Par Fereil Nourine
Les Etats-Unis iront-ils jusqu’à regretter leur décision d’interdire les importations de pétrole russe ? S’il est encore trop tôt pour tenter une réponse à cette question, il est, par contre, déjà assez clair que cette nouvelle sanction, inscrite sur la liste des représailles américaines contre l’offensive militaire russe en Ukraine, ne sera pas facile à gérer par le président Joe Biden.
Lorsqu’il a annoncé cette opération d’embargo, mardi, le locataire de la Maison-Blanche a essayé d’en réduire les risques sur l’économie de son pays, en avançant qu’il n’était pas un gros importateur de pétrole russe. Or, Washington avait déjà commencé à explorer des alternatives aux volumes qu’elle importait de la Russie bien avant d’opter pour cette interdiction à multiples dommages, dont celui lié directement à la croissance économique du pays.
Les Etats-Unis ont beau être premier producteur mondial d’or noir, grâce au pétrole de schiste, leur industrie énergivore à outrance ne peut leur permettre de se passer des volumes russes sans trouver une alternative. Bien au contraire, le plan de relance titanique que doit mener Joe Biden au profit de l’économie américaine fait de ce pays un ogre impossible à rassasier par l’offre mondiale en cours. Autrement dit, il est question pour les Etats-Unis de remplacer les importations de Russie, mais aussi de trouver des volumes supplémentaires pour satisfaire ses besoins énergétiques.
Pour preuve, la pression qu’exerce Washington sur l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et ses alliés au sein de l’Opep pour augmenter leur offre et permettre à la croissance économique d’assurer les prévisions optimistes des analystes. Sauf que les appels répétés par les Etats-Unis et d’autres pays gros consommateurs ne trouvent pas d’écho chez l’alliance qui continue à faire jouer la prudence en procédant à un assouplissement progressif de son programme de réduction de l’offre.

Moscou rassurée par l’Opep
Tout porte à croire que si l’Opep+ devait ouvrir davantage ses vannes, il lui serait déconseillé de le faire en cette période, où l’un de ses puissants acteurs, en l’occurrence la Russie, se trouve sous embargo américain et que d’autres pays de l’UE pourraient suivre l’exemple de Washington en interdisant leurs importations de pétrole russe.
Agir de la sorte, c’est transmettre un message d’assurance à l’adresse des alliés contre la Russie qui sont également alliés dans la pression exercée sur l’Opep+ depuis des mois. Un message qui voudra dire que les Etats-Unis, les pays de l’UE et le Royaume-Uni pourront compter sur des volumes plus conséquents pour combler le déficit en la matière qui menace l’offre à travers la rupture des livraisons russes. Une démarche qui, en plus de casser la cohésion de l’alliance des producteurs, sera décodée comme étant un acte de trahison à l’égard d’une Russie qui a grandement œuvré pour que cette cohésion soit, dure et permet au marché de renaître de son effondrement du printemps 2020, lorsque la pandémie de Covid-19 avait carrément détruit la demande et acculé les prix à des bas mortels pour l’équilibre financier des pays exportateurs de brut.
En plus d’adhérer rapidement au projet de l’Opep+, en 2016, Moscou a drainé d’autres pays dans l’alliance, dont elle est le chef de file, alors que le gouvernement russe subissait des pressions internes de ses majors pétroliers pour libérer leur production des quotas auxquels la production du pays devait se conformer dans le cadre de l’accord d’avril 2020.
C’est dire que si les pays consommateurs veulent bénéficier de plus de pétrole des 23 pays de l’alliance, ils devront attendre d’autres échéances plus propices pour ce type de démarche. Moscou a d’ailleurs été rassuré à ce sujet par l’Arabie saoudite, la semaine dernière, lorsque le prince héritier Mohammed ben Salman avait «l’engagement» de son pays «envers l’accord Opep +», travaillant aux côtés de l’autre partenaire clé de l’accord, la Russie.
Mais bien plus que cette raison, le prince héritier saoudien a tenu cette déclaration pour mettre en avant le changement stratégique politique et économique généralisé, observé par son pays depuis la fin de la guerre des prix du pétrole de 2014-2016, loin de la sphère d’influence des Etats-Unis et vers celle de la Chine et de la Russie.

L’AIE annonce un plan d’urgence
Pour mettre davantage de pression sur les pays producteurs, les consommateurs de brut avaient déjà brandi, en novembre dernier, la menace de recourir à leurs stocks stratégiques, mais sans jamais l’exécuter. Ils sont revenus à la charge la semaine dernière, à la veille de la réunion mensuelle de l’Opep+, par la voie de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) qui a annoncé la décision prise par ses membres de puiser dans leurs réserves stratégiques pour libérer 60 millions de barils dont 30 millions de barils par les Etats-Unis.
Une démarche qui ne peut, cependant, durer dans le temps, sachant que ce type de réserves est épuisable, alors que la demande n’a pas encore fini de se frotter à une offre réduite et qui risque de l’être davantage si le conflit armé entre la Russie et l’Ukraine n’est pas stoppé par une solution diplomatique.
L’embargo américain sur le pétrole russe oblige donc les Etats-Unis à chercher d’autres sources d’approvisionnement. En ce sens, la même AIE annonce qu’elle va présenter, la semaine prochaine, un plan d’urgence sur le pétrole, a annoncé hier son directeur, Fatih Birol. Ce dernier a déclaré que l’Agence américaine basée à Paris allait chercher des solutions pour réduire la demande de pétrole dans les mois à venir. «Les 60 millions de barils ont été une première réponse. Cela ne représente que 4% de nos réserves. Si besoin, si nos gouvernements en décident ainsi, nous pouvons apporter plus de pétrole sur le marché», a-t-il dit sans trop convaincre.
Outre les retombées sur l’économie, ou encore sur le moral des Américains, sapé, entre autres, par la flambée des prix à la pompe qui suit celle des cours du pétrole, la décision américaine de fermer les frontières du pays au pétrole russe n’a pu être suivie par les alliés européens que Biden dit avoir consultés avant de la prendre.
Un coup sans doute pour la coalition anti-russe où les capacités de manœuvre des Américains contre la Russie sont moins difficiles que celles des pays de l’UE, ces derniers étant très dépendants des hydrocarbures dont regorge le sous-sol russe, avec un taux de consommation européenne de gaz naturel comptant 40% de livraisons russes et environ de 30% pour le pétrole. En revanche, seules 8% des importations américaines de brut et produits pétroliers venaient de Russie en 2021, et les Etats-Unis n’importent pas de gaz russe.
Pendant ce temps, les prix de l’or noir cédaient du terrain en affichant un recul par rapport à la veille.