Reporters : Vous avez adressé, samedi dernier, une lettre au président de la République dans laquelle vous dénoncez « une manœuvre » visant à placer l’Agence nationale de produits pharmaceutiques sous tutelle de l’Industrie pharmaceutique. Avez-vous eu un écho à votre initiative ?
Messaoud Belambri : Il n’y a pas eu de retour pour l’instant. Mais nous avons également interpellé le ministère de la Santé pour demander à ce que l’Agence nationale des produits pharmaceutiques (ANPP) soit maintenue sous tutelle de l’autorité sanitaire.
Je me demande d’ailleurs pour quelle raison on veut que l’Algérie fasse exception aux recommandations de l’OMS et déroger à une règle universelle. Partout dans le monde, les agences du médicament sont placées sous la tutelle directe du ministère chargé de la Santé. Mais, nous avons eu connaissance de la préparation d’un projet d’ordonnance par l’Industrie afin de le proposer au gouvernement, mais sans le soumettre aux professionnels de santé pour débats.
Vous avez alerté quant au risque de créer des conflits dans le cas où l’ANPP est rattachée à l’industrie pharmaceutique. Pourquoi ?
L’ANPP a des prérogatives beaucoup plus larges et qui dépassent le secteur de l’industrie. Et il est inconcevable de cerner ses missions dans l’unique volet de l’industrie pharmaceutique. Il ne faut pas oublier que l’ANPP est mise, selon la loi 18-11 (articles 223, 224, et 225) sous la tutelle du ministère chargé de la Santé. Cette agence se voit donc, naturellement, investie d’une mission de santé publique. Et il appartient par ricochet au ministère de la Santé de tracer les stratégies de santé publique et de veiller à la réalisation de leurs objectifs. Le secteur pharmaceutique est un secteur indissociable des missions et attributions du ministère de la Santé.
Ses missions ne se résument pas uniquement à l’industrie. L’Agence est une autorité de contrôle, de régulation. Elle délivre des autorisations de mise sur le marché (AMM) avec inscription et enregistrement officiels des indications précises des médicaments.
Il y a aussi les ATU (autorisations temporaires d’utilisation) de certains médicaments qui ne sont pas encore enregistrées dans la nomenclature nationale. La délivrance des ATU ne peut être faite que par l’autorité sanitaire.
A mon avis, vouloir mettre cette agence sous la tutelle de l’industrie est une tentative de passage en force dangereuse, qui suscite de nombreuses interrogations sur les véritables enjeux et motivations de cette manœuvre. Ce changement va inéluctablement bouleverser le système de santé en Algérie et risque de paralyser le fonctionnement de toutes les structures sanitaires publiques et privées, avec un impact direct sur la population algérienne et sur leur sécurité sanitaire.

Donc vous refusez catégoriquement que l’ANPP change de tutelle ?
Absolument. L’industrie pharmaceutique ne peut pas être la tutelle d’une agence de très large prérogative. Ajoutons à cela qu’il est inconcevable de placer une agence sanitaire sous tutelle de l’industrie. Comme je l’ai dit, c’est à l’autorité sanitaire d’orienter et de tracer les stratégies de santé publique et l’industrie exécute. Mais si l’on place l’agence du médicament sous tutelle de l’industrie, il y a risque que le département de l’industrie dicte sa conduite au ministère de la Santé. Ajoutons à cela que l’Algérie a un engagement officiel auprès de l’Union africaine. Son ministre de la Santé a ratifié le traité portant création de l’Agence africaine de médicaments (AMA). Cette agence est composée des ministres de l’autorité sanitaire et je me demande si l’Algérie, qui a demandé d’abriter ladite agence panafricaine, dérogera à la règle et mettra dans cette agence un ministre de l’Industrie pharmaceutique. Pis, l’Algérie risque de perdre son siège dans cette agence. n