit, dans un premier temps, des personnes prioritaires dans un sens et dans l’autre. Il faut aussi éviter les pièges administratifs, les autorisations. Il faut des mécanismes souples. Quelqu’un qui est coincé à l’étranger et qui doit venir doit avoir affaire avec nos services consulaires, ce sont nos services administratifs à l‘étranger qui peuvent très bien trier les priorités. Ce n’est pas la peine qu’il y ait une centralisation au niveau du ministère de l’Intérieur qui donne une autorisation. Pour les gens qui doivent partir à l’étranger, il y en a qui veulent y aller pour des soins et d’autres pour des études ou des visites familiales ou touristiques. Il y en a qui ont des contrats de travail aussi. Il faut leur faciliter le déplacement.

Vous plaidez donc pour plus de facilitations et pour les entrées et pour les sorties ?
Absolument. Cette facilitation, il faut l’inaugurer pour plusieurs raisons. Pour celles que je viens de citer et d’autres. La compagnie nationale Air Algérie en a besoin aussi. Il est inconcevable que les compagnies étrangères profitent du transport aérien en Algérie et qu’Air Algérie soit en rade. Ce n’est pas logique. Il faut plus de facilitation pour tous, c’est une nécessité sociale et économique. Donc, finalement, on repart doucement, en établissant des règles pour qu’il n’y ait pas de mécontentement ou des inégalités, il faut qu’il y ait des priorités bien établies que ce soit pour les entrées ou les sorties.

Sur le plan sanitaire, comment organiser un contrôle efficace ?
On sait maintenant très bien ce qui doit se faire aux frontières. On sait que le premier barrage qu’est la RT/PCR de 36 heures avant le départ suffit, à condition qu’elle se fasse dans un laboratoire extérieur agréé pour éviter la fraude, comme ça s’est déjà passé, et ce, pour le bien de la santé publique. A l’arrivée, il faut mettre en place un laboratoire d’antigènes rapides dans les aéroports et que les citoyens qui se déplacent mettent la main à la poche dans les deux cas, surtout ici en Algérie. Maintenant, si l’Etat veut suppléer, il le fera pour des cas particuliers. Avec les deux barrages, RT/PCR et tests antigéniques, je pense qu’on est bon. Et même s’il arrive qu’il y ait quelqu’un qui échappe au contrôle, il y a les enquêtes épidémiologiques.

Sur un autre plan, que pouvez-vous nous dire à propos de la vaccination qui peine à connaitre sa vitesse de croisière ?
D’une façon générale, nos concitoyens doivent savoir qu’il y a une grande tension mondiale pour l’obtention des anti-Covid-19. Il y a des pays qui nous ont promis des doses, mais qui n’ont pas honoré leur contrat, y compris ceux avec lesquels nous avons de très bonnes relations économiques et auxquels nous avons payé une avance, parce qu’il y a une grande tension sur les vaccins. Ces pays qui sont producteurs commencent par leurs concitoyens. Ils vendent un petit peu et réservent la grande partie pour eux. C’est ce qui se passe à l’échelle mondiale. Vous avez aussi les firmes, les grands laboratoires qui commencent par les pays dans lesquels ils produisent et qui obéissent aux règles économiques, car il ne faut pas oublier qu’il y a aussi une programmation. Par exemple, si vous allez voir Pfizer maintenant, il dira je vous livrerai dans six mois, parce que son carnet de commande est complet. Nous, nous n’avons fait aucun bon de commande au moment où il le fallait. Depuis l’été, et de la bouche-même des responsables, on a adopté «la mesure prudentielle». L’excès de prudence nous a mené à cette situation de ne pas pouvoir faire une campagne de vaccination, c’est-à-dire vacciner massivement. Maintenant, que cela nous serve probablement de leçon, mais on ne doit pas s’arrêter là. On doit faire jouer tous les éléments modernes de lutte contre cette pandémie de Covid-19 car on a une plus grande connaissance de ce virus. Il y a les RT/PCR et les antigènes que nous pouvons utiliser pour la circulation des personnes et rétablir une situation de voyages subnormale. Mais pour arriver à une imperméabilité totale, je pense qu’il nous faut quand même beaucoup de temps.

