Reporters : Le projet de loi organique portant création de l’Académie algérienne de langue amazighe a été examiné et devrait être voté aujourd’hui à l’APN. Quelle appréciation faites-vous du débat parlementaire ? Quelle portée politique réelle a-t-il ?

Malika Sabri : Je n’ai suivi le débat parlementaire sur le projet de loi organique portant création de l’Académie algérienne de langue amazighe qu’à travers la presse. Ce qui a été dit à propos des obstacles liés à l’usage de cette langue dans les registres formels, comme l’administration, la justice et même au sein de l’APN, est une preuve que tamazight n’est l’objet que d’une simple reconnaissance juridique. Elle n’est pas suivie par des applications concrètes pour que s’ouvrent d’autres espaces dans d’autres domaines afin de permettre sa promotion et sa socialisation. Ceci reste l’un des objectifs escompté par l’Académie. Il demeure, toutefois, indispensable d’entamer l’aménagement de cette langue pour que ces contextes de communication soient beaucoup plus élargis. Cette démarche ne peut aboutir sans une planification et une stratégie de normalisation, qui dépendent d’une politique linguistique qui prend en considération le caractère plurilingue de la société algérienne.

Il est certain que ce projet de loi va être adopté. Comment cette académie devrait-elle fonctionner selon vous ? Est-ce que le facteur temps sera important pour ses travaux ? Ou ses membres doivent-ils se donner les délais nécessaires ?

Eu égard à l’immense tâche qui est assignée à l’Académie, il est certain que les membres auront un énorme travail qui consiste, entre autres, en la normalisation et la planification linguistique. Ils auront pour mission :
de recueillir le corpus national de la langue amazigh dans toutes ses variétés linguistiques ;
d’établir une normalisation de la langue amazighe à tous les niveaux ;
d’établir des listes des néologismes et des lexiques spécialisés ;
d’élaborer et éditer des dictionnaires ;
de contribuer à la conservation du patrimoine matériel et immatériel amazigh ;
d’encourager toute recherche et traduction en langue amazighe visant à préserver ce patrimoine. Il s’agit de s’inscrire dans un cadre scientifique, de mettre en place des outils scientifiques, de prendre des décisions au sujet des grandes questions inhérentes à tamazight. Donc, il faudrait avant tout que la recherche soit entamée dans les meilleures conditions et éviter toute précipitation.

L’académie devra nécessairement tenir compte des travaux déjà réalisés ou en cours dans le domaine linguistique et sociolinguistique. Quelle évaluation peut-on faire aujourd’hui du champ de la recherche dans le domaine ?
Avec la somme des travaux réalisés dans le cadre de la recherche universitaire (licence, master, magistère et doctorat) dans les différents départements de tamazight de (Tizi Ouzou, Béjaïa, Bouira et Batna), nous disposons d’une matière assez riche à travers les différents corpus recueillis. Pour la majorité de ces travaux, il s’agit de descriptions de différents parlers (kabyle, chaoui, mozabite…) aux niveaux phonétique, morphosyntaxique, lexical et sémantique. Notons aussi d’autres recherches en didactique, en sociolinguistique, en littérature et en anthropologie (monographies, et d’autres questions liées au patrimoine matériel et immatériel…). Nous comptons des centaines de corpus recueillis et analysés. Il demeure toujours très instructif et utile de les réanalyser en tirant profit de la diversité de ces recueils, qui sont des supports pertinents pour une analyse plus fine. D’autres centres de recherche, comme le CRASC, ont contribué aussi par des enquêtes de terrain effectuées dans le domaine
amazigh et des publications qui peuvent être exploitées pour le même objectif. Donc, dans un premier temps, il faudrait filtrer tous les travaux réalisés et constituer une banque de données.

Il est une vérité selon laquelle la généralisation de tamazight et sa promotion dépendent de la capacité à confectionner un dictionnaire et un lexique standard. Ce travail vous semble-t-il réalisable à court terme ? D’abord où on est-on dans le domaine de la recherche ?
Plusieurs dictionnaires ont été élaborés. «Le dictionnaire kabyle-français» (Parler des At Manguellat, allet, Jean-Marie : 1982), «Lexique tamazight – tafransist, tafransist – tamazight» (Mammeri, Mouloud : 1990), «Dictionnaire tamazight-français» (Parlers du Maroc-central : Taïfi, Miloud : 1991), «Dictionnaire de tamazight kabyle-français/français –kabyle» (Haddadou M-A : 2014), etc. La présence de dictionnaires marque l’effort individuel des lexicographes qui sont conscients de leur importance pour promouvoir la langue amazighe et accompagner son enseignement à travers le territoire national. Ces dictionnaires ont été élaborés en l’absence d’une structure officielle de standardisation de la langue. C’est pourquoi, le processus de création terminologique est caractérisé par le fractionnement des différents acteurs scientifiques. Recenser les travaux existants (toutes spécialités confondues) est une première étape. La confection d’autres dictionnaires monolingues et bilingues, en plus d’une terminologie, se fera sur la base d’enquêtes linguistiques dans les différentes variétés de tamazight, voire de recueil de corpus. Cette démarche sera planifiée. Les résultats dépendront d’un certain nombre de paramètres, comme la réalité du terrain, les moyens matériels et humains mis à la disposition de cette institution.


