«Ecrire l’histoire, traduire le monde» est le thème central autour duquel s’est articulée la conférence des Ateliers sauvages, organisée avant-hier à Alger par un collectif, qui réunit les éditions Motifs, la structure Meltin’Art et les éditions Barzakh, et animée par quatre intellectuels de divers horizons, Malika Rahal, historienne, Felwine Sarr, économiste et philosophe sénégalais, Tiphaine Samoyault, universitaire écrivaine française et Yassine Temlali, historien linguiste.

Par T. Gacem
Les deux premiers ont développé la délicate question de l’écriture de l’histoire sous la thématique «Histoire, mémoire et patrimoine», tandis que les seconds se sont penchés sur la partie «Langue, littérature et traduction». Ce sont des domaines variés mais intimement liés pour raconter l’histoire des peuples.
Pour Malika Rahal, il ne s’agit plus d’écrire l’histoire avec seulement la manière classique en consultant des archives, souvent inaccessibles, mais d’explorer une autre façon d’écrire, convoquer le passé en interrogeant le présent. C’est d’ailleurs de cette manière qu’elle a procédé pour son dernier ouvrage publié en janvier 2022, «Algérie 1962, une histoire populaire», qui se propose de reconstituer de façon «ambitieuse et radicale» l’année de l’indépendance de l’Algérie, «en mobilisant des (res)-sources alternatives depuis une perspective résolument populaire». Le but est de rendre accessible à tout lecteur la compréhension du texte mais aussi de savoir utiliser les moyens qui font qu’il sente que le récit est écrit «pour lui, s’adresse à lui». «On écrit différemment lorsqu’on s’adresse à un public algérien ou autre. Il faut savoir à qui s’adresse le livre», a souligné Malika Rahal. Outre le choix de la langue d’écriture choisie, il y a également d’autres éléments à prendre en considération. «En écrivant sur l’Algérie et lorsque le livre s’adresse à des Algériens, je n’ai pas besoin de dire que c’est le pays central du Maghreb, par exemple, ou de donner d’autres détails évidents, les Algériens les connaissent et auront, de ce fait, un sentiment d’exclusion. Mais si j’écris pour un autre public qui ne connaît pas bien l’Algérie, les détails sont importants pour situer géographiquement le pays, expliquer à quoi sert tel ou tel élément… Il faut donc faire en sorte que le public sente que ce livre est écrit pour lui», a expliqué Mme Rahal. Il est primordial de «savoir quand et comment écrire l’histoire qui peut être racontée à travers les musées, les expositions…», a-t-elle dit. Relevant qu’elle a donc aussi choisi d’explorer des nouvelles ressources comme celle de se déplacer et de plonger dans le lieu, le paysage où se déroule l’histoire du livre pour nourrir son imaginaire et de recueillir, au présent, des entretiens et témoignages de personnes vivantes qui ont vécu l‘histoire à raconter ou même une partie de l’histoire. «Les témoignages individuels de personnes qui semblent parfois secondaires sont aussi importants», a-t-elle dit. C’est pourquoi elle est convaincue qu’il y a «urgence à saisir le temps présent».
«Il faut écrire maintenant qu’il y a encore des gens vivants, des témoins qui sont à même de livrer leurs propres archives et de raconter des faits vécus qu’on ne trouvera pas ailleurs, dans les ouvrages publiés jusque-là ou dans les archives», a-t-elle tenu à noter, mais tout en faisant remarquer que ces dernières ne sont pas toujours accessibles. «Dans l’espoir que ces archives seront ouvertes, et on ne sait pas si elles le seront et quand, il y a donc un temps à saisir pour sortir le savoir qu’on ne trouvera pas forcément dans les archives. Il y a ce sentiment d’urgence car c’est maintenant qu’il faut le faire. Cela nous aide à construire le présent.» Ainsi, rencontrer des gens qui peuvent raconter l’ambiance d’un événement particulier, ou encore l’histoire de l’indépendance de l’Algérie «peut nous aider à mieux comprendre les choses. Cela peut nous aider à trouver des éléments de comparaison, à ne pas être enfermés dans le présent. Cela peut être désangoissant de nous rappeler que les choses que l’on vit sont comparables et similaires à celles qui ont été vécues ailleurs, à d’autres époques. Cela va donc nous aider à faire des hypothèses sur 1962 pour comparer avec d’autres sorties de guerre, ce qui nous sort d’un discours qui existe autour de nous sur une sorte de malédiction de cette année, alors qu’en réalité, ça ressemble à d’autres situations». Il s’agit, donc, pour Malika Rahal, d’écrire autrement, de chercher ailleurs, d’aller vers un horizon autre que celui balisé par l’académie et les structures de recherche.
Si Malika Rahal interroge les personnes, les paysages, Felwine Sarr explore d’autres horizons encore en interrogeant le patrimoine, en tendant une oreille attentive aux chants et en scrutant les danses, les expressions corporelles qui transmettent chacun un pan de l’histoire vécue. C’est une sorte de «traces» qui sont léguées et qu’il s’agit de décrypter. Ce sont des traces qui ont démontré que «la vie renaît». Même s’il est d’abord économiste de formation, il a ensuite choisi la philosophie et la recherche en histoire, notamment celle du continent africain. Il s’est intéressé à l’histoire et développe, depuis une quinzaine d’années, un travail d’écriture au carrefour de la littérature et de la philosophie qui «tente de réinvestir l’histoire et la mémoire des idées et des arts en Afrique, en vue d’une réappropriation et d’une autonomisation du sujet africain».
