Les projets que compte mettre en œuvre la Fondation qui porte le nom du poète rebelle Matoub Lounès, pour la préservation de sa mémoire et la valorisation de son héritage artistique, poétique et politique, de ses engagements, la fidélité que témoigne depuis vingt ans «le peuple de Matoub à son idole» sont des sujets évoqués ici par Malika Matoub, qui reste attachée à la quête de la vérité sur l’assassinat de son frère, refusant la fatalité du crime impuni. «L’impunité ne doit pas être érigée en institution à la place de la justice», clamera-t-elle. Entretien.

Reporters : Vingt ans après sa mort, la ferveur populaire manifestée à l’égard de Lounès Matoub reste toujours intacte, «le peuple de Matoub» est toujours là pour honorer sa mémoire. Qu’est-ce que cet attachement des foules à tout ce qui rappelle le poète, son héritage, en tant qu’artiste, poète et militant, signifie à vos yeux d’abord en tant que sœur, puis, présidente de la Fondation qui porte son nom ?
Malika Matoub : Ça me donne beaucoup de force de continuer pour lui rendre les honneurs qu’il mérite et en même temps honorer sa mémoire. C’est pourquoi, je ressens une grande responsabilité que d’être à la tête de la Fondation qui porte le nom de Lounès Matoub, et de faire la part des choses. Le fait de voir affluer quotidiennement 80 personnes vers le siège de la Fondation pour se recueillir sur sa tombe prouve que cet homme a laissé des traces indélébiles dans la société kabyle et, de manière générale, dans la société algérienne. C’est pour cette raison que nous, en tant que famille et membres de la Fondation, n’avons pas le droit à l’erreur. Nous sommes là pour accomplir notre devoir qui est de préserver sa mémoire et, aussi, mettre les moyens pour que ceux qui viennent se recueillir sur sa tombe soient bien accueillis et repartent satisfaits de leur visite.

Défendre la mémoire de Lounès Matoub, cela signifie aussi préserver et valoriser son héritage artistique, poétique et politique. Qu’est-ce-ce qui a été fait et que reste-t-il à faire, pour accomplir cette mission que s’est assignée à la Fondation ?

Depuis le changement des statuts de la Fondation, qui est passée du statut d’association à celui d’ONG, et d’un commun accord avec les ayants droit, à savoir ma belle-sœur, ma mère et moi-même, il a été décidé que le patrimoine de Matoub Lounès soit cédé à la Fondation qui porte son nom. Cela doit se faire de manière organisée, de manière à éviter toute récupération. Le travail doit être centré sur le legs artistique et le combat de Lounès. S’agissant des grands projets de la Fondation, option est prise pour la réalisation du musée Matoub Lounès. Nous sommes en pourparlers avec les autorités locales pour l’attribution d’assiettes de terrain à Taourirt Mousa et à Tizi Ouzou pour mettre en place les locaux de ce musée, qui doit être aux normes nationales et internationales en la matière. L’entreprise peut paraître difficile au vu de sa nouveauté mais sa réalisation est impérative. Il s’agira d’assurer la continuité du travail de préservation de la mémoire et de l’héritage de l’artiste sur des bases solides. Parmi les dépendances de ce musée, nous envisageons de mettre en place une école de musique qui portera le nom de Matoub Lounès. Les enseignements se feront sur la base du style et du genre musical qu’il a popularisé. Tout le monde est d’accord pour dire qu’il y a un style, «une école» Matoub. Ses créations et ses compositions musicales constituent une jonction entre le chaâbi traditionnel d’Alger, l’andalou et le patrimoine musicale kabyle, auquel il a donné un cachet particulier. Désormais, il y a une tradition musicale Matoub Lounès que beaucoup de jeunes aujourd’hui ont adoptée.

Réunir le corpus de ses textes chantés, assurer leur traduction en arabe et en français pour leur assurer une plus grande diffusion est-il aussi envisagé ?

Un travail de traduction en français a été entamé de son vivant avec Yaâla Seddiki, l’ouvrage a été publié en 2002. De notre côté, nous avons entamé un travail avec le département de tamazight de l’université de Béjaïa, où un colloque sur la vie et l’œuvre de Lounès a d’ailleurs eu lieu, la semaine dernière. La collaboration se poursuivra sur le plan académique avec la chef de département de langue et civilisation amazigh de cette université, à qui nous allons remettre des archives et des manuscrits inédits de l’artiste. Tout ce matériau nécessite décryptage et analyse. Ce travail ne peut être fait que par les universitaires, car il s’agit d’une œuvre inachevée. Je crois qu’il est temps d’aller au-delà de la dimension émotionnelle et vers autre chose, explorer les autres facettes qui constituent son univers en tant que créateur, poète et artiste engagé.
V
ous venez de déposer une demande auprès de la justice pour la réouverture du procès, en même temps vous parlez de crime politique. Vous ne courez pas le risque, en disant cela, de la prescription du crime, de voir clôturer le dossier pour «raison d’Etat», sachant qu’il y a des précédents, à l’image de l’affaire de l’assassinat de Boudiaf, Mecili, Kasdi Merbah…

L’affaire de l’assassinat de mon frère relève des juridictions criminelles. Le crime ne peut être qualifié que de politique. Le délai de prescription de ce genre de dossier est de 20 ans. Nous venons de déposer une demande réouverture du procès en espérant qu’elle aboutisse. Notre démarche est justifiée par de nouveaux éléments probants. Cela étant, je ne désespère pas que la vérité se fasse un jour ou l’autre. Tous les éléments constitutifs du dossier sont réunis. On ne peut construire durablement une société sur des valeurs fausses et erronées. L’impunité ne doit pas être érigée en institution à la place de la justice. Celle-ci doit primer en toute circonstance. L’assassinat de Matoub comme celui qui a visé le président Boudiaf, sont des crimes politiques, peu importe le bras armé, les commanditaires doivent être démasqués.

En une année, entre 2017 et 2018, la cause amazighe a connu des avancées importantes : statut de langue officielle pour tamazight, reconnaissance de Yennayer et, bientôt, institution de l’académie de la langue amazighe. Là où il est, Matoub doit être content, lui, qui s’est beaucoup engagé pour cette cause ?

Tout à fait. Enormément. Effectivement, j’imagine que là où il est, comme vous dites, Lounès doit être heureux et satisfait de ces acquis. Il a déjà salué l’institution du HCA en 1995, en composant une chanson qu’il a intitulée
« Espoir », «A yafroukh A3jal ghiwal » en kabyle, et où il a dit sa joie et le début de la concrétisation de la revendication identitaire qui était sa raison de vivre et de son engagement.
Par ailleurs, de son vivant, il a toujours soutenu que son combat se poursuivra jusqu’à la satisfaction pleine et entière de toutes les revendications. n