Avec le nombre de contaminations qui reste tout même assez bas comparativement à d’autres pays et une vaccination lente, peut-on toujours parler de cette probable immunité collective ?
Ce sont des hypothèses à confirmer. J’observe, comme beaucoup, qu’il y a un travail qui a été fait sur un petit échantillon à Rouiba par le Pr Kamel Djenouhat (président de la Société algérienne d’immunologie, ndlr) et qui a conclu à une immunité collective (de 50%, ndlr) de par la maladie de Covid-19 dans une région très locale. Alors, pourquoi pas, les autorités scientifiques, nos confrères de la prospective, de l’Institut de santé publique (INSP), de la cellule d’investigation et des enquêtes épidémiologiques, les services d’infectiologie, les Centres hospitalo-universitaires devraient s’entraider pour essayer de lancer une vaste enquête, nationale celle-là. Cette enquête devrait être lancée dans les grandes métropoles et villes algériennes qui sont représentatives d’une population donnée, pour essayer de comprendre quel a été le taux de séroconversion de la population donnée qui a fait le Covid. Ceci pour comprendre s’il n’y a pas une résistance sérologique du fait de la maladie et qui est expliquée par un peu d’immunité collective appréciable. C’est-à-dire qu’il y aurait peut-être une résistance à la pénétration du virus et c’est peut-être ça l’explication. C’est une hypothèse, mais il faudrait la prouver.
Ceci n’empêche pas de dire que l’immunité qui est faite de par la maladie est une immunité éphémère. Il faut que nos concitoyens sachent que la vaccination est bien plus longue et plus concluante. Donc cela n’empêche pas qu’il faut toujours avoir en tête que la vaccination demeure la solution définitive. Car plus on vaccine et plus on arrive aux 60 ou 70% du taux de vaccination, on réalise une véritable barrière contre le virus. C’est un peu comme la grippe saisonnière : il y a des pics de la grippe et lorsque les gens sont vaccinés, le virus s’éteint petit à petit aidé en cela par les mesures barrières, par le climat lui-même parce qu’il y a des scientifiques qui disent que le coronavirus Sars-Cov2 est sensibles aux rayons ultraviolets du soleil. N’oublions pas que c’est un virus respiratoire, donc de la même famille que celui de la grippe saisonnière. Mais seulement, il faut que le taux de contamination soit bas pour que la circulation du virus ne soit pas énorme.

En attendant une vaccination massive, que devrait-on alors faire pour éviter une grande circulation du coronavirus ?
Je dis et j’insiste de ne pas perdre de vue les gestes barrières. Ce sont eux qui vont nous protéger. Nos concitoyens doivent savoir que si on veut revenir à la normale et vivre sans risque et sans peur, et en attendant une vaccination de masse, il faut garder les mesures barrières. Parce qu’il y a des pays qui, lorsqu’ils sont arrivés à plus de la moitié de la vaccination de la population, cette dernière a eu tendance à laisser tomber les masques, alors que ça ne doit pas se faire. Il faut que nous vivions avec tout cela : gestes barrières et vaccination jusqu’à la fin. Il n’est pas question de revenir aux embrassades et aux poignées de main. C’est ce qui nous permet de contrôler un peu l’épidémie pour le moment.

Nous sommes donc toujours dans une situation d’alerte ?
Nous n’en sommes pas sortis, effectivement. Il faut respecter les gestes barrières, le couvre-feu et toutes les consignes pour continuer une ouverture progressive. Il n’y a qu’à voir les autres pays qui ont rouvert trop vite et qui ont eu un autre départ de l’épidémie les obligeant à reprendre les mesures qui s’imposent. Dans ces pays, les populations ont ensuite critiqué leurs gouvernements en leur disant «pourquoi vous ne nous avez pas confinés suffisamment une bonne fois pour toutes et qu’on n’en parle plus» lorsqu’ils ont dû repasser au confinement. Il nous faut éviter des situations pareilles.

Voulez-vous dire qu’il est possible qu’on puisse aller vers un reconfinement si la pandémie repart de plus belle dans le pays, notamment après la réouverture des frontières ?
Ce que je peux dire, c’est que le confinement est en fonction de la situation épidémique. Le confinement est une mesure très dure à supporter, et surtout le reconfinement. Rappelez-vous qu’au début du confinement, c’était la peur ; mais là, après être repassé à une vie subnormale, les gens font les courses normalement, les enfants vont à l’école, etc. et puis d’un seul coup on referme tout, c’est très dur à vivre.
Alors, pour éviter ce choc psychologique qui est dur à assumer, il faut que nous puissions prendre l’habitude de nous protéger nous-même et cela est facile et connu, ce n’est pas énorme : garder son masque, se laver les mains et essayer d’avoir un peu de distance physique avec les autres personnes. Je redis qu’il ne faut pas baisser la garde et éviter les contacts. Cela nous évitera bien des problèmes sur les plans individuel et collectif. Il y a des gens qui, malgré leur guérison, ont perdu l’odorat, d’autres continuent de pleurer leurs morts. La vaccination est l’arme de destruction massive du virus, mais faudrait-il encore avoir des vaccins. Ce qui nous reste pour nous protéger, ce sont les gestes barrières à respecter scrupuleusement.