Entretien réalisée par Sihem Bounabi
Reporters : La hausse des contaminations à la Covid s’est traduite en officine par une forte consommation en médicaments, notamment les antibiotiques…
Dr Messaoud Belambri
: Il faut savoir que la Covid est une infection virale. Dans la majorité des pays les plus développés, que ce soit aux Etats-Unis, au Canada, en France ou dans d’autres pays européens, on ne donne pas d’antibiotiques pour le traitement de la Covid, sauf dans les formes les plus sévères, et ce n’est pas vraiment le cas avec le variant Omicron.
En Algérie, il y a prescription pour les cas graves Covid d’antibiotiques, afin d’éviter les complications et les surinfections microbiennes. C’est notamment le cas pour les personnes hospitalisées qui risquent de développer des pneumonies et des infections bactériennes secondaires à la Covid.
Nous avons constaté beaucoup d’automédication en matière d’antibiotiques. Mais, le danger est que lorsqu’on consomme beaucoup d’antibiotiques, les bactéries développent une résistance et, par conséquent, en cas d’infection bactérienne suite à cette résistance il faudra administrer une plus grande quantité d’antibiotiques plus puissants et à des doses plus élevées. C’est pour cela qu’il est souhaité de ne pas abuser des antibiotiques. La sonnette d’alerte est tirée depuis des années par les experts, car quand il y aura de véritables infections aux bactéries, le monde médical ne trouvera plus avec quoi soigner.
Actuellement, il commence déjà à avoir dans le monde médical à l’échelle universelle une pénurie d’antibiotiques efficaces contre des maladies provoquées par les bactéries. C’est pour cela que j’insiste qu’il est vivement conseillé d’éviter les antibiotiques surtout pour les infections virales. Les Algériens doivent prendre conscience que lorsqu’on est dans une symptomatique simple de la maladie de la Covid, c’est totalement inutile de prendre des antibiotiques. Il faut laisser la prescription des antibiotiques au médecin, c’est à lui de décider si le malade nécessite une antibiothérapie ou non.

Quels conseils pouvez-vous donner face à cette ruée vers les officines sans ordonnance ?
Il faut rester raisonnable, objectif et rationnel et surtout ne pas aller dans le sens de la panique. Il faut confirmer son cas avant d’aller s’auto-médicaliser. Il faut aussi demander conseil à son pharmacien et ne pas se présenter en disant ‘je veux tel ou tel médicament’. Il s’agit de laisser le pharmacien faire son travail en vous conseillant convenablement et en vous orientant si nécessaire vers une consultation médicale ou sinon vers un test antigénique qui va confirmer ou non le diagnostic de la maladie Covid.

Et comment les pharmaciens d’officine pourraient-ils contribuer à limiter l’automédication au moment où le nombre de contaminations à la Covid est en train de flamber ?
Je tiens à souligner qu’un malade qui vient en détresse vers le pharmacien doit être convenablement pris en charge. Le pharmacien qui reçoit un malade ne peut pas lui refuser un médicament. Mais, il peut par contre prendre certaines mesures pour orienter le malade. Quand il s’agit des médicaments que le pharmacien peut dispenser sans ordonnance, à l’exemple des fortifiants, de vitamines et du Paracétamol, on le fait, mais dans une certaine mesure. C’est-à-dire que lorsque l’on constate que le malade n’est pas vraiment Covid et que les symptômes ne nécessitent pas une consultation médicale. Sinon, on propose une petite prise en charge avec des médicaments conseils et on lui demande d’aller se faire consulter. Mais par rapport aux médicaments que l’on délivre seulement sur ordonnance, tels que les antibiotiques combinés de nouvelle génération ou les anti-inflammatoires et corticoïdes injectables, ainsi que les anticoagulants, il est évident que le conseil que nous donnons toujours c’est d’aller se faire consulter. J’insiste sur le fait que personne ne doit s’aventurer à dispenser ce genre de médicaments inutilement. Il faut avoir des diagnostics confirmés avec de véritables consultations. C’est au médecin de juger si le malade nécessite une prescription médicale avec un traitement complet anticovid ou non. Et c’est là où intervient le rôle des tests antigéniques.

Justement quid tests antigéniques ?
Tout d’abord, je tiens à souligner qu’il est très important d’accorder, comme l’a demandé le Président de la République, lors du dernier Conseil des ministres mercredi passé, de faciliter l’accès aux tests antigéniques. Il y a déjà des pharmaciens qui vendent des tests antigéniques sous forme d’autotests que le malade peut réaliser lui-même et faciles à utiliser. Maintenant, il y a même certains fournisseurs qui proposent des tests salivaires qui nécessitent un échantillonnage avec un prélèvement nasal avec une goutte de salive. Donc faciliter les tests antigéniques rapides en officine va justement aider à diminuer la panique des Algériens qui les pousse à se ruer sur les médicaments et aider à la prise en charge des vrais malades, en faisant le discernement entre les malades Covid et ceux qui présentent les mêmes symptômes que ceux de la grippe saisonnière qui est plus sévères que d’habitude. D’où la confusion entre les malades Covid contaminés par l’Omicron et la grippe saisonnière. Nous avons eu beaucoup de malades qui présentent les mêmes symptômes que la contamination à l’Omicron et lorsqu’on les oriente vers les tests de diagnostic Covid, ils s’avèrent négatifs à la Covid. De ce fait, dans le cadre de l’automédication et de la prise en charge de ces malades, pour éviter qu’ils prennent des médicaments sans ordonnance ou qu’ils aillent saturer les urgences médicales, qui ont beaucoup à faire, le pharmacien peut jouer son rôle de médicaments-conseils.

