Une journée pas comme les autres au tribunal de Sidi M’hamed. Aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Les manifestants interpellés au 30e vendredi, placés en garde à vue, ont été présentés, hier, devant le procureur de la République.

Rue de la Liberté. Tension palpable et visages fermés. Dès 9H, les familles et les proches des interpellés de ce vendredi sont sur le qui-vive, à l’affût du moindre mouvement suscité par le ballet incessant des fourgons cellulaires, des véhicules de police et de gendarmerie.
Pas de banderoles ni de slogans encore. Le silence plombe cette portion de rue plongée dans une insoutenable attente. Des heures interminables sous une chaleur inhabituelle.
Pourtant, on annonçait un septembre chaud. Désormais, il l’est, doublement !
Dans la foule agglutinée devant un cordon de policiers à l’attirail dissuasif, des visages familiers. D’autres, inconditionnelles et inévitables figures du Hirak sont, malheureusement absentes. De l’autre côté de la barrière. Ou des barreaux. Mohamed, sauvé d’une rafle certaine par la présence de son petit garçon, a une pensée particulière pour Hakim Tirouel et Mohamed Semallah, arrêtés comme beaucoup d’autres ce vendredi et qui pressentaient depuis quelques jours déjà, l’inéluctable. Dans les discussions des noms circulent. Celui de Rédha Amroud revient plusieurs fois.
Cette chape de silence semble vouloir perdurer quand elle est soudain brisée par le cri d’un jeune homme. D’un fils venu défendre l’honneur de son père âgé, arrêté vendredi à la sortie du métro. Il venait de fêter le 9 septembre dernier ses 76 ans. «Mon père, Garidi Hamidou a été interpellé comme un vulgaire malfrat, littéralement kidnappé ! Il est âgé et souffre d’une maladie cardiaque sévère !» lance-t-il à l’assistance, et de brandir un certificat médical signé par le médecin traitant du père où l’on peut y lire notamment que le patient « est suivi en cardiologie pour une hypertension chronique sévère avec troubles du rythme sévère» et que son état nécessitait un traitement au long cours évitant toute situation de stress… Beaucoup n’en reviennent pas. Une remarque lancée par un inconnu parcourt l’assistance : «Si ce système se met à arrêter des vieux, c’est qu’il est aux abois». Les langues se délient. Se libèrent. On scande des slogans et des mots d’ordre hostiles au système et aux tenants du pouvoir. Gaïd Salah en premier. Face au cordon de policiers, la sœur de Khireddine Medjani, en larmes, supplie qu’on n’aggrave pas les choses en scandant de tels slogans. Un manifestant tente de la raisonner. «Je compatis à votre douleur, mais sachez qu’avec nos protestations ou sans, ce pouvoir mafieux est décidé à les condamner. Alors autant déverser notre colère et notre indignation !», indique-t-il.
Un peu en retrait, une dame d’un certain âge crie sur sa fille : «Ne pleure pas ! Prie pour ton père, c’est un homme respectable. Puisse-t-il mourir en martyr…» C’est l’épouse du vieux monsieur de 76 ans, Garidi Hamidou.

Entre dérives policières…
L’assistance enfle et crie. Les slogans sont directs. Les juges directement invectivés. Le régime honni. Les martyrs sont pris à témoin. «Ya Amirouche ya Haouès ! Djazaïriyine ahrar fi lehbès» (ô Amioruche, ô El Haouès ! on a mis des Algériens libres en prison !).
Dans les discussions, des citoyens racontent leurs mésaventures de ce vendredi. Un citoyen venu de Chlef s’est retrouvé au commissariat de Ben-Aknoun : «Nous avons été maltraités, insultés, fichés puis relâchés dans la nature. Je suis de Chlef et je ne connais que peu Alger, imaginez mon désarroi.» Ils sont plusieurs à témoigner d’un vendredi noir dans l’histoire du Hirak.
Au milieu des sympathisants et citoyens, des familles des détenus, amis et proches, on reconnaît les membres du Collectif des parents de détenus, ceux des porteurs du drapeau amazigh. Aouissi, Messouci et d’autres. Il y a là aussi, l’inévitable Oum Amine et sa pancarte devenue «virale», de son fils enlevé un 27 février 1996 à 2H du matin. Elle incriminera toujours les forces de police dans sa disparition.
L’arrivée de Fethi Gherras et de son épouse vers 10H ne passera pas inaperçue. Il y a
là aussi, le président de RAJ, Abdelouahab

