Entretien réalisé par Sofiane Baroudi
Reporters : vous avez récemment donné le coup d’envoi à Alger du « Programme Sud » sur un projet de coopération culturelle qui devra regrouper des éditeurs et des professionnels afin de traduire, publier et diffuser, en Algérie, des œuvres d’auteurs argentins. Pouvez-vous nous dire en quoi consiste ce projet et quels sont ses principaux objectifs ?
Son Excellence Mariano Simón Padrós :
Le « Programme Sud » est un projet éditorial de traduction de la littérature argentine. Il a été lancé, voilà un peu plus de dix ans, par les soins de notre ministère des Affaires étrangères et a été inauguré au niveau international à l’occasion du Salon du livre de Francfort en Allemagne, l’édition de 2010 a vu l’Argentine et sa littérature mises à l’honneur. Des fonds sont ainsi alloués chaque année afin de traduire dans plusieurs langues et dans le monde entier des œuvres d’auteurs argentins. Nous avons réussi ainsi à aider à la traduction de la littérature argentine dans plus de 50 langues, et pas seulement celles utilisées à grande échelle. Il y a eu, par exemple, des œuvres traduites dans plusieurs langues originaires comme le guarani parlé au Paraguay. L’objectif étant de publier et de faire connaître le travail des écrivains argentins dans le monde entier et pour un maximum de peuples. Notre but affiché est aussi de sortir du cercle classique de traduction-publication qui fait que beaucoup de nos écrivains et écrivaines arrivent facilement à se faire traduire en France, aux États-Unis ou en Allemagne, par exemple, mais pas forcément ailleurs, pour des raisons marchandes. Nous voulons permettre d’autres mécanismes, et pour ce faire, nous aspirons à construire des collaborations avec des éditeurs algériens ainsi que des professionnels locaux afin de pouvoir traduire et publier notamment en langue arabe. Certains auteurs argentins ont déjà été traduits dans cette langue en Egypte ou encore au Liban, mais le volume reste insuffisant et nous espérons que ce programme permettra de donner une impulsion à nos ambitions de faire connaître au public de langue arabe notre littérature. Nous sommes également ouverts à la traduction et la publication en langue tamazight.
Nous espérons élargir et faire découvrir la littérature argentine et aider nos auteurs à être découverts, publiés et lus, surtout là où ils n’ont pas déjà eu cette possibilité. Nous aspirons aussi à optimiser l’accès des lecteurs algériens à la sphère de la littérature et de la culture argentines.
Nous avons observé que le secteur de l’édition est très dynamique en Algérie, il y a un nombre important d’ouvrages étrangers édités et aussi d’importants efforts de réédition en langue française. Je suis moi-même un adepte de la littérature algérienne et j’achète souvent des livres dans les différentes librairies d’Alger. Récemment, je suis tombé sur une édition « algérienne » d’un livre d’André Gide, mais, paradoxalement, même des monuments de la littérature universelle, tels Jorge Luis Borges, qui a pourtant été traduit en français et même en arabe, est introuvable en Algérie. Ce que nous espérons justement, c’est de faire connaître Borges, Sabato, Cortázar et plein d’autres à ceux qui n’ont pas pu y avoir accès pour différentes raisons. Enfin, nous pensons que ce type de programme peut aussi aider à la limitation des importations de livres étrangers. Afin d’illustrer, je me rappelle que j’étais tombé, à la librairie du Tiers-monde, sur beaucoup de livres édités en France de Mario Vargas Llosa, écrivain péruvien, ou de Gabriel García Márquez, le Colombien, mais pas beaucoup d’œuvres d’auteurs argentins. Aussi, pour lire Borges en Algérie il faut payer très cher pour acquérir la collection aux éditions de la Pléiade ! Situation à laquelle nous voulons remédier en aidant à la publication de nos auteurs classiques mais aussi des jeunes écrivains et écrivaines d’Argentine en Algérie. Nous espérons que ce programme de coopération permettra l’impulsion d’une plateforme d’échanges culturels, de mise en réseau d’auteurs et d’éditeurs algériens et argentins, afin de faire mieux connaître nos cultures respectives dans nos deux pays. D’ailleurs, j’ai l’ambition d’arriver à mettre en œuvre des initiatives afin de traduire et diffuser en Argentine de grands auteurs algériens tels Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, et d’autres piliers de la littérature algérienne qu’il serait bon de faire connaître au lectorat argentin. Je veux ainsi contribuer à favoriser la création de ponts culturels à travers la publication d’œuvres littéraires algériennes de jeunes écrivains et écrivaines jamais traduites en espagnol dans mon pays l’Argentine.

L’Algérie et l’Argentine entretiennent des relations bilatérales courtoises et fructueuses depuis des décennies. Pensez-vous que le Programme Sud peut constituer une impulsion pour l’approfondissement des relations bilatérales au niveau culturel, mais aussi économique ? Quelle est votre évaluation de la coopération entre l’Algérie et l’Argentine et quelles sont les perspectives de développement des relations bilatérales ?
