La ville de Miliana se distinguait par sa variété exceptionnelle du bigarreau faisant la fierté de la région. Pour de multiples raisons, le cerisier se fait rare dans la région et avec lui disparaît tout un savoir-faire ainsi que l’une des fêtes les plus populaires de la région. Aujourd’hui, les Milianis tentent de faire renaître cette variété ainsi que l’esprit festif, en œuvrant à trouver des solutions aux aléas de la nature mais aussi des ravages causés par l’homme.

Campée à 114 km au sud-ouest d’Alger, à 35 km du chef-lieu de la wilaya d’Aïn-Defla, Miliana est bâtie à 740 m d’altitude, sur une plate-forme rocheuse, au pied du mont Zaccar. Cette ville est connue pour sa variété unique de cerise qu’est le bigarreau. Miliana était aussi connue par sa célèbre «Fête des cerises» qui se tenait chaque année au mois de juin, attirant de très nombreux visiteurs de tous les coins du pays et même de l’étranger. Cette manifestation socioculturelle annuelle tend à disparaître, malgré des tentatives épisodiques de la relancer. Mais la question qui se pose aujourd’hui et comment fêter la cerise alors que le temps des cerisiers est révolu ?

Désertification humaine et sècheresse

Selon les habitants de la région, la première cause de la disparition des cerisiers est l’abandon des terrains par leurs propriétaires qui rejoignent de plus en plus la ville. La seconde cause est le manque d’eau, car cela fait des années que Miliana souffre de sécheresse.

Abdelkader Remani, agronome et cadre à la direction de l’agriculture à Aïn Defla, nous explique que «depuis 1980, soit depuis le tremblement de terre dans la région, Miliana a connu une énorme sécheresse à cause des sources qui se sont taries. Les sources de Miliana donnaient 1 000 ml, aujourd’hui, elles ont diminué de 50% au niveau de la montagne». Selon l’agronome, l’autre raison de la disparition des cerisiers à Milana est que «maintenant, nous devons faire face à un autre grand problème. En plus des héritiers qui désertent et vendent leurs terrain, aujourd’hui dans cette région nous ne voyons que du béton. Les cerisiers ont disparu pour faire place à des constructions et c’est vrai que c’est la conséquence du manque d’eau ». L’autre problème est lié à la décennie noire, car les lieux de plantation se trouvaient dans la région d’Aïn Sour, fief des terroristes. «Les gens ont fui la région par peur, le terrorisme a joué un grand rôle dans la disparition de ce fruit », affirme notre interlocuteur.

Pour le prix de la cerise, M. Remani avoue que «Les Milianis s’approvisionnent, aujourd’hui, avec les cerises de Médéa, de Tizi-Ouzou ou de Tlemcen. La cerise varie entre 1 000 et 1 200 DA, par contre, celle de Médéa fait 250 DA, et cette différence est due la bonne qualité des cerises, qui est le bigarreau». D’après lui, «les nouveaux cerisiers sont en développement, il faut attendre au moins quatre à cinq ans pour rentrer en production ». D’autre part, il ajoute que des études ont été menées pour avoir une idée sur cette production. «La cerise est suivie de près et un programme a été mis en place par les autorités afin de résoudre ce problème, ainsi que la prise en considération du phénomène de la sécheresse», poursuivant : «Nous savons que trois forages vont être construits mais cela fait cinq ans que le projet est annoncé et il n’y a eu aucun suivi ni rien de concret sur le sujet. Nous sommes toujours en contact avec l’APC pour la réhabilitation de ce projet en espérant avoir une réponse concrète. » Concernant l’état des lieux de la plantation des cerisiers dans la région, M. Remani avoue qu’«il ne reste plus grand-chose. Avec la replantation, nous pouvons compter aujourd’hui, entre 15 et 20 hectares maximum. Les nouvelles plantations sont presque insignifiantes par rapport à ce qu’avait la région par le passé». Le responsable de la direction de l’agriculture estime ainsi que «certes, il y a un programme de replantation de cerisiers en cours. Mais pour que cela soit vraiment efficace l’Etat doit sérieusement prendre les choses en main afin de rétablir et reprendre ces cultures».

La solution de l’irrigation par régule

Quant à Mohamed Chabane, jardinier et habitant de la région, il explique qu’«il faut savoir que la culture du cerisier est liée au fait que le merisier existe à l’état spontané dans la région. Ce fruit existait depuis déjà longtemps à Miliana, ce ne sont pas des plantations mais ces arbres ont poussé tout seuls». Il poursuit que «la superficie de la zone de plantation s’est réduite à une peau de chagrin et elle est cantonnée sur les «manzaka» où l’arbre arrive à survivre à la seule faveur des conditions naturelles. En montagne, les conditions climatiques font qu’il est plus facile pour un arbre de supporter les rigueurs de l’été». M. Chabane confie nostalgique qu’«à l’époque, chaque famille avait au moins un cerisier dans son jardin. Aujourd’hui, il est impossible de le faire. J’ai essayé, mais c’est très difficile. La première raison est qu’il n’y a pas longtemps nous avions un système d’irrigation très ingénieux basé sur l’irrigation par régule. Un système qui tire partie du caractère montagneux de la région. Nous utilisions la gravité pour faire parvenir l’eau sur tous les jardins. C’était grâce à cela que nous avons pu cultiver un grand nombre d’arbres ». «Nous pouvons avancer l’hypothèse que c’est parce que la région n’est plus irriguée par ce système que la cerise a disparu. Un sol qui est abandonné et desséché est un sol qui se perd et perd ses qualités. Même si vous essayez de replanter et d’irriguer, il n’est pas évident que les plantations réussissent», a affirmé le jardinier fort de son expérience.

