Par Gokan GUNES
L’Union européenne dépêche mardi en urgence ses plus hauts responsables en Turquie et en Grèce, au moment où l’inquiétude grandit face à un nouvel afflux de migrants à ses portes après la décision d’Ankara d’ouvrir les frontières. Des dizaines de milliers de personnes ont afflué vers la Grèce depuis que le président Recep Tayyip Erdogan a ordonné, vendredi, l’ouverture des frontières de son pays, réveillant en Europe le souvenir de la crise migratoire de 2015. En signe de solidarité avec Athènes, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le président du Conseil Charles Michel et le dirigeant du Parlement européen David Sassoli doivent se rendre dans l’après-midi en Grèce, près de la frontière turque. En parallèle, le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell et le commissaire européen à la Gestion des crises Janez Lenarcic effectuent une visite de deux jours à Ankara pour des discussions «à haut niveau» sur la situation en Syrie. Pour nombre d’observateurs la Turquie cherche à faire pression sur l’Europe pour obtenir davantage de soutien en Syrie où près d’un million de déplacés sont massés à sa frontière et où Ankara combat le régime de Bachar al-Assad. Le chancelier autrichien Sebastian Kurz a dénoncé mardi une «attaque contre l’Union européenne et la Grèce», estimant que «des êtres humains sont utilisés pour faire pression» sur le Vieux continent. La situation à la frontière gréco-turque s’est fortement tendue ces derniers jours, avec des heurts entre policiers grecs tirant des grenades lacrymogènes et utilisant des canons à eau, et des migrants répondant par des jets de pierres.
Patrouilles grecques
Plusieurs milliers de migrants ont passé une nouvelle nuit près du poste-frontière de Pazarkule (Kastanies, côté grec) ou au bord du fleuve Evros qui sépare les deux pays. Mardi, l’AFP a recueilli le témoignage de réfugiés syriens qui ont accusé l’armée turque de les avoir poussé vers la frontière grecque. «Ils nous ont lâchés au bord du fleuve et nous ont juste dit: +Partez!+ Ils nous ont laissé seuls. C’était l’armée turque», assure Taisir, 23 ans, un Syrien de Damas réfugié depuis cinq ans à Istanbul. Mardi à l’aube, des hommes, des femmes et des enfants ont émergé de tentes de fortune bricolées avec des bâches, avant de se réchauffer auprès de feux de camp en mangeant des plateaux repas distribués par des bénévoles, ont constaté des reporters de l’AFP. Côté grec, des garde-frontières cagoulés et armés de fusils patrouillaient le long du fleuve pour intercepter les migrants, pendant que d’autres surveillaient la zone à la jumelle du haut d’un mirador. De petits groupes de migrants marchaient le long des eaux glacées de l’Evros à la recherche d’une faille dans le dispositif, et quelques barques au moteur pétaradant faisaient la navette entre les deux rives. Mais après plusieurs jours d’attente, certains migrants, qui pensaient pouvoir traverser la frontière facilement, semblaient sur le point d’abandonner. Un Afghan raconte qu’un de ses amis a réussi à franchir le fleuve, mais a été intercepté par des policiers. «Ils lui ont tout pris, son argent, ses chaussures, et l’ont renvoyé ici», dit-il à l’AFP.
«Instrumentalisés»
Lundi, M. Erdogan a affirmé que «des millions» de migrants allaient «bientôt» submerger l’Europe, affirmant que chacun devra «prendre sa part du fardeau». Pour le moment, loin des chiffres évoqués par le président turc, plusieurs milliers de personnes tentaient de rejoindre la Grèce par la voie terrestre ou par la mer en gagnant les îles égéennes. Entre samedi et lundi soir, «24.203 tentatives d’entrées illégales ont été évitées, 183 personnes ont été arrêtées», selon le gouvernement grec. Face à cette situation qu’elle qualifie d’»invasion», la Grèce a fait savoir mardi qu’elle attendait un «ferme soutien» de l’Union européenne. Lundi, la chancelière allemande Angela Merkel a jugé «inacceptable» que la Turquie fasse pression sur l’UE «sur le dos des réfugiés». Des ONG turques ont appelé mardi à «ne pas instrumentaliser les migrants pour des négociations», exhortant Ankara à «ne plus diriger les migrants vers des points de passage dangereux». La situation fait en tout cas les affaires des passeurs. «C’est désormais une activité autorisée (…) Je vois cela comme mon devoir», explique à l’AFP l’un d’eux, qui dit s’appeler Semih.
Avion syrien abattu
La décision prise par la Turquie d’ouvrir ses frontières intervient au moment où Ankara, qui a déclenché une offensive majeure contre le régime syrien après avoir essuyé de lourdes pertes, cherche à obtenir un appui occidental. Mardi, la Turquie a annoncé avoir abattu un avion du régime, le troisième depuis dimanche, dans le cadre de son opération baptisée «Bouclier du Printemps» qui se déroule dans la province d’Idleb (Nord-Ouest). Ces affrontements se produisent à deux jours d’une rencontre cruciale à Moscou entre M. Erdogan et le président russe Vladimir Poutine, dont le pays appuie militairement le régime de Bachar al-Assad. Ankara espère arracher une trêve lors de ces discussions. En dépit de leurs intérêts divergents dans ce conflit qui a fait plus de 380.000 morts depuis 2011, Moscou et Ankara ont renforcé leur coopération ces dernières années. Mais la situation à Idleb a tendu leurs rapports. L’offensive que mène depuis décembre le régime dans ce dernier bastion rebelle et jihadiste en Syrie a provoqué une catastrophe humanitaire, avec près d’un million de personnes déplacées.n