C’est à l’appel de l’UGTA que des centaines de personnes se sont rassemblées ce samedi devant la centrale syndicale pour une marche dénonçant l’ingérence étrangère et en particulier la dernière résolution de l’UE. Sans grande surprise, elle a tourné à la marche de soutien aux élections et au plébiscite du chef d’Etat-major, Gaïd Salah. Mais aussi au rejet de toute discordance…

C’est presque au pas de charge que la marche s’élance du siège de l’UGTA en direction du centre d’Alger, après les discours harangueurs des organisateurs, encadrés par un dispositif policier important. Tout le long du trajet, pas d’interférences automobiles. Voie dégagée jusqu’à la Grande-poste et une partie de Didouche-Mourad, juste avant la place Audin. Pas un véhicule ne viendra gêner la bonne progression des marcheurs. Sur les trottoirs, beaucoup d’Algérois, sceptiques à l’égard d’une marche qui rappelle celles du FLN d’antan. Ces marches « téléguidées » et ces marcheurs réquisitionnés sur instruction de la tutelle. Et puis il y a aussi les accents. On y retrouve certains de l’Ouest. D’autres de l’Est. Les nombreux bus vus à proximité de la centrale syndicale proviennent de Saïda, Mostaganem, Médéa, Blida… A Alger, la centrale syndicale n’a pas été loin : mise à contribution de la section du port d’Alger, entre autres, qui a mobilisé quelques travailleurs. Drapeau national en force et beaucoup de banderoles dénonçant l’ingérence de l’UE et de la France dans les affaires algériennes.
Salim trouve regrettable cette façon de faire : « Ce simulacre est flagrant, on sent la pression sur beaucoup de marcheurs. Il y a bien sûr ceux qui en sont convaincus et je trouve certains propos très dangereux ». En effet, dès l’arrivée du cortège à la Grande-Poste alors que les slogans portaient sur l’unité peuple-armée et au soutien de Gaïd Salah, parodiant en cela les slogans du Hirak, un groupe de manifestants s’en prirent à Bouchachi, le qualifiant de traître, aux « zouaves », comprendre essentiellement les Kabyles, les traitant d’enfants de la France. En sus d’un racisme un peu plus qu’ordinaire. Macron est hué, présenté sur une banderole avec les cornes de Belzébuth. L’argument «Gilets Jaunes » est brandi dans chaque discussion. La trouvaille imparable. La foule chauffée à blanc crie : « Gaïd Salah chikour frança ! » (Gaïd Salah maître de la France) et « celui qui ne vote pas est traître à sa nation». Pourtant, aucune réponse sur l’adoption de la loi des hydrocarbures, ni sur les privilèges accordés à Total… La marche dans sa globalité occupe la rue Khemisti, séparant le jardin du même nom et une partie de l’avenue Khattabi. Estimation toutes présences confondues : entre 1 500 et 2 000 personnes.
Un groupe de jeunes fait face aux manifestants et scande les slogans du Hirak : « makanch intikhabat maâ el issabat ! » (pas d’élections avec la bande). Les pro-élections répondent : « Bye bye ya les zouaves hed el aâm kayen el vote ! » (cette année, il y aura le vote !). L’échange d’amabilité dure quelques minutes. Des manifestants pro-Gaïd, arborant des tenues militaires veulent en découdre. D’autres manifestants les retiennent. Quant aux jeunes pro-Hirak, ils sont évacués brutalement par des policiers en civil. Pour éviter le pire ? Sauf que les évacuations ne touchent que les antiélections. Même trois femmes, des habituées du Hirak, sont prises à partie parce qu’elles dénoncent la « mascarade électorale ». Elles sont l’objet d’invectives et d’insultes de la part de certains pro-élections. «Vous devriez être à la maison au lieu d’être dans la rue ! » Est-ce valable aussi pour les quelques femmes présentes dans la marche de l’UGTA ? Beaucoup de femmes ont le courage d’exprimer à haute voix leur refus des élections devant ces dizaines de marcheurs du samedi.
Baya, la cancéreuse, le dit haut et fort. D’autres femmes, croisées tout au long de la marche disparate, l’expriment à haute voix. Elles sont insultées, dans leur dignité, dans leur honneur. L’une d’elle, traitée de tous les noms, leur rétorque : «Je ne vous répondrai même pas, vous puez trop le cachir !»
