Notre diaspora universitaire est à nouveau au cœur de l’actualité depuis que les médias européens et français multiplient les articles et les reportages sur ces médecins algériens engagés au « front » anti-Covid dans les hôpitaux et centres de soins de l’Hexagone notamment. Très nombreux, ils sont appelés les « Padhue », un acronyme pour désigner les « praticiens à diplôme hors Union européenne ».

Ces soignants, dont la compétence est reconnue et vérifiée par leurs pairs depuis le début de la pandémie, sont obligés de repasser par un concours ultra sélectif et de travailler au moins trois ans sous un statut précaire, donc moins payé, pour obtenir une titularisation en bonne et due forme. Peu d’entre eux n’envisage pourtant pas de revenir au pays, alors que beaucoup de ceux qui y travaillent n’écartent pas de le quitter, un souhait qu’on voit se manifester depuis la crise de 2018 au moins et la longue grève des médecins résidents.
Le choix paradoxal de ces praticiens de quitter l’Algérie pour risquer un déclassement professionnel et statutaire de longue durée nous rappelle que la diaspora universitaire et intellectuelle algérienne en général est depuis plusieurs années l’objet d’une attitude et d’un discours officiels ambivalents, voire déroutants. Entre 2002 et 2012, c’était devenu un thème dont la récurrence dans l’espace politique et public s’accompagnait de généreux appels à associer ses compétences à l’effort de développement national, en les sollicitant à distance ou même à les rapatrier pour celles qui ne craignaient pas de rejoindre l’enseignement supérieur et la recherche dans nos universités. Une décennie plus tard, l’enthousiasme pour le retour de ces «cerveaux» offshore paraît s’être éclipsé et la flamme qui leur était déclarée attiédie. Elle semble même avoir tourné au reproche comme on a cru le comprendre le 6 janvier dernier à travers les déclarations du directeur de la recherche scientifique et du développement technologique au ministère de l’Enseignement supérieur, Hafid Aouragh.
Au micro de Souhila El Hachemi de la radio chaine 3, ce haut responsable avait presque laissé entendre que des universitaires algériens qui travaillent à l’extérieur du pays n’avaient peut-être pas la réputation d’excellence qu’on leur prête d’ordinaire (dans des colloques et rencontres qu’il a d’ailleurs souvent lui-même organisé) ; et qu’aucun de ceux qui sont dans les centres et laboratoires de recherche étrangers n’a surtout fait le transfert de savoir et de connaissances attendu. Hormis quelques petits «posts» sur le réseau Facebook de journalistes qui avaient écouté son entretien, le commentaire caustique de M. Aouragh n’a pas suscité de remarques notables, probablement en raison du perturbant contexte socio-sanitaire actuel. Son caractère péremptoire, notamment à l’égard des universitaires qui ont fait le choix du rapatriement, est apparu néanmoins franchement symptomatique de cette ambivalence de la parole institutionnelle sur la communauté intellectuelle et universitaire de l’étranger. Un coup on l’aime, un autre on l’abhorre !

Ambivalence de la parole institutionnelle
C’est selon des périodes et des cycles que les spécialistes de la question de l’intelligentsia algérienne en exil connaissent bien, pour avoir étudié la façon dont elle se manifeste depuis des années dans la narration gouvernementale ; pour aussi montrer pourquoi cette intelligentsia, qui a ses racines profondes dans l’histoire moderne algérienne, demeure une permanence tant que resteront les conditions qui l’impose. Parmi eux, le jeune sociologue Karim Khaled dont le livre «Les intellectuels algériens, exode et formes d’engagement», sorti à la fin 2019 et qui demeure plus que jamais d’actualité, fournit une bonne clé pour comprendre les ambages du discours institutionnel sur les migrations intellectuelles et scientifiques algériennes (tels qu’énoncés par exemple par M. Aouragh) et la constante conflictualité du rapport qu’elles entretiennent avec les pouvoirs politiques dominants depuis les premières années de l’indépendance déjà.
La thèse Karim Khaled est que la diaspora intellectuelle et universitaire algérienne, «trans-générationnelle» et révélatrice de nos crises, n’est pas de nature économique ou, prosaïquement, de recherche d’un meilleur niveau de vie ailleurs uniquement. Ses origines, qui sont politiques, le sont restées au fil du temps et ont évolué dans leur perpétuation-affirmation sous des formes différentes. A son apparition au milieu du XIXe siècle (1847), elle était d’inspiration fortement religieuse et renvoyait à cette élite, notamment confrérique, qui s’est retrouvée «forcée de quitter le pays pour des raisons idéologico-religieuses au début de la colonisation française» pour s’expatrier au Maroc, en Tunisie ou au Moyen-Orient. C’est ce que notre sociologue appelle l’«âge d’appartenance», un concept (celui d’«âge» ) qu’il emprunte au pionnier de la sociologie de l’immigration Abdelmalek Sayad (1933-1998).
Il est suivi de l’«âge des références épistémiques antagonistes» et de la distinction au sein de l’élite indigène entre les tenants de l’héritage précolonial, fondé sur des «référentiels identitaires islamiques», et la minorité issue de l’enseignement colonial «laïc» (lois Ferry) pour qui va apparaître dans le champ migratoire de «nouvelles trajectoires, notamment vers la France». C’est la période du «paradigme identitaire» suivant l’apparition de fractions intellectuelles générées par le contexte colonial, les arabisants et les francisants, et la survenue entre elles de conflits qui, écrit-il, vont traverser le mouvement national avec toutes ses contradictions et les luttes internes l’ayant caractérisé» pour se perpétuer même après 1962 en raison de «référentiels» et de «modes d’identification» propres à chacun des deux groupes.
A l’indépendance, ce sera l’«âge des illusions et des volontarismes» et du bref enchantement filé par la souveraineté gagnée et le travail à l’édification du jeune Etat algérien indépendant, un moment au cours duquel vont se perpétuer les affrontements culturels et linguistiques hérités de la période d’avant, ravivés de manière autoritaire par le pouvoir qui se met en place. Une thématique de la désillusion, nous montre Karim Khaled, va alors s’incruster progressivement au sein d’une communauté universitaire aux prises avec des problèmes et des difficultés de s’assumer en tant que telle. Des diplômés privés d’autonomie et de liberté académique, notamment dans les sciences sociales soumises entre autres au rouleau compresseur d’une arabisation précipitée, sont pris de malaise et déroutés dans un champ universitaire qui, de plus en plus, cesse d’être un lieu de réflexion et de confrontation intellectuelle pour se transformer en un véhicule de l’idéologie dominante.

