En cette nuit du mardi 16 au mercredi 17 juillet 1996, nul ne pouvait soupçonner ce qui allait survenir au quartier populaire Ahmed-Chaou. La journée s’était plutôt bien passée et aucun incident n’était venu troubler la quiétude du soir. Les résidents, calfeutrés chez eux, s’étaient abandonnés au doux sentiment de sécurité…

Par Boulenouar Boumezbar
Rien ne laissait présager le drame qui allait se produire entre une heure et deux heures du matin…
A y réfléchir pourtant, il y a bien eu un petit quelque chose, une sorte de signe avec cette chouette capturée en plein jour par le petit Salah Amri, dans l’après-midi, et qu’une voisine hors d’elle suppliait de relâcher, depuis sa fenêtre du troisième, avant qu’«un malheur ne s’abatte sur nous» criait-elle… Mais le petit Salah n’en avait cure et continuait à courir à droite et à gauche dans le quartier une nuée d’enfants aux trousses, exhibant fièrement son trophée, le présentant aux curieux qui accouraient de toutes parts, se dérobant dès que l’un d’eux menaçait de le lui prendre … «Tout ceci n’est que superstition», ai-je dit à ma femme qui suivait le spectacle, un brin inquiète. Pourtant, de mémoire, l’atmosphère n’a jamais été aussi lourde et pesante que durant la semaine qui a précédé cette date fatidique du 16 juillet 1996 et, même si personne ne disait rien, on pressentait tout de même le drame… Nous étions comme résignés. Mes tentatives de conjurer le sort n’ont pas servi à grand-chose ; ma femme s’obstinait à demeurer au domicile familial et me condamnait à y rester aussi. «Il n’est pas question que j’aille chez mes parents, si je dois m… – elle n’osait pas prononcer le mot mourir – autant rester chez moi». Nous sommes donc restés chez nous et nous avons attendu que l’irréparable survienne…


La cité Ahmed-Chaou, du nom d’un officier de l’ALN, martyr de la guerre de libération nationale, le capitaine «El Hadj Errih», prénommé ainsi pour sa vélocité sur les champs de batailles, jouxte la station du téléphérique Blida-Chréa située au pied de la montagne (Atlas blidéen), à moins de 500 mètres du stade Mustapha-Tchaker.
Quartier populaire par excellence, Ahmed-Chaou baigne dans un océan d’autres quartiers populaires, Sidi Achour (ex-cité Cherry) à l’ouest, Ourida (ex-cité des Combattants) à la limite sud de Sidi Achour, El Mokhfi au nord-ouest, prolongé par la cité 19-Juin (ex-cité musulmane), l’îlot des Chaou, oncles et cousins du capitaine «El Hadj Errih», et des Hammou au nord. A flanc de montagne, au sud-est, sur l’adret, des deux côtés de la crête, Ben Achour, fief du GIA, dont la simple évocation faisait trembler les plus téméraires. Le terrorisme y a tant prospéré qu’il était devenu impossible d’y vivre en sécurité. Certains qui en avaient les moyens sont partis, les autres n’ont pas eu d’autre choix que de rester. Une partie a collaboré avec les groupes terroristes, une autre s’est murée dans le silence et a fait du déni son système de défense.
Ahmed-Chaou ne pouvait échapper à son destin. Il était clair que tôt ou tard, il allait payer le prix de son insubordination à l’égard des groupes armés. C’est du moins l’image qu’il dégageait auprès de ces derniers. Car dans la réalité, le quartier, avait aussi ses «partisans» du «Djihad», infimes, il est vrai, et plutôt opportunistes que convaincus… Se peut-il que ceux-ci aient versé à un moment ou un autre dans l’action ? Il y a bien eu une inscription sur un mur une fois, mais l’auteur, vite identifié, avait agi de son propre chef et n’avait pas d’attaches connues avec les milieux terroristes. De plus, il n’était pas très sûr, depuis son retour d’un séjour à l’étranger qu’on dit indigne… Des cellules dormantes qui renseignaient les groupes terroristes ont-elles existé ? Impossible de le dire tant l’éventualité me paraît encore aujourd’hui minime.
