Matthew Connelly est professeur d’histoire à l’université de Columbia (New York). Il est notamment auteur du livre « L’arme secrète du FLN. Comment de Gaulle a perdu la guerre d’Algérie ». Après l’article qu’on lui a consacré dans notre édition précédente, place à un entretien à bâtons rompus avec l’historien.

Reporters : Ce n’est pas la France qui a donné l’indépendance à l’Algérie, mais c’est l’Algérie qui a donné son indépendance à la France. Comment ?
Matthew Connelly : Parce que les Algériens ont réussi à diviser les alliés de la France sur la question coloniale. La France, devenue de plus en plus dépendante des Etats-Unis, s’est affaiblie. De Gaulle a reconnu la défaite sans utiliser le mot. Il a laissé entendre que la France avait décidé d’avoir la génoristé d’esprit. Mais, si on lit bien les documents des hauts fonctionnaires et de De Gaule lui-même, il était absolument clair que cette position était le résultat de la stratégie internationale adoptée par les Algériens. La France n’a pas donné l’indépendance à l’Algérie.

Vous avez d’ailleurs écrit un livre pour souligner que le FLN avait gagné la bataille diplomatique. Comment justement a-t-il gagné ?
Les Algériens avaient commencé cette bataille avant 1954, surtout après les massacres de 1945. Ils avaient compris qu’il fallait adapter une autre approche. En 1948, Hocine Aït Ahmed, qui était le dirigeant de l’aile militaire du PPA, a écrit un rapport pour décrire comment diriger une stratégie diplomatique. Ce rapport était impressionnant, sophistiqué. Il a réussi à intégrer tous les éléments, la diplomatie, la finance et la stratégie militaire, etc. Il expliquait notamment que l’action militaire n’était qu’une partie de la stratégie internationale. Quand la Révolution avait commencé, Hocine Aït Ahmed représentait le FLN à New York. Avec ses collègues, ils avaient cherché des armes et de l’argent pour appuyer la Révolution. L’action à l’intérieur dépendait de l’appui à l’extérieur. Durant les années 1956 et 1957, une offensive était engagée à Alger (La Bataille d’Alger) non pas pour des objectifs militaires, mais diplomatiques. Il fallait gagner «la bataille» de New York, attirer l’attention d’autres pays et montrer que la France ne pouvait pas garder ses colonies en Afrique du Nord. Sur le plan militaire, la bataille d’Alger était une défaite mais sur le plan diplomatique, c’était une grande victoire. Après 1957, les gouvernants de la IVe République menaient une lutte pour contenir la stratégie diplomatique des Algériens. L’affaire était devenue internationale après la Bataille d’Alger. Les médias ont commencé à s’intéresser à ce qui se passait en Algérie.

L’action en extérieur était donc déterminante…

Les actions militaires et diplomatiques étaient liées. Si les moudjahidine avaient été vaincus, cela aurait abouti à une défaite pour la Révolution. Ils avaient continué grâce à l’action à l’extérieur. Vers 1959 et 1960, les moujahadine étaient désespérés, réduits dans de petites zones avec des pistolets et des fusils de chasse. A ce moment-là, la France entamait des recherches pour trouver une sortie. Elle avait engagé des négociations pour finir la guerre. Et puis, il y avait une relation inverse entre la puissance militaire et la position de l’Algérie dans ses négociations avec la France.

On peut donc dire que la diplomatie algérienne est née en plein guerre ?

Oui. La diplomatie était une partie de la stratégie. Une action était menée en Europe pour avoir l’appui des migrants algériens, notamment en France, en Belgique et en Allemagne. Dans ces pays, des batailles étaient également menées entre les Algériens et les services secrets français. Les Français ont fait exploser des bateaux qui étaient en Allemagne pour les empêcher d’acheminer des armes et de l’argent vers l’Algérie.

Comment est perçu aux Etats-Unis le combat des Algériens pour l’indépendance du pays ?

Les Algériens avaient la sagesse d’envoyer des gens qui avaient de la compétence et du talent pour organiser des réseaux avec les diplomates d’autres pays, comme le Maroc, la Tunisie et l’Egypte. Ils avaient également organisé un réseau avec les journalistes internationaux surtout américains. A l’étranger, les Algériens animaient des conférences de presse et publiaient des rapports sur la violation des droits humains. Des publicités avaient été également insérées pour avoir de l’audience en faveur des Algériens et leur combat en Amérique du Nord et en Europe. Mais comme les Français avaient plus d’argent que les Algériens, ils avaient monté une grande campagne médiatique aux Etats- Unis, avaient acheté des espaces publicitaires de trente minutes dans les grands réseaux de télévision. Pour les Algériens, il fallait trouver d’autres moyens pour contrer cette campagne et faire entendre leurs voix. Des journalistes américains avaient été invités en Tunisie, au Maroc et en Algérie. Mohamed Khelladi (auteur notamment de « De Boussouf à Kennedy, liberté et foi », paru aux éditions Casbah) avait mené un journaliste de New York Times en Algérie pour voir sur le terrain ce qui se passait. Les Algériens avaient l’avantage d’avoir une histoire intégralement intéressante face aux Français, alors que ces derniers étaient préoccupés par l’idée de montrer comment l’Algérie pouvait revenir « à la normale ». Un travail était mené pour souligner que la France était généreuse et faisait des actions en faveur des Algériens dans les domaines de la santé et de l’éducation. Paris voulait montrer que l’Algérie était devenue un modèle en matière de développement. Les journalistes européens et américains étaient, eux, intéressés par les batailles des Algériens. Il était plus facile de persuader les journalistes de couvrir ces batailles au niveau des frontières ou des villes. La propagande banale des Français n’attirait pas l’attention des médias.

Le film « La Bataille d’Alger » de Gillo Pontecorvo a été projeté au Pentagone. Quelle était donc la finalité ?

«La Bataille d’Alger» est sûrement un grand film. C’est réussi sur le plan cinématographique, mais pas sur le plan historique. Les renseignements américains se sont surtout intéressés, en projetant ce film, à la contre-insurrection et aux dilemmes moraux qui se posent lorsqu’on choisit des moyens brutaux. Le problème avec ce film, pour moi, est qu’il n’avait pas montré comment le FLN avait finalement gagné la guerre. Dans le récit, il saute de 1956 à 1962. Que s’est-il passé en cinq
ans ? C’est durant ces cinq ans justement que les Algériens avaient gagné pas avec les explosifs, mais par les moyens diplomatiques et la force des idées. Au Pentagone, «La Bataille d’Alger» a été projetée en pleine guerre d’Irak. C’était une mauvaise idée. Cela ne montrait pas la réalité de la guerre. Gagner l’opinion est important lorsqu’on mène une guerre.