Dans son intervention, il a surtout évoqué «le trauma vécu par l’Afrique et les Africains», en lisant un texte fort émouvant sur les différentes tragédies qu’ils ont subies au fil des siècles. Mais au-delà du «trauma» imposé par l’histoire, il est temps que le continent «guérisse». «Je veux mettre l’accent que la vie renaît, sur le temps de la germination, de la graine renouvelée. La vie renaît inexorablement et se fait un chemin. Il faut transcender le trauma, bousculer les consciences subjectives en évoquant l’histoire des Africains qui ont su préserver leur histoire et revenir malgré les douloureuses périodes». Au-delà de l’histoire, Malika Rahal et Felwine Sarr explorent de nouvelles formes d’écriture en essayant de répondre, dans leurs écritures, à la question de savoir quels sont les récits à même de parler à tous.

De la langue et de la traduction
Lorsqu’on écrit, il y a le choix de la langue à travers laquelle on veut faire passer le message, et dans le cas présent il s’agit de transmettre l’histoire pour qu’elle soit bien assimilée. De même que lorsqu’on traduit, il y a l’indispensable maîtrise de la langue dans laquelle on veut faire la traduction, afin que le message ne soit pas dévoyé. C’est pourquoi les recherches autour des langues et des traductions sont «essentielles pour saisir les changements et bouleversements qui traversent les sociétés dans le contexte post indépendance.
Yassine Temlali et Tiphaine Samoyault, spécialistes des questions linguistiques, ont partagé leur réflexion et leurs travaux de recherches sur ces thématiques. Dans son intervention, fort documentée, M. Temlali a abordé le sujet dans une perspective historique, en revenant sur les principales décisions linguistiques prises en Algérie depuis 1962. Il a mis l’accent principalement sur la façon dont ces décisions ont été appliquées et vécues concrètement dans la société. Il a également mis en relief les tiraillements de plusieurs courants et idéologies, chacun défendant fortement une langue précise. «En Algérie, ces dernières années, de grandes crispations identitaires se manifestent notamment par de violentes polémiques qui impliquent modernistes, indépendantistes kabyles, islamistes et arabistes. Probablement pour la première fois depuis l’Indépendance, elles drainent une forme de racisme explicite. Le passé est convoqué pour justifier des thèses sectaires.»
C’est ainsi que le conférencier a commencé son intervention en qualifiant cet état de fait d’«instrumentalisation» et en soulignant que la question des polémiques identitaires ne porte pas seulement sur les aspects pragmatiques.
«La question des langues fournit un exemple éloquent de cette instrumentalisation. Les affrontements au sujet de l’identité ne portent pas seulement sur les aspects pratiques du problème linguistique, à savoir quelles langues pour le pays en 2022 ? Elles portent aussi sur l’histoire des politiques linguistiques menées depuis l’Indépendance, leurs motivations et leurs répercussions, néfastes ou favorables, selon l’opinion défendue», selon M. Temlali qui cite plusieurs exemples. Il indique que certains mettent en cause «l’arabisation dans la crise de l’Ecole», tandis que d’autres «à partir d’une position idéologique aux antipodes», considèrent la décision de ne pas avoir «liquidé la francophonie dès l’Indépendance comme l’origine première des malheurs du pays», justifiant qu’il n’y aurait pas de souveraineté véritable sans souveraineté linguistique. Il est également courant que d’autres encore aiment à dire que «l’Etat, et non pas une fraction du régime, a tant voué une haine à la composante berbère, si bien qu’en 1962 il aurait supprimé la chaire berbère à l’Université d’Alger». Ces constats du linguiste lui font dire que cette «psycholisation excessive dérive quelquefois vers le conspirationniste». Là encore, il donne des exemples pour illustrer son propos.
«En résumé, comme l’ensemble des pays africains au lendemain des indépendances, et pour reprendre les mots de Felwine Sarr, l’Algérie serait un pays mal parti et serait condamné à élire une langue identitaire». Il revient ensuite sur la floraison de «récits profanes» sur l’histoire sociolinguistique de l’Algérie et sur ce qui a été accompli dans ce sens depuis l’Indépendance, depuis l’ère du président Ben Bella jusqu’à Bouteflika, en passant par celle de Houari Boumediène et Ali Kafi.
«Le récit historique officiel et ses contre-récits diffusent dans la société le mythe d’une identité culturelle limpide et atemporelle : méditerranéenne, musulmane, berbère. En simplifiant l’histoire de la post-indépendance, il jette un voile sur le terrain de convergence en les remplaçant par de hautes barricades. En bref, il participe à nourrir les passions identitaires ravageuses», a noté M. Temlali. Il estime que «le récit officiel et les contre-récits militants ne disparaîtront pas par enchantement (…)». Pour lui, la recherche historique devrait «progresser vers une pensée historienne autonome, de même en soulignant leurs limites, elle pourra les astreindre à une certaine rigueur. De telle manière, elle pourra contribuer à une dépistation identitaire devenue vitale, afin que le multilinguisme ne donne plus naissance à des chapelles culturelles ennemies en conflit permanent». Pour sa part, la chercheuse et autrice française Tiphaine Samoyault est intervenue pour expliquer les risques et les conséquences d’une traduction mal faite. Elle a évoqué, dans la continuité de son essai «Traduction et Violence», les «enjeux de pouvoir qui entourent la traduction» et développé l’idée d’une «traduction décoloniale qui peut décoloniser la traduction». Lorsqu’elle n’est pas conforme à la langue première utilisée, «la traduction contribue à la destruction de la culture source, ce qui est une première façon d’exercer sa violence», a-t-elle expliqué, appelant à se méfier des traductions offertes aujourd’hui par «les machines» qui, entre autres, empêchent d’apprendre les langues. Au-delà des méfaits d’une traduction non-maîtrisée et dévoyée, le multilinguisme reste «une richesse» et un outil de «rapprochement entre les groupes humains», a conclu la conférencière. <