Après l’avoir fait paraître en mars dernier aux Editions Bouchene en France, le juriste Ahmed Mahiou vient de publier en Algérie chez Barzakh «Au fil du temps et des évènements». Par rapport au riche et peu ordinaire parcours de l’auteur, par rapport au format du genre aussi, son ouvrage est étonnamment court.

Par Nordine Azzouz
Il n’est pas, avise-t-il lui-même, ce qu’on peut désigner correctement comme des Mémoires, une désignation qu’il dit avoir accepté de mettre en titre, mais comme «entre parenthèses» ; ce n’est pas non plus un texte autobiographique, celui-ci étant «plus détaillé» et «plus complet», explique-t-il, mais un entre-deux qu’il présente sur un ton professoral comme des «témoignages personnels» qu’il a décidé d’apporter sur son itinéraire national et international d’universitaire, d’intellectuel et de grand praticien du droit après une pressante incitation de «la famille» et de «quelques amis».
Ces proches, écrit-il, l’ont persuadé de publier son itinéraire après qu’ils aient lu une interview qu’il avait accordée aux chercheurs en sociologie et anthropologie Kamel Chachoua et Constance de Gourcy dans le cadre d’un programme de recherche de l’Institut d’études et de recherche sur le monde arabe et musulman, l’IREMAM d’Aix-en-Provence (qu’il a dirigé dans les années 1990 après y avoir enseigné). Au plus fort de la pandémie du Covid-19, l’instant long du confinement et de celui de ne plus pouvoir se déplacer comme il le faisait souvent par exigence de son métier dans différentes parties du monde, l’a ensuite convaincu de franchir le pas de l’écriture : un passage d’où a résulté, en confirmation de ce qui est avancé plus haut et de son aveu propre, un texte au gabarit d’un «Que sais-je» qu’il a choisi suivant son incurable et attachant réflexe de professeur et de grand maître qui a formé des générations de juristes ; un automatisme qui le trahit à chaque page de son livre et un choix narratif qu’il justifie par le même souci de «relative brièveté» et de «concision» qu’il a pour la publication de ses ouvrages et contributions scientifiques.
C’est qu’il s’agit de «ne pas épuiser l’attention du lecteur», nous instruit-il d’une précaution qui consiste à ne pas s’encombrer des détails qui n’intéressent personne, croit-il, quand l’utilité, à ses yeux, est de partager dans un style pressé, mais empreint de la tranquillité d’une vie accomplie et réussie, les convictions qui ne l’ont jamais quitté d’homme libre, d’homme de loi et d’intellectuel ouvert sur le vaste monde, qui s’intéresse aux vins, toujours attentif, cependant, par son pays, l’Algérie et ses grandes affaires qui tarderont encore à être résolues comme la démocratie, la diversité culturelle, les libertés collectives et des personnes, le rapport du politique au religieux, la condition féminine, la liberté de confession et de croyance, les langues, l’environnement dégradé et l’urbanisation anarchique ; des questions lourdes qu’il aborde succinctement, mais pertinemment avec l’itinéraire captivant et motivant du «jeune kabyle, attaché à ses montagnes et qui les quitte, pour réaliser une carrière personnelle et professionnelle aussi dense qu’intéressante et parfois imprévue, et parcourir une partie du monde entre 1970 et 2019». Qui a été «un peu conseiller des autorités algériennes en droit interne et externe, un peu arbitre puis juge international (à la Cour internationale de justice ndlr), un peu diplomate et législateur pour réformer le droit international comme membre de plusieurs instances et conférences de codification». Un parcours au caractère exceptionnel qu’il restitue, on le voit, sobrement ; faisant passer au premier rang de la discussion qu’il semble ouvrir avec ses lecteurs, sans le savoir peut-être, quelques-uns des grands chapitres de l’histoire algérienne contemporaine, depuis 1962 essentiellement et qui sont tous, pour nous aujourd’hui, des sujets à débattre pour comprendre pourquoi nous avons raté des occasions à mieux nous développer et à construire une société moins exclusive des différences.

