M’hamed Kerrouche a couru l’Algérie pendant longtemps et dans tous les sens à la recherche de paysages et de territoires qu’il a su photographier magnifiquement, leur rendant leur beauté et leur fragilité à la fois en ces temps où, en dépit des discours, on ne se soucie que peu de la préservation du milieu et du patrimoine naturel de notre pays. Si son travail date de quelques années déjà, il n’a rien perdu de son importance et mérite qu’il soit à nouveau revisité, voire relancé, avec celui qu’accomplissent à la commande privée et dans l’anonymat ou presque, donc, d’autres photographes-reporters amoureux du sol, de la mer et du ciel algériens…

Reporters : Comment êtes-vous venu à la photo de paysage ?
M’hamed Kerrouche : Le métier de photographe de presse a été pour quelque chose, sans cette expérience, je n’aurais pas pu voir du pays ni découvrir certains territoires de la côte et dans le sud du pays. L’intérêt pour ces espaces s’est accru quand j’ai commencé à travailler pour des agences de communication, éditrices de revues orientées vers la valorisation de « l’image Algérie », disons, et de son patrimoine naturel et culturel. Les parenthèses du travail de presse et de la communication fermées, je suis revenu en solitaire à certains endroits que je connaissais pour mieux les observer et les capter en photos. Ce n’est pas la même chose que de travailler à la commande et librement… Dans mes libres déplacements, j’ai découvert d’autres endroits dont je ne soupçonnais même pas l’existence.

Comment fait-on pour photographier la nature ?
Il faut du temps, de la patience et des moyens, car faire de la photo dans des endroits qui sont loin ou difficilement accessibles pour certains coûte de l’argent. Quand on n’a pas de voiture, il faut en louer une. Parfois, il faut solliciter l’aide d’autrui, des guides ; souvent, il faut taper aux portes de l’administration, et Dieu sait que cela demande de l’énergie et de la persévérance… Il faut surveiller le temps aussi, la couleur du ciel, la pluie, le vent, sont très importants pour un photographe de paysage. Ces éléments peuvent magnifier votre regard sur l’objet et le lieu photographié, ils peuvent le voiler et le troubler aussi. Mais quand on comprend qu’il faut faire avec, savoir attendre derrière une butte ou un buisson, la nature vous le rend bien et c’est très beau à regarder, moins difficile à gérer que l’administration (rires).

Difficile de faire du terrain sans autorisation ?
Je voyais des choses en grand comme utiliser l’aérien, un hélicoptère, par exemple, pour photographier et filmer des espaces dont on ne peut révéler toute la beauté sans les regarder d’en haut aussi. Je pense à Dayet El Ferd à El Aricha, dans la région de Tlemcen. C’est une zone humide assez plate où il n’y a pratiquement pas de hauteur pour la saisir sous les angles que je voulais. J’ai frappé à toutes les portes pour avoir les autorisations nécessaires pour faire de l’aérien, sans résultat. J’ai dû abandonner ce projet sans y renoncer, j’ai toujours ce désir de travailler sur site comme sur d’autres d’ailleurs. Si ce n’est pas moi, quelqu’un d’autre devrait le faire ; ce n’est pas les talents qui manquent chez nous. Il faut faire vite, cependant.

L’envie d’y revenir, de les capter à nouveau ?
Beaucoup d’endroits ont disparu. Il n’en reste plus que des clichés, ceux que j’ai pu réaliser à l’époque où je sillonnais le pays et dont certains sont publiés dans mon ouvrage. A les revoir, je me rends compte de l’importance de la photo comme témoignage de la perte que subit notre milieu naturel au fil du temps. Déjà à l’époque où je promenais mon boitier dans certaines zones humides, comme le chott d’Aïn Beïda, près d’Ouargla par exemple, ou le lac Oubeira et d’El Melah, du côté d’El Kala, entre autres, on observait les changements. Les oiseaux se faisaient moins nombreux, fuyant la chasse ou tout simplement la présence humaine intruse, des constructions commençaient à sortir de partout, là où il nous semblait inimaginable qu’on puisse construire quoi que ce soit. Sur le littoral, la dégradation est manifeste et s’aggrave dangereusement. De beaux et précieux espaces vont encore disparaître si l’on ne fait rien.