Une autre femme fera parler d’elle ce samedi. Rabha Tounsi, la présidente de l’Association nationale des victimes du terrorisme (ANVT). Elle agissait au sein de la manifestation en maîtresse de céans, instruction par-ci, interview par-là, elle a maille avec une autre femme qui, probablement faisait un Facebook-live et qui lui posait des questions quelques peu embarrassantes. Pressentant un piège, Mme Tounsi passa à l’offensive, accusant l’autre dame d’être à la solde de Zitout : « Il vous paye combien ? » Puis, elle en vint aux mains, tentant de lui arracher le téléphone jusqu’à ce qu’intervienne la police, qui évacue la dame, sans demander la moindre explication à Mme Tounsi. Pour l’histoire, il faudra retenir à propos de Rabha Tounsi deux faits importants : son soutien à la politique de réconciliation nationale de Bouteflika en lançant son fameux « les terroristes sont nos enfants », en janvier 2005 et son appel à un cinquième mandat de Bouteflika, lors de sa réélection à la tête de l’ANVT, en décembre 2018…

Les télés en force !
Inhabituel pour une marche en temps de Hirak, la présence disproportionnée de caméras et de journalistes de la télévision. Publiques ou privées, toutes les télés sont là. Celles dont le Hirak ne veut plus. Celles qui ont décidé que, désormais, il n’existerait plus, quand bien même il continuerait à drainer des centaines de milliers de manifestants à travers le pays, chaque vendredi.
Un citoyen, armé de son smartphone, en live, est allé poser la question à un cameraman de l’Unique : « Pouvez-vous me dire pourquoi hier, vendredi, vous n’êtes pas venu couvrir le Hirak ? » Scène surréaliste, sans un mot, le cameraman arrache le portable des mains du quidam et le jette violemment sur le sol. Inutilisable désormais. Le cameraman de l’Unique continue de filmer le cortège. En plan serré. Mais le propriétaire du smartphone ne l’entend pas de cette oreille, il se plaint à un policier en faction. Le cameraman est interpellé. Mais le malheureux propriétaire du téléphone n’aura pas gain de cause… Les manifestants continuent leur va-et-vient entre le portail de la fac centrale, frontière délimitée par une double-haie de policiers et la limite de la rue Khemisti. Beaucoup de blancs dans la marche. Espacement important entre les marcheurs et les différents carrés. Chaque riposte verbale des quelques « Hirakistes » présents sur les lieux, appelle l’intervention quelque peu brusque des forces de police, beaucoup trop conciliantes avec l’une des parties au détriment de l’autre.
Les nombreux manifestants interrogés sur les atteintes à la liberté, les emprisonnements et les condamnations de citoyens pour délit d’opinion n’ont pas de réponses. D’autres reproduisent le discours officiel : pas de détenus politiques. L’un d’eux ira encore plus loin, en accusant les Kabyles de tous les maux. Même Abane Ramdane est accusé de trahison, «c’est pour cela que la révolution s’est débarrassée de lui…» Ou comment pervertir l’histoire…
Un type au volant de son SUV Tiguan, s’arrête devant un groupe de manifestants, musique aurésienne à fond et monte sur le toit de son véhicule, criant toute son admiration pour Gaïd Salah sauf, qu’oubliant de tirer le frein à main, le véhicule continue d’avancer. Il chancèle, panique « tiri l’frène ! tiri l’frène ! » (tirez le frein à main) et c’est un policier qui finira par le faire. Il continuera son show pendant une vingtaine de secondes encore, puis repartira au volant de son bolide, sans être inquiété le moindre du monde… Parmi les manifestants pro-élections, il y avait Tir El Hadi, alias « El Badji » dans « Achour X ». Certains Hirakistes, avec humour, ont eu cette réflexion : « Lui, préfère encore rester à la solde de la memlaka achouria »
Sur l’autre trottoir, un vieux qui disait ce qu’il en pensait de cette manifestation : « H’mida organise, H’mida manifeste et H’mida récolte ! » est prié par un policier en civil de quitter les lieux. « Le métro est fermé, descend par cette rue, tu trouveras un taxi… » Le vieux lui rétorque, «écoute mon fils, je suis né ici et ce n’est pas H’mida qui me montrera la voie…». Un jeune qui a assisté à toute la scène est attristé par ce qu’il vient de voir et d’entendre. « Mais je suis confiant quand dans mon esprit défilent les images et les chants du Hirak ! Cela me revigore. Cette marche peut se targuer d’avoir un service d’ordre à sa disposition, les caméras de toutes les télés du pays, il lui manquera toujours une chose : le panache du Hirak !» Il enfonce ses écouteurs dans les oreilles et cherche dans sa playlist le dernier tube au vitriol de Sidi-Bémol, 12/12 Blues. «1, 2, 3, 4, 5… ! wallah ma n’voti ! Ma N’douzdouzi… »