Qui, elle-même, se perd en cours de route après l’échec des réformes universitaires de 1967 et de 1971 et, disons-le rapidement, au fil les crises graves et parfois violentes qui vont toucher l’ensemble de l’édifice national à partir de la décennie 1980 et l’entrée dans l’«âge des désillusions et des ruptures».

Des diplômés privés d’autonomie et de liberté académique
Karim Khaled décrit alors une réalité où des générations d’universitaires qui veulent garder leur «vocation universitaire» se retrouvent en conflit avec un système mal gouverné, hégémonique, en perte des valeurs et des règles qui sont théoriquement les siennes comme le mérite et la compétition académique; et qui se retrouve en bout de course frappé de «désinstitutionalisation» selon les termes de l’auteur.
Tandis que des professeurs-chercheurs quittent le pays (vers des destinations elles-mêmes significatives du background culturel et identitaire hérité de l’histoire du pays) et que des titulaires de bourses d’Etat ne reviennent pas, il va s’installer à l’intérieur de l’espace universitaire un «ordre social majoritaire, socialisant toute une génération d’enseignants et d’étudiants dans une anomie par rapport au savoir et à l’institution universitaire». A la crise morale, explique-t-il, s’ajoute une crise «identitaire professionnelle», un concept qu’il va chercher dans les travaux du sociologue Claude Dubar (1945-2015), pour déchiffrer les causes de la disparition de cette vocation universitaire et la perte des «transactions» qui la font vivre traditionnellement. Le champ universitaire, qui payera les frais de la «guerre civile» des années 1990, «devient le lieu du jeu pervers des gains de positions et de la course aux privilèges, deux mouvements étroitement proportionnels à l’allégeance au pouvoir dominant (lui-même instable et timoré)».

L’université, un «foyer migratoire dormant»
Ceux qui ne s’y prêtent pas s’en trouvent éloignés et mis à l’écart, selon la présentation de l’ouvrage de M. Khaled faite par Aissa Kadri. Dans sa préface, cette autre figure importante de la sociologie algérienne, résume la problématique des migrations intellectuelles algériennes telle qu’examinée dans le livre comme la manifestation d’un refus des «logiques de clientèle» et des «pratiques néo-patrimoniale et autoritaire» imposées par un «Etat replié autour de noyaux clientélistes et prébendiers». Ceux qui ont survécu à la dégradation professionnelle et sociale et aux violences des années 1990, souligne-t-il, sont contraints à «n’exister que dans la marginalité, la contestation affirmée ou souterraine, ou le départ vers de nouveaux horizons», entre «l’asile ou l’exil», pour «reprendre la formule Yadh Ben Achour», l’intellectuel et juriste tunisien. L’université, produit d’une société sans pouvoir d’Etat garant d’une société civile et gardien de la méritocratie, reste alors, considère Karim Khaled, un «foyer migratoire dormant» pourtant si actif quand on regarde à chaque veille de rentrée universitaire le spectacle des chaînes humaines formées devant les guichets des visas étrangers par des centaines d’universitaires et jeunes étudiants…
Trêve de taquinerie superflue, cependant. Son livre, résultat d’un passionnant travail fait d’entretiens semi-directifs avec de nombreux universitaires exilés, d’investigation de terrain en Algérie et à l’étranger, d’un riche cadrage théorique, mérite toute notre attention et le débat des nombreuses questions complexes, ô combien actuelles comme on le constate depuis un certain 22 février 2019, et qu’on n’a pas pu aborder ici, notamment celles posées par notre société à la recherche d’un pouvoir d’Etat garant de la citoyenneté, des libertés, de la méritocratie et d’une intelligentsia capable de peser sur les transformations sociales en cours dans le pays.

«Les Intellectuels algériens. Exode et formes d’engagement», éditions Frantz-Fanon,
Tizi Ouzou, 2019, 248 p, 800 DA