A propos du protocole thérapeutique pour le traitement des malades Covid, il y a une forte tension sur sa disponibilité. Quels sont les médicaments les plus touchés par cette perturbation ?
C’est certes vrai qu’en ce moment, il y a des médicaments entrant dans le protocole Covid qui font l’objet de grandes perturbations et d’un manque de disponibilité avérée quotidiennement. Les pharmaciens œuvrent à les chercher chaque jour auprès de leurs fournisseurs. Les arrivages sont aussi quotidiens des différents laboratoires, producteurs et importateurs vers les distributeurs et de ce fait la situation est difficile à gérer.
Il y a une forte pressions par rapport aux médicaments qui ne nécessitent pas de prescription médicale tels que les antipyrétiques, comme le Paracétamol et l’Aspirine, la vitamine C, ainsi que les fortifiants des différentes marques, que ce soit dans la classe des médicaments ou des compléments alimentaires qui contiennent des vitamines ou des minéraux comme le zinc ou le magnésium.
Par rapport aux médicaments qui nécessitent une prescription médicale, la perturbation touche beaucoup plus Amoxicilline combiné à l’acide clavulanique, c’est-à-dire l’Augmentin, et tous ses génériques où on constate un véritable manque de disponibilité.
Il y a aussi un grand manque quant à la disponibilité des corticoïdes injectables ou par voie orale et aussi concernant les anticoagulants comme le Varenox et le Lovenox. A ce sujet, on attend toujours que le nouvel anticoagulant, produit localement, entre sur le marché. Il a été annoncé pour fin janvier et on l’attend toujours, en espérant qu’il va être rapidement distribué au niveau des officines.

Par rapport aux mesures ordonnées par le ministère de l’Industrie pharmaceutique, jeudi dernier, afin d’assurer la disponibilité des médicaments, est-ce que les résultats commencent à se faire ressentir sur le terrain ?
Concernant les mesures ordonnées par le ministère, lors de la réunion de l’Observatoire du médicament à laquelle le Snapo a pris part, jeudi passé, c’était l’occasion pour nous de discuter de la situation et de la disponibilité des médicaments. Nous avons, comme d’habitude, transmis la liste des médicaments en rupture, même si les discussions ont tourné principalement autour des médicaments entrant dans le cadre du protocole thérapeutique des malades atteint de la Covid.
Il faut savoir que le ministère de l’industrie pharmaceutique a rapidement réagi aux réclamations du Snapo concernant les pratiques de certains distributeurs par rapport aux ventes par pack et aux ventes conditionnées ou ventes concomitantes. Le Snapo a donc régulièrement transmis au ministère ces informations recueillies auprès des pharmaciens d’officine au niveau de tout le territoire national.
Suite à cela, le ministère de l’Industrie pharmaceutique a actionné ces mécanismes de contrôle notamment l’inspection générale et le laboratoire national du contrôle des produits pharmaceutiques avec les brigades mixtes notamment celle des brigades de commerce.
Ainsi, il y a eu des sanctions et des décisions de fermeture contre certains distributeurs dont les pratiques n’étaient pas conformes à la réglementation, notamment en matière de rétention de stock, de vente concomitante ou de ventes conditionnées. Il y a déjà eu des fermetures allant jusqu’à 15 jours pour certaines société de distribution de gros. Les opérations de contrôle se poursuivent actuellement dans le cadre des inspections des brigades mixtes afin de lutter contre ces pratiques qui aggravent les tensions observées sur certains produits pharmaceutiques notamment en cette période de crise sanitaire.
Il faut savoir aussi que les unités de production actuellement travaillent à un rythme maximum de leurs capacités de production. A titre d’exemple, si le maximum est par exemple la production de 20 000 boîtes de Paracétamol par jour et qu’elles sont distribuées aux 12 000 officines qui existent à travers le territoire national, cela veut dire que le pharmacien n’aura qu’une boîte ou deux au niveau de son officine. C’est tout à fait normal donc que ce soit insuffisant face à la demande avec l’augmentation des contaminations.
C’est pour cela qu’il faut gérer cette crise de manière rationnelle. Je tiens aussi à dire, heureusement que nous avons cette production locale et que les producteurs ne sont pas en panne de matière première. Et que surtout la production ne s’est pas arrêtée malgré la difficulté d’approvisionnement et la demande qui a augmenté au niveau mondial sur plusieurs médicaments Covid. Je tiens à insister sur cette production locale, car il faut être conscient que sans elle, la situation aurait été pire. C’est pour cela qu’il faut rester rationnel et modéré et ne pas verser dans la panique. C’est tout à fait normal que la demande augmente parce qu’il y a plus de cas chaque jour. C’est tout à fait normal que quelqu’un qui ne se sent pas bien aille voir son pharmacien ou son médecin et qu’il développe un sentiment d’inquiétude. Dans cette situation sanitaire avec l’augmentation des chiffres, c’est tout à fait normal qu’un climat d’inquiétude s’installe. Mais il faut aussi se dire qu’heureusement qu’il y a cet approvisionnement régulier et journalier qui ne s’arrête pas. Et heureusement que nos usines de médicaments fonctionnent toujours. Ce que l’on souhaite, aujourd’hui, c’est que la situation aille vers l’apaisement le plus rapidement possible.