L’Algérie est un pays très important pour nous. Je suis très attaché à l’approfondissement de la coopération culturelle entre l’Argentine et l’Algérie. Nous voulons donner un souffle nouveau et dynamiser les échanges culturels et artistiques entre nos deux peuples qui, même s’ils sont éloignés géographiquement, se ressemblent beaucoup et ont beaucoup de traits communs, des passions, des aspirations et des horizons partagés.
Dans ce sens, j’ai d’ailleurs demandé une audience à Madame la ministre de la Culture et des Arts dans l’espoir de pouvoir confectionner des projets en partenariat permettant le rapprochement entre nos deux peuples. Vous savez, je remarque vraiment beaucoup de proximité malgré les différences, je me suis moi-même toujours senti chez moi en Algérie.
Historiquement, l’Etat argentin a immédiatement reconnu l’Indépendance de l’Algérie. C’était la grande époque du mouvement de lutte pour la libération des peuples du joug du colonialisme. L’Argentine était très active dans le soutien au droit des peuples à s’autodéterminer et à se libérer. Nous avons fait partie du mouvement des pays non alignés, par exemple. Au-delà du combat pour se défaire du colonialisme au niveau politique et militaire que l’Algérie a mené de haute lutte, il y a aussi le combat toujours de cours dans l’objectif de s’émanciper de la colonisation culturelle et de la situation de dépendance dans les champs des idées. Un des symboles de ce lien est probablement notre compatriote Roberto Muñiz, connu comme Mahmoud l’Argentin, combattant de l’ALN.
Nous voulons aussi dynamiser et approfondir notre coopération économique et l’élargir à des domaines dans lesquels beaucoup peut être fait entre nos deux pays. D’ailleurs, le partenariat commercial est très prometteur. Par exemple, l’année dernière, et malgré le freinage de l’économie mondiale dû à la pandémie, l’Argentine était encore dans le Top 10 des principaux partenaires commerciaux de l’Algérie, nous aspirons à donner un essor nouveau aux perspectives commerciales communes. Selon les dernières statistiques fournies par les Douanes algériennes, en 2020, nous avons été à la 8e place, avec 4% de parts de marché.

L’Argentine est un acteur important du secteur agro-industriel et son économie tourne autour des agro-exportations, où vous disposez d’un savoir-faire reconnu, notamment pour le soja, la poudre de lait ou encore la production de viande et de blé. L’Algérie a fait beaucoup d’efforts pour développer ce secteur afin d’assurer sa sécurité alimentaire, mais elle reste un gros client sur les marchés internationaux. Quelle est la position de l’Argentine en tant que fournisseur de l’Algérie ? Quelles sont les perspectives économiques entre les deux pays ? Y a-t-il des projets de partenariat prévus en Algérie afin de mettre en place des projets communs dans les secteurs de l’agriculture saharienne, l’élevage bovin et d’autres secteurs de l’agro-business ?
Nous avons fait de grands progrès en surpassant beaucoup de concurrents dans ce secteur. Nous avons gagné des parts de marché importantes. Plus de 90% de nos produits acheminés vers l’Algérie sont des agro-exportations. Principalement, le maïs destiné au fourrage et à l’alimentation animale, qui a représenté 45% de nos exportations l’année dernière, les tourtes de soja (22%) ainsi que la poudre de lait avec un peu plus de 20% du volume. D’ailleurs, l’année dernière, nous avons été le premier fournisseur de ces trois produits pour l’Algérie. Il y a aussi l’huile de soja brute et les légumineuses (surtout les haricots) et les fèves de soja, les poissons surgelés et les graines oléagineuses, mais au-delà de l’agro-business, nous exportons des tubes pour le transport de pétrole ainsi que des produits pharmaceutiques. Nous négocions également des pièces de rechange pour l’industrie automobile et différents systèmes de machinerie.
Notre objectif est de diversifier la gamme de nos produits exportés, en axant sur les marchandises à haute valeur ajoutée. Dans ce sens, nous avons des projets dans le secteur pharmaceutique, que nous espérons pouvoir lancer bientôt. Nous avons discuté avec le ministère de l’Industrie pharmaceutique et celui de la Santé, dont nous apprécions beaucoup le travail et les efforts fournis pour améliorer le service de la santé publique. Nous comprenons parfaitement que nos partenaires algériens ne veulent pas se contenter d’importer, mais qu’ils ont besoin d’un taux d’intégration élevé et qu’ils privilégient des transferts de technologie, ce à quoi, les opérateurs argentins dans le secteur médical sont en total accord. Nos laboratoires sont également disposés à s’installer en Algérie dans le cadre d’investissement conjoint avec des partenaires algériens. Pour les projets de partenariat dans le secteur de l’agro-industrie, nous sommes très intéressés de participer à développer ce secteur en Algérie, nous connaissons tous les efforts faits afin de soutenir cette activité et son importance pour nos partenaires algériens. Nous pensons également que les perspectives de développement sont prometteuses. Dans cette perspective, j’ai eu l’occasion de rencontrer récemment Monsieur le ministre de l’Agriculture et nous avons eu une discussion approfondie où nous avons échangé sur plusieurs sujets. J’ai exprimé, à Monsieur le ministre, notre grand intérêt pour la feuille de route 2020-2024 prévoyant le développement du secteur agraire. J’ai exprimé notre préoccupation à dépasser la relation de type purement commercial afin de développer des partenariats fructueux et de permettre à des acteurs argentins d’investir dans le secteur et d’apporter leur savoir-faire dans ce domaine. Nous suivons la croissance prometteuse de l’agriculture en Algérie et nous sommes très intéressés à contribuer à l’ambition de soutenir la croissance de l’agriculture saharienne.