La transcription de tamazight fait débat et suscite une polémique aux relents idéologiques. Une Académie de langue sera-t-elle en mesure de trancher ces questions scientifiquement ?

Comme je l’ai signalé ci-dessus, l’Académie s’occupera de grandes questions inhérentes à la langue amazighe. Depuis l’introduction de cette langue dans le système éducatif, le débat tournait aussi autour de la graphie. En ce qui concerne cette question, la recherche sera orientée vers une évaluation des graphies existantes. En tant que chercheure, je pense que la décision sera prise en tenant compte de la réalité du terrain qui se caractérise par l’existence de trois graphies (latine, arabe et tifinagh) autant dans les travaux de recherche que dans l’enseignement dans les différentes régions. A cet effet, je pense que l’Académie de la langue amazighe devrait s’inscrire dans cette stratégie (la diversité linguistique et culturelle) et opter pour la normalisation dans les trois graphies dans un premier temps.

Quel est le caractère qui vous paraît le plus approprié pour la transcription de tamazight ? Et pour quelle raison ?

En ce qui me concerne, j’ai appris à transcrire en caractère latin. Je l’utilise dans les cours que je dispense en linguistique. Par ailleurs, j’ai toujours défendu le principe de permettre aux locuteurs de choisir la graphie qu’ils maîtrisent le plus. Les travaux de recherche que nous avons menés avec nos étudiants dans les différentes régions où
tamazight est enseignée mettent en évidence cette réalité qu’il ne faut pas négliger. Pour le reste, et comme je l’ai précisé plus haut, il faut orienter la recherche vers une normalisation dans les trois graphies.

Tamazight est déjà enseignée dans de nombreuses régions du pays. Quelle appréciation avez-vous de cette expérience ? Faut-il la généraliser pour gagner du temps ?

L’enseignement de la langue amazighe existe dans 38 wilayas d’après le ministère de l’Education nationale. Ceci est un pas important qui témoigne des efforts fournis pour la généralisation progressive de l’enseignement de cette langue. Néanmoins, les progressions ne sont pas homogènes dans toutes les wilayas, car l’intérêt suscité par cet enseignement n’est pas le même à l’échelle nationale.
La langue tamazight est fortement dialectalisée. A cet effet, son enseignement est confronté à la langue à enseigner : enseigner une variété de cette langue (le kabyle, le chaoui, le mozabite, le targui, le chenoui, le mozabite…) ou bien une langue standard. Le premier cas est écarté même si dans les programmes, le MEN a fait référence à cette option. Quant à la deuxième possibilité, une tentative d’intégration de la variation est remarquée dans les manuels scolaires même si la langue de départ est le kabyle.
L’évaluation de l’expérience de l’enseignement de la langue tamazight révèle l’importance d’enseigner les variétés de tamazight dans les différents paliers. Autrement dit, dans un premier temps, il aurait été préférable de fonctionner avec l’esprit de la pluralité de tamazight, d’enseigner les différentes variétés chacune indépendamment de l’autre et de réaliser le manuel en différents supports pédagogiques pour permettre aux apprenants de demeurer dans leur bain linguistique. Comme deuxième étape, nous favorisons une intégration prudente de la variation afin d’arriver à une langue standardisée qui ne soit pas «un monstre linguistique».
En somme, les politiques linguistiques doivent prendre en charge la langue tamazight de la même façon que la langue arabe  et lui donner toutes les chances d’exister en mettant à sa disposition des moyens  similaires, car leur rôle est de les gérer de façon égale.
L’Académie aura comme priorité les questions de l’aménagement linguistique, car l’enseignement de la langue tamazight comporte de sérieuses difficultés et la réussite du processus de généralisation est liée à cette question. L’expérience québécoise, qui considère l’aménagement linguistique comme «un concept qui repose sur une intention de consensus social par rapport à un projet linguistique collectif», est à prendre en considération. n