La fête dédiée à la cerise, un dommage collatéral

Une des conséquences de la disparition de la cerise à Miliana est la disparition de la fête qui lui était dédiée. En effet, la fête de la cerise reste aujourd’hui un souvenir lointain que les habitants se remémorent dans des photos de l’époque ou par les histoires racontées par les anciens. Abbas Kébir Benyoucef, historien et ex-directeur de la Manufacture d’armes de Miliana, nous précise que la fête des cerises a vu le jour en 1930. « A l’époque, il y avait un maire qui s’appelait Alexandre Michalet, il avait des grandes propriétés et des vergers de cerisiers et de pruniers, au point où il y avait une surproduction de cerises. C’est là, qu’il a eu l’idée de créer un événement socioculturel pour fêter ce fruit qui faisait la richesse de la région», relate-t-il. Il précise que «cette fête s’étalait sur trois jours. Il y avait le côté occidental et le côté oriental. Les Français organisaient des bals dans les jardins publics et les Milianis avaient aussi leurs coutumes. Ils organisaient aussi des spectacles de musique traditionnelle, « el gallal » et « el gesba ». Cette fête a continué dans le temps jusqu’à la fin des années 70 ».

Durant les années soixante-dix et quatre-vingt, notre interlocuteur nous raconte que «la fête de la cerise était extraordinaire et nous l’attendions avec impatience. Ce fruit était à la portée de tout le monde, en plus, elle rapportait beaucoup d’argent à ses propriétaires. Notre production était envoyée même en France et en Angleterre à l’époque. Des activités socioculturelles étaient organisées à l’occasion. Il y avait même des activités sportives, telles que le foot, le basket et même de grands galas de boxe. Il y avait aussi des soirées de chansons châabi, auxquelles Guerouabi avait assisté aux côtés d’El Anqa, qui rendait visite à ses amis de la région », a-t-il affirmé. Ajoutant dans le même sillage que «de grandes célébrités ont participé et ont chanté lors des galas organisés à la fête de la cerise, à savoir Rabah Driassa, Fadila Dzayria et même le grand chanteur français Claude Nougaro, qui a donné un grand concert au jardin de la ville », a-t-il dit. Les causes de la disparition de cette tradition reviennent, selon l’historien, à l’absence de la relève de cet arbre. «La décennie noire a joué aussi un grand rôle dans sa disparition et cela par le côté sécuritaire, car les cerisiers sont généralement dans les montagnes, qui étaient devenues des zones de danger ; les gens avaient peur d’aller cueillir les fruits ». Natif de la région, il ajoute que la cerise est devenue un fruit rare, ainsi «elle se vend aujourd’hui à des prix exorbitants. Le kilo qui faisait 200 DA avait atteint la somme de 700 DA ces dernières années. La cerise de la région rivalise avec celle de Tlemcen ou de Médéa». Affirmant que «la seule solution afin de renouer avec la cerise est que l’APC doit encourager les cultivateurs en leur offrant les plantations et aussi en sécurisant les lieux, cela incitera les gens à revenir à leurs habitudes et à relancer la tradition».

Interpellé sur le rôle des élus locaux dans la relance d’une réelle dynamique autour de la cerise dans la région, Mourad Boussalhih, le président de l’APC de Miliana, déclare que la ville «ne fête plus la cerise pour plusieurs raisons. La première est que la cerise se trouve à Aïn Tourki, qui ne fait plus partie de Miliana aujourd’hui, car elle est devenue une commune depuis le découpage administratif de 1985. Cette commune continue à fêter la cerise mais toute seule». Il ajoute que «la seconde raison est que les anciens cultivateurs nous ont quittés. Depuis, il n’y a plus de relève, et le cerisier n’a pas survécu faute d’entretien». A propos du prix de la cerise à Miliana le P/APC avoue que « le bigarreau, qui se trouve être la meilleure qualité de ce fruit, ne se trouve nulle part ailleurs qu’ici. Son coût maximum au marché est de 800 dinars, alors que la cerise de Médéa, nous l’achetons à 150, 200 dinars ». Concernant la relance de la plantation de cerisiers, il précise que des tentatives ont été faites avec des cerisiers de Tizi-Ouzou ou de Médéa mais que cela n’a pas réussi. Il confie également qu’« en 2003, nous avons apporté 13 000 cerisiers de Syrie mais ils n’ont pas réussi à pousser sur le sol de la région». Pour conclure, le P/APC de Miliana entretient toutefois une lueur d’espoir en déclarant : « Nous avons déjà réussi à planter des merisiers que nous entretenons et trois ans après ils sont devenus des cerisiers ». Suite à ce succès, Mourad Boussalhih annonce qu’«un programme de replantation a été mis au point avec la direction des forêts et de l’agriculture pour distribuer prochainement 150 hectares à Lemroudj, dans la région de Miliana, aux habitants intéressés». D’après lui, «chaque habitant recevra 5 hectares pour relancer la cerise dans la région».