Par Nadir Kadi
A l’occasion de la commémoration des évènements du 8 Mai 1945, l’historien et ancien responsable politique, Mohammed Harbi, a présenté hier la série d’entretiens intitulée «Mémoires filmée». Une série réalisée par Bernard Richard et Robi Morder et proposée au public à travers 23 entretiens thématiques, disponibles gratuitement sur Youtube.
Une occasion pour l’historien, notamment connu pour son engagement à la «gauche du FLN» mais aussi pour sa proximité avec Krim Belkacem ou sa participation aux accords d’Evian… de revenir sur son parcours et sa vision «de l’intérieur» de l’histoire contemporaine algérienne. Les entretiens, en ligne depuis une dizaine de jours, sont ainsi présentés par les réalisateurs comme «un remède contre l’ignorance». Le réalisateur Bernard Richard explique en ce sens : «Notre ignorance de la guerre d’Algérie et de l’histoire française de la guerre d’Algérie est importante (…) ainsi que l’ignorance dans laquelle a été laissée la population algérienne.»
Et dans cette même logique, le réalisateur Robi Morder souligne aussi que le traitement de l’histoire de cette période historique reste, malheureusement, limité et souffrait d’un manque d’intérêt et de considération des producteurs : «Au départ, le projet était un documentaire, mais nous n’avons pas trouvé de producteurs ni de chaîne de télévision (…)». Une réalité que le réalisateur aurait encore confirmé au regard de l’audience faite par le film de Rachid Bouchareb : «Quand le film Hors la loi est passé sur France 2, j’ai vu que les taux de vision était deux fois inférieur à l’habituelle (…) Cela en dit long sur ce qui reste à faire pour que le sujet soit mis en avant.» Et c’est ainsi que le projet des «Mémoires filmées» s’est transformé en une «série» réunissant plus de 35 heures d’entretien : «C’est quasiment un cours particulier à domicile sur l’Histoire.» Un cours qui a déjà été vu 14 700 fois en majorité en Algérie. C’est un début, les gens n’ont pas encore visionné l’intégralité des 38 heures (…) il y a une attente vis-à-vis de l’histoire qu’il faudra sans doute songer à prolonger».
Quant à l’historien Mohammed Harbi, Il déclare «savoir» que les entretiens, et plus généralement son travail «suscitera des commentaires», appelant en substance les historiens à rouvrir les dossiers de l’histoire de la guerre de libération et des premières années de l’Indépendance. «J’ai essayé de dire ce que l’on ne veut pas dire, j’invite les autres à le dire avec moi (…) travailler sur ce sujet est très important pour les nouvelles générations.» Une déclaration de Mohammed Harbi faisant notamment référence à «l’insurrection du FFS». Un épisode historique qui aurait dû être traité «depuis longtemps», ajoute l’historien, qui explique : «Ben Bella avait dit ‘on en parlera dans une commission spéciale’. Puis cette commission a été strictement refusée.» Un appel à l’autocritique et à la clarification que l’historien semble, également, adresser à sa famille politique, répondant à une question sur les éventuelles «leçons» qu’il retient de son expérience : «Je pense qu’il y a une énorme tâche de clarification, mais qui doit se faire à gauche (…) Mais pour cela il faut un révolution culturelle avec le peu de force que nous avons actuellement (…) L’islamisme n’est pas une ouverture vers la vie, ils ont de intellectuelles mais ils restent au fond des conservateurs bien qu’ils aient des progressistes».
Présentation qui a par ailleurs été l’occasion de revenir sur les thématiques des 23 épisodes allant «De l’Etoile nord-africaine au Hirak». L’historien Mohammed Harbi a naturellement abordé les évènements du 8 Mai 1945 en témoignant : «… Très rapidement, nous avons appris ce qui se passait à Sétif et Guelma (…) Les évènements de Sétif était une émeute rurale qui s’est transformée en massacre des Algériens, mais à Guelma, c’était une subversion coloniale (…) Les colons avaient formé des milices (…) Ils sont entrés en action contre les populations musulmanes pour décapiter le nationalisme. Ils se sont attaqués à l’élite, ils avaient des listes de notable». La rencontre, ou les «tensions» sur le sujet de la mémoire n’ont pas été évoquées, a toutefois a été l’occasion d’un appel à prendre en compte la complexité de l’histoire contemporaine algérienne. Mohammed Harbi déclare en ce sens : «En réalité, l’Algérie a connu trois guerres civiles au cours de la lutte pour l’indépendance (…) Au sein du mouvements nationaliste entre le FLN et le MNA, une à l’intérieur des communautés que l’on appelle tribales mais qui sont d’une autre nature. Et il y’ a eu une guerre civile entre Européens qui n’étaient pas tous pour la colonisation (…) ainsi que la guerre civile entre Français au travers de l’OAS». <