Que faire par exemple ?
Il faut que ceux qui font dans la promotion du patrimoine naturel et ceux qui sont dans le tourisme, dit écologique, y croient d’abord et savent sur quoi ils sont censés travailler et de quoi on parle. Une anecdote. En travaillant avec des gens des offices du Domaine, auxquels je montrais des photos que j’avais prises dans les zones humides pour des expositions ou des catalogues, ils ne pensaient pas que c’étaient des photos prises en Algérie. Je devais alors faire de la vidéo et me filmer en train de travailler pour les convaincre. C’était amusant tout de même puisque cela m’a permis de travailler avec un support que je n’utilisais pas, la photo étant ce que je fais le mieux.

Pour faire de la photo sur les paysages naturels, faut-il être sensible à leur beauté et à leur fragilité, avoir la fibre écologique, comme on dit ?
C’est venu après. Avant, j’avoue que ce qui m’intéressait plus que tout, c’était de chercher le plus beau « shoot », la plus belle image que personne n’avait faite auparavant. C’était de courir comme dans une compétition mais, en solitaire, après le cliché, capter la beauté de la faune et de la flore que je partais observer et fixer dans mon appareil. La sensibilisation, c’est venu après, quand je me suis aperçu au cours des quelques expositions que j’ai pu capter l’intérêt du public qui venait les voir pour le milieu naturel et de son inquiétude à voir ce milieu menacé.

Réellement ?
Oui, les gens étaient là pour regarder de belles photos de paysages et de la faune et la flore. Certains venaient admirer sur papier des sites qu’ils connaissent déjà, mais tous, je crois, venaient aussi de la menace qui pèse sur ces trésors de la nature algérienne. Cela se voyait dans leur regard et s’entendait surtout dans leurs conversations. Je rappelle que l’essentiel du travail que j’avais fait à cette époque-là s’est effectué sous les auspices du ministère de l’Environnement. Je pense qu’il faut travailler avec et pour ce public en essayant de multiplier les expositions, les vraies, celles qu’on prépare sérieusement avec des thématiques, en invitant les gens qui ont des choses à dire sur l’environnement et la nature dans notre pays, en associant le jeune public, les écoles, etc.

Le moins qu’on puisse dire, aujourd’hui, est que le milieu naturel dans notre pays est dans un sale état quoi que disent les officiels de l’environnement…
C’est une vraie tristesse pour moi, je ne sais pas pourquoi on ne se rend pas compte du saccage et qu’on s’arrange à en ignorer les conséquences. Mais je crois aussi qu’ils ne sont pas nombreux à s’engager pour la protection de la nature, beaucoup sont dans le discours, beaucoup moins ceux qui sont dans l’action qui nécessite des moyens et de l’énergie à lutter contre ceux qui ne jurent que par le béton, le profit, toutes ces choses-là. Les associations font ce qu’elles peuvent mais ce n’est jamais assez dans une société comme la nôtre où la culture écologique n’existe pas. Je pense qu’il faut aider ces associations à mieux s’organiser pour mieux se faire entendre par les responsables dans les collectivités locales et empêcher la poursuite du saccage. Peut-être qu’on devrait regarder davantage ce que font les photographes (rires) du milieu naturel, ils rappellent par leur travail combien notre nature est précieuse et fragile. On devrait montrer leur travail, l’exposer, les faire parler aussi parce qu’ils ont des choses à dire.

On constate que de nombreux photographes de talent travaillent sur le thème de la nature, sauf qu’ils ne se rencontrent pas et ne parlent presque jamais ensemble de ce qu’ils font. Pourquoi ?
Un photographe est quelqu’un de solitaire et d’individuel par nature. N’allez pas lui demander de se mettre avec d’autres pour travailler. Pour l’associatif, c’est autre chose, il y a nécessité de s’organiser pour mieux faire connaître la profession et défendre ses intérêts. Dans le contexte actuel, c’est plutôt difficile parce qu’on cherche d’abord à travailler et à gagner sa vie. Hormis les photographes de presse, très peu d’entre nous travaillent régulièrement sur l’année, il faut alors être à l’affût et courir après les marchés comme on dit. Pour ce qui concerne la mise en valeur du travail des professionnels, il y a des institutions pour ça, les ministères concernés, les organisations. C’est à eux de créer ou d’aider à la création d’espaces pour la photo.