Guy Bedos, camarade de classe
Dans son récit, la part familiale, de l’intime et du privé donc, ne tient que peu de place, mais elle est typique d’une génération d’Algériens devenus adultes à l’indépendance. Le père, instituteur fils d’instituteur qu’il perdit tôt dans un accident en 1944, la mère qui eut sept enfants, les frères et les cousins sont bien présents dans la restitution du cheminement qu’il a eu depuis la petite école primaire de Taka en Haute Kabylie jusqu’à l’apogée de sa carrière internationale de praticien du droit, en passant par Alger, Albi où il poursuivit ses études secondaires, puis par Toulouse pour sa formation universitaire. Mais ils restent comme protégés d’un voile de discrétion-affection et en second plan de ce qui nous semble qu’il considère comme essentiel, qui est de fixer pour ses lecteurs le souvenir instructif voire informatif des différentes époques qu’il a vécues – l’enfance durant la Seconde Guerre mondiale, l’adolescence et les années lycées dans les années cinquante, la vie d’étudiant puis de chercheur universitaire à partir de la décennie soixante- et qu’il aborde surtout comme des fenêtres ouvertes sur l’histoire interne et externe de l’Algérie.
Le jeune Mahiou vivra les dernières années de la séquence coloniale en Kabylie, à Alger au lycée de Ben-Aknoun (actuellement El Mokrani) en ayant comme professeur de français Mouloud Mammeri et comme camarade de classe de l’année 51-52 Guy Bedos qui deviendra plus tard comme on le sait une figure majeure de l’humour et du spectacle en France. Il vivra davantage cette période dans l’immigration avec sa «socialisation politique» à partir de la grève des étudiants en 1956 durant laquelle il aura à assister aux scissions au sein de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) entre anti et pro colonisation, puis à attester, après l’interdiction de l’UGEMA, de l’exemplaire solidarité des étudiants marocains et tunisiens qui allaient ouvrir aux étudiants militants algériens, qui ne devaient pas se retrouver sans cadre d’organisation les portes de l’AEMNA, l’Association des étudiants musulmans nord-africains.
A l’indépendance, avant de rentrer à nouveau à Alger, il passe son concours d’agrégation en septembre 68 pour cause du mois du mai – une année avant son condisciple Jack Lang qui avait boycotté les examens et était parmi les manifestants dans les rues de Paris. A son retour au pays, il est de ceux qui participent avec la contribution de coopérants étrangers, français essentiellement, à la création de l’université algérienne jusqu’à sa réforme en 1971 sous la férule de Mohamed Seddik Benyahia, avec qui il collaborera en tant que doyen de la faculté de droit d’Alger dans un contexte où l’action syndicale estudiantine de gauche est au zénith avec les luttes de l’UNEA, qui paiera le lourd prix de son opposition au coup de force de juin 65.

L’étudiant Kasdi Merbah et son oral sur «les limites du pouvoir de police»
Dans les facultés, la communauté universitaire, enseignants et étudiants, ne négociaient encore rien de la liberté d’enseignement, des opinions et de la confrontation des idées, et la répression encerclait moins les libertés et les valeurs universitaires que l’autocensure et l’esprit courtisan qui allaient régner plus tard, nous laisse entendre Ahmed Mahiou, affirmant que Boumediene ne réagissait pas toujours par la coercition et la violence policière en temps de confrontation et qu’il avait du respect pour la franchise universitaire.
