L’Autorité de régulation de l’audiovisuel (Arav) a fait part, hier, du fond de sa pensée quant au « traitement du fait religieux » dans les médias audiovisuels, consignée dans un document inspiré des conclusions de la phase exploratoire d’écoute et d’échange menée par l’Arav aux côtés du Haut-conseil islamique,

du ministère des Affaires religieuses, en associant à la démarche un certain nombre de personnalités et d’experts ès qualité : théologiens, sociologues, psychologues, juristes, spécialistes des médias, imams et prédicateurs.

A travers cette action, il s’agit pour l’Arav de prendre le pouls de la production audiovisuelle construite autour des questions de religion, d’en observer la qualité et d’en tirer les enseignements nécessaires qui lui permettent d’agir en conséquence, s’il y a lieu ! Pour le moment, l’Arav dit « mesurer positivement, dans l’ensemble, une certaine amélioration à ce niveau », un progrès toutefois « encore timide et hésitant » à son goût. Il n’en demeure pas moins que, dans un esprit préventif, elle appelle à mettre la religion, l’Islam, « à l’abri de toute tentative d’instrumentalisation », à plus forte raison « à l’occasion des prochaines élections législatives ». Dans son rapport de synthèse, intitulé « Quelques observations à propos du traitement du fait religieux dans les médias audiovisuels », dont l’intégralité a été publiée sur son site Internet, l’Arav estime que « ces observations nous semblent d’autant plus opportunes que notre pays s’apprête à vivre de nouvelles élections législatives où la religion se doit d’être à l’abri de toute tentative d’instrumentalisation ». En fait, ce n’est pas la première fois que le gendarme de l’audiovisuel s’attarde sur ce qu’il considère comme un sujet « hautement sensible » qu’est l’usage fait par les chaînes de télévision de la religion. Le rapport publié hier est le fruit d’un travail de réflexion engagé par l’Arav au lendemain d’un « avertissement » qu’elle avait adressé, le 29 novembre 2016, aux chaînes de télévision, principalement privées, suite « à l’émergence de discours religieux obscurantistes, incitant à l’instabilité, à la discorde et à la fracture sociale. « Le paysage audiovisuel dans le domaine religieux donne à voir des dérives obscurantistes, à entendre des discours dont la violence incite à l’instabilité, à la discorde et à la fracture sociale », accusait l’Arav, qui regrettait que « ce discours dangereux pour le pays s’accompagne de fatwas décrétées par des prédicateurs autoproclamés, sans formation adaptée à leur action et à leur responsabilité, souvent mal intentionnés, parfois instrumentalisés ». C’est à ce moment qu’elle avait averti ces mêmes chaînes « de sanction » si elles ne bannissaient pas de leurs grilles de programmes « l’intolérance et la haine dans la diffusion des programmes locaux ou d’importation, susceptibles de semer et d’alimenter toute forme de radicalisme».

Programmes religieux sans… spiritualité
Se gardant de citer toute chaîne de télévision ni d’incriminer nommément tout individu lié de près ou de loin à ces programmes tendancieux, l’Arav n’en donne moins quelques indices sur certains événements d’actualité qui laissent aisément deviner de quoi ou de qui il est question. Elle parle de « prédicateur porteur d’un discours excommunicateur [à proscrire], de fait, des antennes nationales, qu’il soit Algérien ou étranger » et désigne « les légions d’exorcistes, de conjurateurs, de mages, de sorciers, de devins, d’enchanteurs, de faux prophètes, de marchands de rêves et autres pseudo thérapeutes et guérisseurs autoproclamés qui peuvent tous tomber, un jour ou l’autre, sous le coup de la loi en cas de manipulation mentale, d’abus ou de dérapage de tous genres, de telle sorte qu’ils finiront tous par être démasqués et mis hors d’état de nuire ». Très difficile de ne pas établir de rapprochement avec le scandale du RHB, encore moins les apparitions coutumières de prédicateurs « clownesques », à la limite de l’improvisation. Sur ce point, l’Arav déplore et s’interroge : « Sommes-nous tenus de faire appel à des prédicateurs sulfureux, souvent dépourvus de la moindre formation académique et ne maîtrisant même pas les techniques élémentaires de communication moderne ? Qu’est-ce qui nous empêche de convier des islamologues, des académiciens et des chercheurs universitaires afin d’élever le niveau de la pensée, rationaliser le discours et optimiser l’analyse ? ». « Avec le temps, nous espérons voir nos prêcheurs amenés spontanément à tenir un discours doctrinal en conformité avec les croyances locales et à faire preuve de non-allégeance intellectuelle à des courants de pensée hostiles à la modernité, à la concorde civile ou à nos traditions ancestrales, y compris notre style vestimentaire », espère l’Autorité de régulation, qui dit ne pas « accepter que l’on puisse s’arroger le droit d’abrutir la société algérienne, fut-ce par la religion ». « Libérer la foi du charlatanisme et de toutes sortes de fantasmagorie, tel est le sens de notre avis. Tout le monde s’accorde à penser à l’obligation d’observer ce code déontologique », rappelle-t-elle dans ce même document qui a, à ce stade, une valeur pédagogique qui n’en reste pas moins un prélude à une action si l’Arav constate une récidive par les chaînes de télévision. C’est d’autant plus vrai que l’Arav ajoute avoir « constaté que la spiritualité est très souvent absente de nos programmes religieux, sans parler de la philosophie islamique quasiment inexistante sur nos plateaux télévisés. Ce qui risque, à terme, de réduire la foi à de simples gestes et pratiques automatiques, dépourvus de sens ». A vrai dire, « la religion ne saurait être réduite à un simple avis conjoncturel ».
« Elle doit pouvoir s’ouvrir sur tous les aspects de la vie, de façon à ne pas laisser accaparer notre espace médiatique par un discours de désespoir, de fanatisme, d’extrémisme, de sectarisme, de haine, de violence, de délire, de déréliction, de ségrégation et de misogynie qui donne une image dégradante de la femme et porte atteinte à la dignité de la personne humaine, pourtant formellement consacrée par le Coran », insiste-t-elle. Aussi, « défendre le référent national, bien qu’étant un devoir citoyen, ne donne pas droit non plus aux insultes vis-à-vis des autres obédiences de l’islam, quelles qu’elles soient, même celles qui nous sont théologiquement dissemblables». A partir de là, l’Arav invite les chaînes TV « à faire preuve de sagesse et de discernement en offrant un discours modéré à tous les niveaux, en prônant les valeurs d’amour, de paix, de tolérance » et « en promouvant le dialogue des religions et la culture du vivre-ensemble ».