Fersaoui, Saïd Salhi de la LADDH. Des universitaires.
Beaucoup de femmes. Des inconnus. Et une dizaine de citoyens aux accoutrements islamistes. Parmi les détenus, on compte un bon nombre d’ex-militants ou de sympathisants de la mouvance islamiste proche de l’ex-FIS. Un jeune homme, avec une chevelure ramassée en queue de cheval, kamis et turban à l’allure afghane. C’est le fils cadet d’Ali Belhadj au centre d’une polémique au début du Hirak, quand il parcourait la manifestation du vendredi avec une pancarte prônant la «Dawla Islamiya» (Etat islamique) et se faisait huer par une foule en furie. Aujourd’hui, au milieu de militants du RCD, il scande «Dawla madania machi askaria» (Etat civil et non militaire). Ce qui fera dire à un manifestant, «soubhana moughayir el ahouel» (Dieu Tout-Puissant capable de tous les miracles)… Une manifestante, elle, se réjouira de cette situation : «Gaïd Salah a réussi à rassembler même les extrêmes contre lui». De l’intérieur de la bâtisse du tribunal, un avocat raconte qu’au moment d’entrer chez le procureur, quatre prévenus «islamistes» scandaient «Dawla madania… et procès politique !»
Entre militants du RCD, ceux du FFS, les membres du Réseau de lutte contre la répression, beaucoup d’anonymes et d’autres qui le sont moins. Samy Ibkaoui, l’étudiant, auteur avec ses camarades de l’intrusion mémorable chez Karim Younès en son panel, attire les sympathies. Fadhila Messouci le rencontre pour la première fois. Et c’est déjà son petit frère. Quelqu’un dira : «Le Hirak a fini par faire de nous une grande famille». Un autre lui rétorquera : «Et aujourd’hui, le Hirak est un devoir national. On ne peut décemment rester en marge de l’histoire !» Vers 11H20, arrive Mohcen Belabbès et des membres du bureau du RCD. L’avocate et députée Fetta Sadat est de la partie aussi. Elle nous apprend qu’il y aurait «une quarantaine de prévenus mais qu’ils ne seront, peut-être, pas tous présentés aujourd’hui». Depuis cette matinée, on n’arrive pas à s’accorder sur les chiffres. On parle de dix-sept prévenus, puis d’une quarantaine. Pour revenir à vingt-quatre…
Les responsables du RCD n’assisteront pas à l’arrivée de Kheireddine, imposant par sa taille mais aussi grand par le cœur. Seul sa frangine et ses amis auront juste le temps d’entrevoir sa silhouette pénétrant dans la bâtisse du tribunal. La foule se remet à hurler sa colère et sa détermination.
Le temps passe. Lamentablement. Peu d’informations de l’intérieur du tribunal. Par contre, beaucoup de nouvelles sur le Net. Et pas toujours bonnes. Une marche pacifique réprimée à Constantine. Arrestations de journalistes et d’activistes. Et l’annonce du discours de Bensalah pour ce soir, à 20H.
Vers 16H30, les premières informations sur la mise sous mandat de dépôt de trois prévenus. Les avocats boycottent les plaidoiries et dénoncent un procès politique. La machine judiciaire, imperturbable, continue sur sa lancée : 24 mises sous mandat de dépôt.
Dehors, l’annonce a l’effet d’une bombe. L’épouse du vieux Garidi a un malaise. Les larmes de la sœur de Kheïreddine coulent à flots. Brahim, jeune activiste du Hirak, reprend à son compte et scande cette célèbre phrase : «Lorsque l’injustice devient la loi, la résistance est un devoir !»