Ahmed-Chaou est resté en travers de la gorge des groupes terroristes. Plus d’un quart de siècle après, je continue à m’interroger sur les motivations et le sens de l’attaque terroriste perpétrée cette nuit-là ? L’opération semble avoir été pensée pour faire le plus de victimes possibles parmi des résidents inoffensifs et sans armes, une véritable expédition punitive. Cette nuit-là, les forces démoniaques, libérées de leurs chaînes avaient déferlé sur nous à coup de fusils d’assaut, de canons sciés et d’armes de tous genres, tuant et blessant de paisibles citoyens que la peur de mourir avait tiré du sommeil et jeté en pâture à la haine terroriste. On aurait dit que les portes de l’enfer s’étaient ouvertes… Le souffle de la bombe endommagea gravement plusieurs immeubles, les bâtiments A, B, C et E. Le bâtiment C, le plus touché, a vu 50% de ses appartements déclarés «impropres à l’habitation», les autres devront subir les réparations nécessaires…

Une véritable expédition punitive
Huit habitants tués, dont six du fait de l’explosion de la bombe, un, Hamid Issaad, par balle, et le dernier, Mohammed Mohammedi, victime collatérale, résident à la cité Sidi-Achour, à la suite d’un malaise cardiaque provoqué à la vue du carnage. Mohamed Mohammedi, qui serait, selon Yahia Bouhannache son ami, passé sur le lieu de l’attentat le matin du 17 juillet, afin de s’enquérir de la situation, «s’était plaint d’une douleur subite à la poitrine». Evacué chez lui puis, à l’hôpital, il décèdera le jour même. «Puisque c’est comme ça, je m’en vais et je ne reviendrai plus», aurait-il confié…
A ce bilan, établi sur la base de mes propres notes et corroboré par les différents témoignages et les procès-verbaux de la police, une dernière victime, décédée des suites de la bombe. Une femme dont je n’ai malheureusement pas pu retrouver le prénom, de la famille des Laaka, m’a-t-on dit, qui habitait au bâtiment C, escalier n°2, au 1er étage. Cette femme, venue rendre visite à sa maman, selon Abdelkader Bouhannache, ami de la famille, est donc la dixième et dernière victime.
Le fil des événements.
«Nul ne doit en sortir… Ils doivent tous mourir… Ils doivent mourir comme des rats…», criaient les terroristes…
Vers une heure et demie du matin, ma femme me réveille. Des cris ont résonné dans le quartier annonçant une bombe ! Quelqu’un, un résident vigilant, avait donné l’alerte, à moins que ce ne soit un terroriste qui cherchait à faire sortir les habitants dans les rues. Mohamed Soulmana (Hamoudi) désigne, quant à lui, un résident, habitant au rez-de-chaussée du bâtiment B, dans la cage d’escalier n°2, Ali Gacem, comme l’auteur des cris d’alerte -Ali a confirmé être à l’origine des cris d’alertes lancés cette nuit-là.
Un fourgon J9 tollé de couleur bleue, bourré d’explosifs, a été abandonné avec précipitation dans l’étroit corridor formé par les extrémités de deux immeubles, le A et le C, qui donnent sur l’avenue Yousfi-Abdelkader, reliant la ville de Blida à Ouled-Yaïch. Un troisième immeuble, le E, fait face au A, à une cinquantaine de mètres et, un quatrième, le B, s’oppose au C à environ vingt-cinq mètres, le tout formant une cour intérieure plus ou moins fermée. Trois autres immeubles closent l’ensemble, le D, à l’écart des autres, adjacent au téléphérique dont il est séparé par une grille métallique et une haie d’eucalyptus géants, bordant initialement un ruisseau, aujourd’hui recouvert de béton, puis, le F et le G situés à l’arrière du E et formant une seconde cour intérieure beaucoup plus ouverte et dégagée, avec sur son flanc est, au-delà du rond-point et des trois arbres de pins d’Alep, où les enfants venaient jouer à la balançoire, un terrain vague limité au sud par le mur d’enceinte de l’école primaire Émir Khaled (ex-Perriquet) qui se prolonge jusqu’au lit de l’ancien ruisseau à sec mais toujours visible à cet endroit… J’occupais pour ma part un appartement situé au 4e étage du E. J’avais donc une vue sur les deux cours du quartier jusqu’aux limites du téléphérique avec la haie d’eucalyptus géants, le terrain vague, le rond-point, le mur de l’école, son préau, une partie de sa cour de récréation et quelques maisons de Ben Achour. A l’ouest, je pouvais voir un chalet de la cité Sidi Achour…