Dans ce sillage, je me suis également entretenu, en juillet dernier, avec des responsables du ministère du Commerce. Nous avons discuté à l’occasion de plusieurs sujets et je vous annonce que nous aimerions organiser, avant la fin de cette année, une réunion à haut niveau de la commission mixte algéro-argentine. Nous espérons pouvoir tracer les grandes lignes de l’association stratégique, mais aussi mettre en place des projets concrets et permettre à des initiatives de voir le jour. Nous souhaitons arriver à un programme commun de travail donnant un coup d’accélérateur à la coopération économique et à la collaboration technologique.

La diplomatie algérienne est très active dans la résolution des crises régionales et internationales et défend une ligne de paix et de solidarité basée sur le refus des ingérences étrangères et sur la priorisation des solutions politiques concertées comme solution aux conflits qui endeuillent beaucoup de pays, déstabilisent des régions et menacent la stabilité globale. Que pensez-vous du rôle algérien au niveau régional, continental et international ? Quelle est votre lecture de la situation ?
Je voudrais d’abord saluer le chef de la diplomatie algérienne Monsieur Ramtane Lamamra et le féliciter pour sa prise de fonction. Lui, mais aussi son prédécesseur Monsieur Sabri Boukadoum, font preuve de beaucoup de dynamisme et prolongent la tradition d’une diplomatie algérienne active et volontariste. Nous espérons pouvoir organiser une réunion de haut niveau avec nos partenaires et amis algériens avant la fin de l’année.
Nous apprécions beaucoup le rôle stabilisateur et les efforts déployés par la diplomatie algérienne de par sa ligne de médiation et de paix régionale et internationale. L’Argentine partage les mêmes principes fondés sur le respect du droit international. Nous défendons fermement le principe de non-ingérence dans les affaires internes des Etats et des peuples et militons fortement pour la solution politique aux conflits par les voies du dialogue et les canaux diplomatiques. Nous apprécions beaucoup ce que fait l’Algérie pour permettre la résolution des problèmes par les peuples eux-mêmes dans le cadre du dialogue démocratique, par les moyens légaux et le rejet de toute résolution imposée par des actions d’ingérence étrangère comme pour le cas libyen ou malien, où l’Algérie fait un grand travail d’apaisement et de soutien aux aspirations des peuples pour la réconciliation et l’unification mais aussi d’aide au développement.
Nous sommes également des défenseurs du multilatéralisme. Comme l’Algérie, nous partageons les valeurs concernant la défense de l’intégrité territoriale et des frontières, mais, également, les efforts pour la lutte contre le terrorisme, le trafic d’armes et le narcotrafic. Nous estimons qu’il faut une entraide internationale pour lutter contre ces phénomènes qui sont de vrais fléaux auxquels on doit faire face ensemble. On peut dire que l’Algérie et l’Argentine sont sur la même longueur d’onde concernant la politique internationale et les modalités d’action.

Vous savez que l’Algérie est un pays qui a recouvert sa souveraineté de haute lutte après avoir subi les affres du colonialisme pendant une longue période, la République algérienne se fait donc un principe de défendre le droit des peuples à l’autodétermination et à l’indépendance au premier rang desquelles figurent le peuple palestinien sous occupation, mais aussi la lutte au Sahara occidental, dernière colonie d’Afrique, pour le droit de ce peuple encore sous le joug du colonialisme à l’autodétermination . Quelle est la position de la République d’Argentine concernant le conflit au Proche-Orient et celui du Sahara occidental ?
L’Argentine reconnaît l’Etat palestinien et son autorité. Concernant la situation à Jérusalem-Est, nous réaffirmons son statut spécial, conformément aux résolutions des Nations unies. Nous appelons à leur application, dans le respect des droits légitimes du peuple palestinien de constituer un Etat indépendant, démocratique et viable, ainsi que le droit de l’Etat d’Israël de vivre en paix aux côtés de ses voisins, à l’intérieur de frontières sûres et internationalement reconnues.
Concernant le conflit au Sahara occidental, nous sommes alignés sur la légalité internationale et soutenons les efforts des Nations unies pour parvenir à une solution pacifique. Dans ce sens, nous appelons au dialogue afin de permettre l’envoi d’un envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU.