Suite à la récurrence des agressions subies par les pharmaciens et face à un climat d’insécurité et de terreur qui s’amplifie jour après jour, notamment après l’agression violente contre la pharmacie Rahmani Souad à Aïn Kercha, où finalement l’agresseur n’a écopé que de six mois de prison avec sursis, le Syndicat national des pharmaciens d’officine, et plus précisément le bureau de la wilaya d’Oum Bouaghi, annonce qu’un sit-in sera organisé aujourd’hui, mardi 8 juin à 10H devant la pharmacie en signe de solidarité et de contestation. Dans cet entretien, le président du Snapo Messaoud Belambri souligne l’importance de cette protestation symbolique «en guise de défense de notre dignité et de l’honneur de la profession». Il lance également un appel de détresse aux plus hautes autorités de l’Etat pour durcir les peines des agresseurs et renforcer la législation, afin que justice soit rendue et que la loi protège les pharmaciens.

Par Sihem Bounabi
Reporters : Tout d’abord, depuis le début de cette année, de nombreuses agressions contre les pharmaciens ont été signalées par le Snapo. Quel est le nombre d’agressions qui ont été commises depuis janvier 2021 ?
Messaoud Belambri :
Il y a eu de nombreuses agressions depuis le début de l’année et on n’a pas de statistiques exactes, d’autant plus que de nombreuses agressions surtout verbales ne sont pas signalées car c’est devenu monnaie courante. Mais ces deux dernières semaines, les agressions envers les pharmaciens d’officine sont montées d’un cran. Celles qui ont été les plus visibles, ce sont les deux dernières et sont toutes les deux liées au refus des pharmaciens de vendre des psychotropes sans ordonnance. La première celle de Tébessa, où l’agresseur qui est toujours en fuite à mis le feu à la pharmacie, la pharmacienne enceinte a eu les jambes brûlées et trois autres employés de la pharmacie ont failli être asphyxiés par la fumée de l’incendie. La deuxième, la plus récente, dans la wilaya d’Oum Bouaghi il y a eu violence physique à coups de poing et l’agresseur est revenu le lendemain avec un sabre. Le pharmacien a été épargné grâce à l’intervention courageuse des clients présents à la pharmacie. Il a été immédiatement livré aux services de sécurité et il est passé en comparution immédiate. Malgré cette agression violente avec coups et blessures et menace de mort, l’agresseur a été condamné à 6 mois de prison avec sursis. C’est révoltant, car il a été remis en liberté et il continue de rôder autour de la pharmacie. La menace reste présente.

Est-ce pour dénoncer l’impunité des agresseurs que le Snapo a appelé à un sit-in aujourd’hui devant la pharmacie d’Oum Bouaghi ?
Le sit-in est beaucoup plus une forme de protestation symbolique pour attirer l’attention des autorités et l’opinion publique afin de les alerter sur la situation délicate dans laquelle se trouvent les pharmaciens, sur le manque de sécurité qu’ils vivent au quotidien, sur les menaces récurrentes qu’ils subissent pratiquement quotidiennement dans l’exercice de leur fonction. C’est aussi un cri de détresse pour le renforcement de la réglementation et que les sanctions soient plus sévères. Dans le cas précis de l’agression d’Oum Bouaghi, s’il n’y avait pas eu l’intervention des citoyens présents dans la pharmacie, les choses auraient été plus graves. L’agresseur aurait pu blesser gravement avec son sabre le pharmacien ou pire le tuer. Et même, aujourd’hui, après sa libération et malgré sa condamnation avec sursis, il continue de roder et de proférer des menaces. Il a menacé d’incendier la voiture, d’incendier la pharmacie et même d’immoler les employés de la pharmacie. Ce qui implique que tous ceux qui travaillent dans cette pharmacie ne sont toujours pas en sécurité et à l’abri malgré l’interpellation des services de sécurité et la condamnation par la justice de ce délinquant. Je tiens à souligner que la menace contre cette pharmacie est une menace contre toutes les pharmacies algériennes.
Quelles actions en justice ont été entreprises par le Snapo ou par les pharmaciens individuellement face à ce type d’agressions ?
Sincèrement, les actions en justice sont très rares. Ce n’est que lorsque ce sont des agressions très graves à l’arme blanche ou des passages à l’acte violent, comme l’incendie de la pharmacie, ou le saccage des vitrines ou des voitures des pharmaciens, qu’il y a dépôt de plainte et des poursuites judiciaires. Mais ce qui décourage les pharmaciens d’entamer ce type de procédures, c’est que même lorsqu’ils déposent plainte ils n’obtiennent pas vraiment justice.
Prenant l’exemple de l’agression d’Oum Bouaghi, l’agresseur a violenté le pharmacien à coups de poing, il s’est retrouvé avec un œil complètement déformé et du sang qui coulait de son visage suite à cette agression physique. Le lendemain, l’agresseur est revenu avec un sabre, soit une arme blanche, et a failli passer à l’acte. Et il se retrouve libre comme l’air et continue à proférer des menaces. Dans de telles conditions, c’est décourageant pour les pharmaciens d’entamer des poursuites judiciaires, car souvent les agresseurs s’en sortent avec des peines légères et deviennent encore plus menaçants.

Est-ce que le Snapo pense que les lois sont insuffisantes et appelle-t-il à un renforcement du dispositif législatif ?
Tout d’abord, le Snapo tient à signaler une injustice quand il s’agit de sanctionner les pharmaciens et les agresseurs. Il faut savoir que lorsqu’un pharmacien se trompe dans la vente de psychotrope, ou lorsqu’il est contraint de vendre des psychotropes sous la menace, il est condamné au minimum entre 2 et 5 ans ferme de prison et cela peut aller jusqu’à 15 et 20 ans d’emprisonnement fermes. Par contre, les agresseurs des pharmaciens souvent à cause des psychotropes sont condamnés à des peines légères. Je cite encore une fois le cas d’Oum Bouaghi, il y a eu coups et violence en plus de menaces de mort et tentative d’homicide et finalement l’agresseur s’en sort avec seulement six mois avec sursis. C’est comme si on encourageait ce délinquant à poursuivre ces méfaits. Il y a vraiment une injustice dans l’application des sanctions. Ce que l’on demande, c’est que les sanctions contre ce type d’agression soient plus sévères. C’est une agression contre le personnel de la santé. Il y a ce type d’agressions parce que les pharmaciens refusent de vendre des psychotropes sans ordonnance et parce que nous refusons d’approvisionner des délinquants en psychotropes. Nous respectons la réglementation, mais la réglementation doit aussi protéger et assurer la sécurité des pharmaciens avec des sanctions pénales plus sévères.
Quand le personnel de la santé publique était menacé dans les services des urgences dans le contexte de la pandémie de la Covid, les procédures pénales dans ce type d’agression ont été modifiées par ordonnance présidentielle avec des peines très sévères prévues par la loi. Ce qui a fait reculer les agressions. Nous réclamons que les peines pénales soient également plus sévères dans le cas des agressions des pharmaciens. D’autant plus que nous gérons des produits sensibles comme les psychotropes et que nous avons une réglementation à respecter. Ainsi, le pharmacien se retrouve écartelé entre la sévérité de la loi et la violence des délinquants avec menace, violence verbale et physique et menace même les enfants et les employés de la pharmacie, car ils savent qu’ils peuvent échapper à des sanctions lourdes, c’est révoltant et injuste !

Y a-t-il une localisation géographique particulière ou un profil de pharmacien agressé, comme par exemple les femmes ?
Les agressions sont récurrentes sur tout le territoire national que ce soit dans les grandes villes ou dans les lieux les plus isolés. Il faut savoir que même dans la capitale, on nous a déjà signalé plusieurs agressions. C’est un phénomène national qui prend de l’ampleur et les agressions deviennent de plus en plus violentes. Le constat amer, c’est que même s’il n’y a pas de profil type, les hommes sont autant agressés que les femmes. Il est vrai que lorsque ce sont des pharmaciennes ou des employées femmes, les agresseurs sont beaucoup plus violents et agressifs que face à un homme.

Selon les différents cas signalés à votre syndicat, est-ce des agressions pour la consommation individuelle de psychotropes ou pour alimenter le marché des stups ?
Les deux en même temps. Il y a d’abord les cas de la consommation personnelle, souvent ce sont des individus qui sont en manque et qui sont capables de tout pour obtenir leur dose. En plus des agressions, il y a même eu des cas d’automutilation pour inciter les pharmaciens à leur vendre des psychotropes. Et il y a aussi les cas de délinquants notoires connus par les services de sécurité et qui font le tour des pharmacies pour alimenter leur trafic de psychotropes, ceux-là aussi sont violents surtout lorsque le pharmacien s’aperçoit qu’ils ont de fausses ordonnances et qu’il refuse de leur vendre des psychotropes.
Finalement, que réclame le Snapo précisément face à ce climat d’insécurité et d’agressions récurrentes contre les pharmaciens ?
Ce que l’on demande exactement ce sont des sanctions sévères à introduire dans la loi 04/18 ou dans le code pénal avec des dispositions pénales sévères contre ce type d’agression. Parce que seule la loi peut nous rendre justice et nous protéger en mettant en place des sanctions pénales plus sévères. Le Snapo tient à lancer un appel aux plus hautes autorités de l’Etat pour assurer une protection suffisante aux pharmaciens d’officine. Ces professionnels de la santé exercent vraiment dans la peur et dans le risque. La loi doit protéger les pharmaciens contre les menaces, les agressions et la délinquance. n