Mohamed Soulmana (Hamoudi), témoin précieux, raconte : «A cette heure-là, je ne dormais pas encore… La fenêtre de ma chambre était ouverte… Vers une heure et demie du matin, le bruit d’un véhicule dévalant au point-mort la route en pente qui traverse la cité Sidi Achour. Sur le coup, j’ai pensé à un véhicule de police… Les policiers avaient, en effet, l’habitude de couper le moteur qu’ils ne remettaient en marche que sur le plat, sur l’avenue Yousfi-Abdelkader. Cette fois, cependant, le moteur n’a pas été rallumé, je l’entendais qui se déplaçait… Il a quitté l’avenue Yousfi-Abdelkader pour s’arrêter à une dizaine de mètres à l’intérieur du quartier… La route qui longeait le bâtiment C sur toute sa longueur, légèrement en pente, l’avait stoppé. Je me suis levé pour aller dans l’autre chambre, celle qui donnait sur la cour intérieure du quartier : un groupe de personnes s’acharnait à pousser un véhicule vers un endroit situé entre les immeubles A et C avant de prendre la fuite». Ali Gacem confirme cette version des faits tout en précisant que «le fourgon J9 bleu a été dissimulé tout au long de la journée aux abords de la cité Ourida» avant d’être conduit à la cité Ahmed-Chaou, lieu de l’attentat. Ali Gacem ne dormait pas non plus, il suivait les jeux Olympiques : «Je me souviens bien de cette nuit, il y avait les jeux Olympiques d’Atlanta que je suivais depuis l’ouverture. Je ne devais pas être le seul à le faire … Les jeux Olympiques nous ont probablement sauvés d’un plus grand massacre…», confie-t-il.
Hamoudi habitait au rez-de-chaussée du bâtiment B qui donnait sur la cité Sidi Achour à l’ouest. Une grille métallique séparait les deux quartiers. Il pouvait de ce fait voir et entendre tout ce qui se passait de l’autre côté. Les deux premiers chalets de Sidi Achour étaient plus proches de l’appartement des Soulmana que de l’immeuble C en face… Il réveille son frère Djamel, l’informe de ce qui se passe et sort, s’approche du véhicule, le scrute un moment… Lorsqu’il se retourne, il se retrouve nez à nez avec un terroriste qui braquait sur lui son arme : «Il était de Ben Achour, je le connaissais. Il avait une partie du visage brûlée. Il a continué à me braquer avec son pistolet en reculant, mais il ne tirait pas… J’étais pétrifié… Je ne comprenais pas…»
Hamoudi ne comprenait pas, le pouvait-il à cet instant ? Comment aurait-il pu deviner, en effet, qu’il n’a eu la vie sauve que grâce à la volonté des terroristes d’éviter une alerte précoce qui viendrait mettre en péril un dispositif qui se mettait en place pour faire le maximum de victimes : installation de la bombe, fermeture des accès du quartier par des éléments armés afin d’empêcher les fuites, explosion de la bombe ?
La bombe étant là, il ne fallait surtout pas céder à la panique. Nous avons eu assez de temps pour nous préparer à cette éventualité, ma femme et moi. Il n’était donc pas question de se laisser abattre… Pendant que ma femme habillait les enfants, Djamel six ans et Sami quatre, je me risquais à jeter un coup d’œil dehors. Les volets étaient fermés et je ne risquais pas d’être vu, d’autant pensais-je, qu’il n’y avait pas de lumière dans les chambres. Si je devais sortir avec ma famille, il fallait bien que je sache ce qui se passait dehors. J’avais déjà pu voir le fourgon-piégé dans la petite cour, coincé entre les bâtiments A et C, mais je ne savais pas ce qu’il y avait à l’arrière de mon immeuble… Je suis entré dans la deuxième chambre, celle qui donnait sur la grande cour. Mais à peine m’étais-je approché de la fenêtre qu’une balle traversa les volets à hauteur de tête humaine et alla se loger sur le mur à ma droite. Plus tard, mon voisin Mohamed Boulayoune, habitant au rez-de-chaussée, m’apprenait que des terroristes postés à l’arrière de notre immeuble visaient spécifiquement mon appartement, je retrouvais d’ailleurs une autre balle logée dans le mur droit du balcon…
Dehors, des coups de feu retentissaient au milieu d’un brouhaha incessant, ponctué de cris de panique faisant mention de la bombe… Ma femme commençait à s’impatienter, nos enfants étaient prêts et plus rien ne justifiait notre présence dans l’appartement. On n’entendait plus les voisins dans les escaliers, ce qui laisse supposer qu’ils ne sont plus là. Nous étions probablement les derniers à fuir… Je lui suggérais de prendre Djamel avec elle et d’aller m’attendre au rez-de-chaussée. Elle ne devait cependant sortir sous aucun prétexte jusqu’à ce que je la rejoigne. Je lui recommandais aussi de se baisser lorsqu’elle descendrait les escaliers à cause des fentes d’aération et de lumière dans le mur qui pouvaient laisser passer des balles… Je la suivais presqu’aussitôt, après avoir verrouillé l’appartement – l’explosion de la bombe par la suite, fera tout sauter.