C’est à cette période, si lointaine aujourd’hui par rapport aux réalités du milieu universitaire aujourd’hui et de la formation juridique qui «s’est terriblement dégradée» dans les facultés de droit, que l’auteur avait eu à enseigner ainsi qu’à examiner, nous dira-t-il, des étudiants qui occupaient déjà des postes importants dans les rouages du pouvoir, qui étaient arrivés tardivement à l’université en raison de leur participation à la guerre de libération, mais qui réussiront leurs études et deviendront plus tard des ministres et des Premiers ministres. Parmi eux l’actuel chef de l’Etat Abdelmadjid Tebboune qu’il avait eu comme étudiant à l’ENA au milieu des années 1960, Mouloud Hamrouche et feu Kasdi Merbah qui, à un examen d’oral de deuxième année de droit, alors qu’il était directeur de la sécurité militaire, devait répondre dans un examen oral à une question – ça ne s’invente pas – sur les «limites au pouvoir de police».
Au sujet des limites, celles que devaient imposer les «textes de base de la Révolution algérienne, des Chartes et Constitutions de l’Algérie indépendante, des engagements internationaux du pays, n’ont pas fonctionné dans le débat entamé dès 1966 sur le statut personnel et le droit de la famille qui devait aboutir à un code algérien en remplacement du «Code Morand», du nom du doyen de la faculté de droit d’Alger en 1926 et du spécialiste du droit musulman à ce moment. La commission préparatoire dont fera partie avec d’autres universitaires le professeur Mahiou, se souvient-il, se heurtera au blocage des membres du ministère des Affaires religieuses, «à leur tête cheikh Ahmed Hamani qui allait devenir, plus tard, président du Haut conseil islamique». Le président Boumediene à qui l’auteur fait le reproche «de n’avoir pas eu le courage de prendre une position aussi audacieuse que celle qu’il prendra plus tard sur d’autres problèmes de la société» à la Conférence islamique de Lahore en 1974 s’en lavera les mains. Les travaux s’arrêteront au bout de quelques semaines et le dialogue, si tant est qu’on peut l’appeler ainsi, ne reprendra que six ans après sa mort, en 1984, avec l’adoption sous le président Chadli du Code de la famille.
Les regrets du professeur Mahiou sont exprimés également à propos de la construction maghrébine entravée en dépit de vieilles tentatives dont il fait courtement l’histoire en rappelant la création en 1964, après la «guerre des sables», du Comité permanent consultatif maghrébin (CPCM) ou de l’engagement de l’intellectuel et juriste tunisien Mohamed Charfi à rapprocher les intérêts nationaux pour le projet d’intégration régionale et aux efforts qu’il a déployé pour que se crée l’UMA en février 1989 avec l’espoir aujourd’hui bien maigre d’un arc nord-africain tendu vers un destin commun et une prospérité partagée… Plus près de nous, le Hirak suscite chez lui une curiosité et quelques interrogations aujourd’hui conjoncturellement dépassées mais dont le fond – celui de s’inquiéter en creux de la difficulté des Algériens à se parler et à instaurer un consensus dans l’objectif commun de construire solidement et démocratiquement le pays – garde son actualité.
D’autres parties de son livre sont consacrées aux «activités internationales» auxquelles il a participé aux Non-alignés, à l’UNESCO ; aux «activités contentieuses internationales» où il interviendra pour défendre notamment les intérêts algériens et de parties tierces dans le domaine des hydrocarbures et dans des affaires comme le litige «Chemico-Sonatrach» et «l’arbitrage franco-iranien» ; pour lesquels il officiera comme juge ad hoc à la Cour internationale de justice dans le dossier opposant la Bosnie à la Serbie durant les guerres des Balkans entre 1992 et 1996 et dont il décrira la complexité de manière canonique et le tournant que son traitement allait annoncer en matière de règlement des conflits de ce type et de jugement des responsabilités des Etats dans les violences massives exercées contre les civils… L’épilogue, enfin, allégorique du vieil âge et du temps où l’on réfléchit davantage (et sereinement dans le cas du professeur Mahiou), porte sur d’intéressants commentaires, quasi philosophiques, sur les racines, ce qu’est la vie, sa fin, Dieu, la croyance religieuse… A lire

Ahmed Mahiou, «Au fil du temps et des évènements, Mémoires», Editions Barzakh,
Alger 2022. Prix : 900 dinars