Saïd Salhi, vice-président de la LADDH :
«Alors que le mouvement populaire enregistre 7 mois de mobilisation pacifique, des manifestants sont poursuivis pour des chefs d’inculpation montés de toute pièce. Les marches ont démontré le degré de maturité et de conscience des marcheurs. Pendant les longs mois de mobilisation, aucune atteinte aux biens, ou à l’ordre public n’a été signalée. Ces griefs sont inappropriés. C’est un dérapage, et une tentative d’étouffer le mouvement. Il s’agit d’une volonté manifeste de réprimer le mouvement et d’empêcher les marches pacifiques pour imposer par la force une élection présidentielle rejetée par le peuple.
On dénonce les atteintes répétées, et on exige la libération inconditionnelle et immédiate des détenus, quelle que soit leur appartenance, notamment les islamistes arrêtés lors du 30e acte. Il n’y a aucune raison d’attenter aux libertés individuelles et à la liberté d’opinion. Ce Hirak a su reconstruire l’unité nationale, et la tentative de diviser le mouvement sur des clivages est vouée à l’échec. Des islamistes, des militants du RCD, RAJ et de simples citoyens arrêtés pour les même chefs d’inculpations : ceci renseigne sur une détermination à aller ensemble vers une deuxième République

Abdelouahab Fersaoui, président du RAJ :
«On dénonce les arrestations opérées le 13 septembre, et on exige la libération des mis en cause ainsi que celle de tous les détenus d’opinion. On a constaté que le pouvoir fait tout pour imposer sa feuille de route et une élection présidentielle coûte que coûte.
Le système en place continue à interpeller et à arrêter les citoyens, ce qui constitue un grave dérapage et une atteinte aux libertés démocratiques. Je me demande comment le pouvoir veut organiser une élection présidentielle, alors qu’en parallèle il envoie en taule arbitrairement de pacifiques manifestants, et interdit les débats et rencontres dans les espaces publics. Le pouvoir s’aventure et les conditions ne sont nullement favorables à l’organisation des élections. La revendication du peuple est claire : ll demande le changement du système et l’ instauration d’un véritable Etat de droit. Le système en place ne va pas réussir à nous détourner de notre objectif, car on continuera notre mobilisation pacifique jusqu’à ce que le Hirak aboutisse et concrétise ses revendications».

Me Yamina Alili, membre de collectif de défense :
«Le dossier des 24 prévenus a été transféré au juge d’instruction après les avoir présentés devant le procureur de la République. Le mandat dépôt a été prononcé par la suite par le magistrat instructeur contre trois prévenus, ce qui nous a conduit à nous réunir et à décider par la suite de boycotter la séance.
Les 24 détenus sont poursuivis pour les mêmes chefs d’inculpation, à savoir attroupement, incitation à l’attroupement et atteinte à la sécurité de l’Etat, énoncés dans les articles 96 et 87 du code pénal.
C’est un procès politique, et c’est à nous de déposer plainte pour démoralisation des avocats. Le juge d’instruction prétend avoir des preuves matérielles inculpant les 24 prévenus, alors que leur dossier est vide et l’accusation est infondée. J’ignore comment il peut les accuser d’attroupement alors que chacun des prévenus a été interpellé de façon individuelle et dans des endroits différents. Ils n’ont pas embarqué deux personnes au même endroit pour leur coller la charge d’attroupement. Dans tous les cas, on va les soutenir et continuer de les défendre. Les détenus du 30e vendredi de mobilisation ont le moral et n’ont rien à se reprocher, mis à part le détenu atteint d’un cancer, qui a demandé au juge d’instruction de le libérer.

Me Mourad Gagaoua, membre du collectif de défense :
«Les décisions prises sont d’ordre politique. Elles sont arbitraires et abusives. On doit rester pacifistes et laisser la justice faire son travail. Il se peut qu’on introduise une demande de liberté provisoire dans trois jours au niveau de la chambre d’accusation pour plaider leur libération.
On dénonce fermement les décisions prononcées aujourd’hui. Des décisions purement politiques, via lesquelles, ils aspirent à attiser le feu. Le fait de boycotter la séance ne veut pas dire qu’on ne va pas suivre le dossier. On s’est retiré pour réclamer une justice indépendante, respecter les droits individuels, et réclamer l’impartialité de toute ordonnance. L’instrumentalisation de la justice nous exige de rester unis , solidaires et pacifiques».(Meriem Kaci)