Les contaminations au Covid-19 connaissent une recrudescence jamais enregistrée depuis le début de la crise sanitaire dans notre pays, provoquant une grave pénurie d’oxygène dans les services de soins spécialisés liée à la très forte affluence des malades et probablement à une carence de transport du gaz médicinal vers les unités de soins. Conséquence : un nombre record de décès et une situation qui met le gouvernement dans l’obligation de reprendre l’initiative pour freiner la circulation rapide et dangereuse du virus. Des mesures de restriction à la circulation des personnes sont attendues.

Par Sihem Bounabi
L’Algérie s’est réveillée, hier, sous le choc de l’hécatombe enregistrée à l’hôpital universitaire de Sétif qui, selon les médias locaux et de nombreux témoignages, au moins 19 malades sont morts à cause du manque d’oxygène. La tragédie qui s’est déroulée durant la nuit de vendredi dernier à l’hôpital Mohamed-Abdelnour-Saadna de Sétif illustre toute l’ampleur de l’impact de cette troisième vague de propagation du coronavirus, un véritable tsunami amplifié par la virulence du variant Delta qui fauche de nombreuses vies. Pourtant, depuis plusieurs semaines, de nombreux spécialistes de la santé ont tiré la sonnette d’alarme pour anticiper sur les complications de prise en charge des malades avec l’apparition du variant Delta, qui est huit fois plus contagieux et s’attaque directement aux poumons, nécessitant immédiatement une thérapie d’oxygénation très lourde.
Malgré cette alerte, le manque de gestion de la distribution de l’oxygène a été fatal à de nombreux malades hospitalisés à Sétif. Plusieurs heures avant l’épuisement de l’oxygène, les médecins désemparés ont lancé des appels de détresse à la population afin de renflouer l’hôpital en oxygène pour sauver des vies. Des vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux, témoignant du drame auquel faisaient face les médecins qui sont sortis en hurlant de désespoir : «Nous voulons de l’oxygène pour sauver nos malades !» Véritable nuit d’angoisse, ce n’est seulement que vers minuit qu’une vidéo, relayée par les sites sétifiens d’information montre l’arrivée salvatrice d’un camion transportant de l’oxygène. «Mais, ce n’est pas suffisant», affirment les médecins.

Le Directeur général de l’hôpital de Sétif effondré face à la catastrophe
Pour le moment, le seul à avoir officiellement réagi est le Directeur général de l’hôpital universitaire de Sétif, Noureddine Atoui, dans une déclaration aux médias locaux : «Je suis effondré. Je n’imaginais pas que cela se produirait à l’hôpital de Sétif, seulement deux mois après avoir pris la direction de l’hôpital.» Il affirme pourtant que la cellule de crise de la wilaya avait été informée à l’avance du besoin en oxygène de l’hôpital. Il précise à ce sujet : «Nous avons reçu 10 000 litres mercredi à 16 heures ; il s’est épuisé au bout d’une dizaine d’heures en raison du nombre de 167 patients et de leur grand besoin d’oxygène. Nous n’avons reçu jeudi que 3 000 litres de la quantité allouée à la wilaya, qui était de 20 000 litres. Ce qui est une quantité très faible et qui ne tenait pas compte de la taille de l’hôpital, du nombre de patients et de l’éloignement pour le transport de l’oxygène.» Il ajoute que cette faible quantité a été compensée par d’autres solutions, mais cela s’est révélé insuffisant ; le Directeur de l’hôpital de Sétif affirme également que «l’administration a passé un accord avec un fournisseur pour pourvoir l’hôpital toutes les 72 heures avec 20 000 litres d’oxygène. Mais le fournisseur a renoncé à ses obligations et l’affaire est entre les mains de la cellule de crise, formée à cet effet. La distribution du matériel est sous réserve de la décision du représentant de cellule au niveau de la wilaya, représenté par la personne du directeur de la santé».
La tragédie de l’hôpital de Sétif risque de se reproduire dans d’autres hôpitaux des wilayas les plus touchées par cette vague, à l’instar des wilayas endémiques comme Blida, Alger, Constantine, Oran, Mascara, Laghouat, Biskra et Batna. L’hôpital de Boufarik est également en état d’alerte liée au manque d’oxygène, le Dr Mohamed Yousfi confie que «nous avons frôlé de peu la catastrophe, il ne restait que 30 minutes d’oxygène pour nos malades avant que le camion n’arrive. Aujourd’hui, nous devons être ravitaillés toutes les 12 heures car tous les malades sont sous oxygène, c’est terrible comme situation».

Spéculation honteuse au prix de vies humaines
Dans un contexte de crise sanitaire aiguë, les spéculateurs profitent de la forte demande en oxygène pour créer un véritable marché noir, où les prix ont doublé et même triplés dans un commerce macabre où les moins nantis n’ont aucune chance de survie. Une vidéo largement partagée sur les réseaux sociaux, notamment par l’Association de protection du consommateur (Apoce), montre un citoyen qui se présente comme le propriétaire d’une société d’ambulances et qui explique aux malades et à leurs familles qu’en achetant des bouteilles d’oxygène de 15 litres à 70 000 DA, ils sont arnaqués par les revendeurs. Il les appelle ainsi à les acquérir auprès des usines où, dit-il en connaissance de cause, leur prix n’est que de 33 700 DA.
En effet, dans la wilaya d’Alger, l’usine de Sidi Moussa maintient son prix d’usine alors que d’autres l’ont triplé. Mais là aussi, malgré les mesures strictes, pièces nécessaires pour acquérir une bouteille d’oxygène, certaines personnes achètent des bouteilles pour les stocker et les revendre plus chères aux particuliers en spéculant sur la détresse humaine. La surenchère a également touché les concentrateurs d’oxygène dont le prix de 10 litres est passé de 160 000 à 250 000 DA. Les prix des masques à oxygène se sont également envolés, passant de 15 000 à 40 000 DA.

L’Etat réquisitionne la production et le transport de l’oxygène
Face à la demande exponentielle de l’oxygène, qui est consommé en ce moment à très haut débit, l’Etat a décidé d’intervenir. Il faut savoir que, selon les spécialistes, «pour certains malades, on a besoin d’au moins 30 litres par minute en moyenne». Dans ce contexte, «le ministère de l’Industrie pharmaceutique a réquisitionné l’ensemble des moyens de production et de transport de l’oxygène liquide, qui seront désormais coordonnés par une cellule au niveau du Premier ministère pour pouvoir acheminer l’oxygène vers toutes les structures hospitalières», a annoncé le ministre de l’Industrie pharmaceutique, Lotfi Benbahmed sur la page officielle du ministère. Il a également mis en relief que le plus grand défi actuel n’est pas «seulement de produire de l’oxygène, mais aussi de le transporter dans un pays continent». Le ministre a également affirmé que «l’Algérie produit actuellement près de 430 000 litres par jour d’oxygène liquide, soit le triple de la production moyenne en 2020», ce qui «représente près 400 millions de litres d’oxygène gazeux et permet de prendre en charge des dizaines de milliers de malades», souligne Lotfi Benbahmed. Il annonce également une hausse prochaine de la production d’oxygène liquide avec l’entrée en activité de nouveaux intervenants qui «devraient être opérationnels dans les semaines à venir». Le ministre de l’Industrie pharmaceutique a aussi annoncé que près de 6 000 concentrateurs devraient être importés dans les semaines à venir dont près d’un millier dans les jours qui viennent. Estimant que «cela devrait permettre de pallier au problème des malades qui sont oxygénés à domicile ou dans des lieux qui ne bénéficient pas d’infrastructures d’oxygénothérapie.