Sami était avec moi et tremblait comme une feuille… J’ai essayé de le rassurer en lui disant que j’étais là, qu’il n’avait pas à avoir peur… Mais rien n’y fit, il continuait à trembler… Je l’ai pris alors dans mes bras, le serrant très fort tout en continuant à lui parler tout bas et nous avons commencé à descendre les escaliers… J’avais les yeux rivés sur les fentes, le corps courbé sur mon fils essayant, vaine prétention, de le protéger… Je me ravisais devant les fentes à mi-palier entre mon appartement et celui du troisième car je m’apercevais que le porter ainsi, signifiait l’offrir aux balles… Je décidais donc de le mettre derrière en ajustant du mieux que je pouvais son corps sur mon dos tout en veillant à ce que sa tête ne dépasse pas sur le côté…
Je retrouvais ma femme et mon fils Djamel au rez-de-chaussée en compagnie d’autres voisins. Ils restaient là dans la cage d’escalier, attendant le moment propice pour sortir car des terroristes dissimulés derrière les arbres d’eucalyptus géants tiraient sur tout ce qui bougeait, et, en face, à 50 mètres environ, le fourgon piégé, la bombe, que j’ai déjà vue de la fenêtre de ma chambre et que Hamid et Mohamed Issaad, deux voisins du troisième, me montraient… Elle n’avait pas encore explosé.
Le choix qui se présentait à nous était simple, mourir par balle ou attendre que la bombe nous réduise en lambeaux ! D’autres terroristes se trouvaient à l’arrière de notre immeuble du côté des pins d’Alep, disséminés jusqu’au rond-point, ils tiraient eux aussi… Hamid et Mohamed m’expliquaient qu’il fallait prendre à gauche, vers l’ouest, vers la cité Sidi Achour… Mais de ce côté-là aussi, je l’apprendrai plus tard au moment où j’essayais de faire passer ma famille de l’autre côté, des terroristes attendaient, postés entre deux chalets… «Il faut faire vite, courir…» pour éviter les balles… Mais peut-on courir plus vite qu’une balle ?
Hamid et Mohamed Issaad n’ont pas survécu… Ils ont été tués au moment où ils essayaient de fuir, après avoir aidé leurs voisins, en accompagnant celles et ceux qui ne pouvaient pas le faire seuls et revenaient aider d’autres. Hamid a reçu une balle entre les yeux, Mohamed a été touché par les éclats de la bombe…

Face à la pluie de balles, la solidarité
Djamel Soulmana, lui aussi, avait aidé ses voisins… Il n’a pas survécu non plus… La bombe a eu raison de lui… Il était retourné dans sa cage d’escalier ramener un enfant qui, selon Khalti El Djouher – nom donné par Hamoudi – est resté à la maison… Djamel habitait au rez-de-chaussée du B, dans la cage d’escalier n°3 qui faisait face au fourgon piégé, à quelques vingt-cinq mètres … Sa mère, que j’ai rencontrée furtivement après que les portes de l’enfer se soient enfin refermées et les puissances du mal parties, m’a demandé si je l’avais vu… Je savais déjà qu’il était mort… «Il est là…»… je lui indiquais approximativement l’endroit de sa propre cage d’escalier, là où son fils avait rendu l’âme, «je vais le chercher», lui ai-je dit… Que pouvais-je lui répondre d’autre ?
Tahar Ferradji, mon ami d’enfance, marié et père de cinq enfants, est mort, touché à l’abdomen, Ouahid Saïd et sa sœur Nadia, voisins du rez-de-chaussée, sont morts aussi ; Ouahid a succombé à ses blessures dans l’ambulance qui l’emmenait à l’hôpital. La maudite bombe, une bouteille d’acétylène, de nombreux sacs de plastic de couleur blanche, des morceaux de rails et des fils électriques, les a tous trois emportés.
Allaoua Mekhennef, qui résidait au C cage d’escalier 2, est mort lui aussi, dans son appartement, selon Hamoudi, alors que d’autre le disaient mort devant le marché Guessab… Il aurait réussi à sortir du quartier. Ali Gacem réfute cette affirmation : aucun habitant n’a été tué devant le marché Guessab. Tous ceux qui ont réussi à rejoindre l’avenue Yousfi ont eu la vie sauve. Il a tout vu. Il était au niveau de la cage d’escalier n°3 du bâtiment C en face du téléphérique et des arbres d’eucalyptus géants derrière lesquels se tenaient embusqués les terroristes. Il les voyait qui tiraient tantôt sur les résidents du C et tantôt sur ceux du E, les invectivait, les traitait de tous les noms, se lançait dans leur direction, emporté par la rage de l’oppression qu’il ressentait pour battre en retraite aussitôt sous une pluie de balles…
Une attitude irréelle, un comportement frisant la folie que d’autres ont eu aussi et qui s’en sont sortis miraculeusement… «Wakt ha ! Wakt ha !», entendait Hamoudi, qui avançait à découvert vers Sid-Ahmed D., terroriste réputé de Ben Achour, embusqué au niveau du rond-point derrière les voitures en stationnement pour la nuit. «Wakt ha !», c’est le moment, répétait la voix du chef en blasphémant contre Sid-Ahmed D. et les autres terroristes qui ne voulaient pas décrocher avant d’abattre cet homme qui les narguait et que les balles évitaient…

L’explosion
Nous étions encore dans notre cage d’escalier attendant une occasion quand les coups de feu ont cessé… Subitement… «C’est le moment de courir», dit Hamid Issaad, à moins que ce ne soit Mohamed, son frère, qui s’adressait à nous. Effectivement, les balles ne résonnaient plus… Je soulevais Sami de terre pendant que ma femme empoignait Djamel par le bras pour l’entraîner dans la course… Mais à peine avions-nous parcouru dix mètres que les tirs recommençaient. Ils provenaient de la haie d’eucalyptus géants. Nous nous sommes jetés dans la cage d’escalier n°2, toute proche… D’autres personnes étaient là, tous guettaient le moment propice pour foncer vers le quartier voisin puis vers la mosquée qu’on dit ouverte pour la circonstance… Une femme était blessée dehors, quelqu’un m’a aidé à la porter et à la ramener dans la cage d’escalier. Etait-ce Hamid Dahmani, lui-même blessé au bras ? Etait-ce quelqu’un d’autre ? Les avais-je rencontrés à ce moment-là ou un peu plus tard ? Je ne saurais le dire… Une nouvelle accalmie nous libère. Nous nous élançons alors dehors à plusieurs, fonçons sur le barreaudage, mais de nouveaux tirs provenant de la cité Sidi Achour cette fois, obligent les uns à revenir sur leurs pas, les autres à s’engouffrer dans la cage d’escalier n°3… Je me retrouve à découvert avec ma femme et mes enfants, la bombe derrière qui ne tardera pas à exploser, et des tireurs devant, qui nous empêchaient de passer de l’autre côté… Je regardais vers le fourgon piégé puis on s’est décalés doucement sur le côté, ma famille et moi, afin d’être couverts par l’extrémité du bâtiment B. En face, notre immeuble, le E, nous couvrait assez largement des tireurs embusqués. Nous restons là sans bouger…
Un bruit de roulement se fit entendre à ce moment puis, ce fut l’explosion… Je ne me souviens pas avoir entendu de grande déflagration, mais mes jambes ont faibli et j’ai failli tomber… Ma femme se plaignit d’une douleur au dos accompagnée d’une intense sensation de brûlure… Nous avons couru vers la cage d’escalier n°3 du bâtiment E… Beaucoup de monde était déjà là… Il faisait assez noir mais je pouvais distinguer une femme blessée, les jambes allongées, sur un sol jonché de verres brisés, qui gémissait de douleur… Les tirs ont repris, cette fois aux cris de «Allah ou Akbar» puis, d’un seul coup tout cessa… Le silence enveloppa le quartier de nouveau pour un petit moment…
Les forces démoniaques se sont retirées… L’enfer a refermé ses portes… Nous avons quitté la cage d’escalier… Le barreaudage qui séparait les deux quartiers, Ahmed-Chaou et Sidi Achour n’était qu’à quelques mètres de là… Un accès y a été aménagé, depuis longtemps… C’est par là que les résidents des bâtiments B et E ont fui… Je demandais à ma femme de l’emprunter pour passer de l’autre côté et rejoindre la mosquée où les autres devaient se trouver… Je n’osais pas franchir la limite du quartier, j’invoquais la nécessité d’inspecter l’appartement mais en fait je voulais aider d’éventuels blessés… Je regardais ma femme et les enfants s’éloigner au milieu des autres rescapés puis je fis demi-tour…

Quelques portraits
Il ne nous a pas été possible de retrouver trace de certaines victimes. Nous nous en excusons auprès d’elles, d’abord, auprès de leurs familles ensuite… Nous leur promettons que nous ferons tout pour parler prochainement d’elles et dire toutes les belles choses que nous savons à leur propos…

Djamel SOULMANA : «Djamel était un héros», dixit Ali GACEM, le donneur d’alerte.
Né le 05 janvier 1965. Il a exercé divers métiers avant d’être recruté comme factotum dans un CEM à Oued El Alleug. Bon vivant de l’aveu de ses amis mais travailleur infatigable aussi, il était serveur au café «Chez Chérif» au téléphérique en fin de journée. Célibataire, il avait décidé de se marier et s’y préparait activement…
Djamel a fait preuve d’un courage exceptionnel durant cette funeste nuit du 16 au 17 juillet 1996 en se comportant en vrai chef. «El Kaïd», ainsi prénommé par ses intimes, a organisé l’évacuation des résidents de la cage d’escalier n°3 du bâtiment B, usant tour à tour d’indulgence et de compréhension à l’égard de ceux et celles qui ne pouvaient pas quitter leur appartement pour raison de santé ou d’âge, les aidant à le faire, de sévérité et parfois même de force à l’encontre de ceux et celles qui, par peur ou affolement, s’accrochaient à leur intérieur …
Retourné une énième fois dans la cage d’escalier pour évacuer un petit garçon qui se serait caché dans l’appartement familial – l’enfant était en fait dehors avec les autres – Djamel a été happé par l’explosion de la bombe à sa sortie… Il décéda sur le champ.

Hamid et Mohamed Issaad : «Ils nous ont montré le chemin. Ce sont des héros».
Les deux frères Hamid et Mohamed sont morts en héros, après avoir aidé leurs voisins à fuir une mort certaine. Il faut dire que la cage d’escalier n°1 du bâtiment E a été particulièrement ciblée parce qu’exposée aux tirs émanant des terroristes embusqués derrière les arbres d’eucalyptus géants situés en diagonale à vingt-cinq mètres… Elle a certes payé un lourd tribut, cinq morts en comptant les deux frères Issaad, mais sans leur aide et sans la vigilance dont ils ont fait preuve, le bilan aurait été encore plus lourd…
Hamid et Mohamed ont pris en charge leurs voisins en leur expliquant la situation, en leur indiquant les emplacements des terroristes, de la bombe, en leur montrant la direction à prendre pour fuir… Ils ont épié les faits et gestes des terroristes embusqués donnant le signal à chaque fois que ceux-ci se détournaient de notre cage d’escalier pour cibler les résidents du bâtiment B… Ils ont accompagné certains dans leur fuite avant de revenir aider les autres…
Hamid, l’aîné, est mort d’une balle au front, Mohamed, le cadet, des suites de l’explosion de la bombe… Certains disent qu’ils revenaient à la cage d’escalier après avoir aidé des voisins à passer, sains et saufs, dans le quartier situé à proximité, d’autres affirment qu’ils ont été tués alors qu’ils essayaient à leur tour de fuir… après l’évacuation de tout le monde …

Tahar Ferradji. : «Tahar mon ami d’enfance»
Tahar Ferradji, mon ami d’enfance, est mort, touché à l’abdomen par les éclats de cette maudite bombe… «Il gisait tout près, là…» m’avait-on dit, me montrant du doigt l’endroit où je pouvais encore le trouver «avant que les pompiers ne procèdent à l’enlèvement du corps», me pressait-on…
L’enfer avait refermé ses portes et les forces démoniaques s’étaient retirées, probablement rassasiées… Les habitants du quartier erraient d’un coin à un autre… J’errais aussi… Comme les autres …Je ne voulais cependant pas voir Tahar, pas dans l’état qu’on m’a décrit. Je tenais à garder de lui la meilleure image… Je ne l’ai pas vu et j’ai gardé la meilleure image…
Celle de la générosité d’abord car Tahar était généreux… Il fournissait les affaires scolaires à certains, soutenait des étudiants en difficulté, aidait ceux qui s’installaient à leur propre compte…
Celle de l’amitié ensuite, qui ne s’est jamais démentie durant des années…jusqu’à sa mort.
Celle, enfin, de son attachement à la vie, de sa résistance en dépit des difficultés et des peines qu’il a eues à surmonter…