Les manifestations massives au Mali contre l’embargo de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est un succès politique pour le pouvoir militaire de transition. Cet avantage ne suffit cependant pas à enrayer les sanctions économiques très sévères contre une économie malienne fortement éprouvée par l’insécurité et la pandémie.
Il oblige les colonels de Bamako à s’activer sur le front diplomatique en vue d’une négociation honorable avec la CEDEAO.Par Anis Remane
Vendredi 14 janvier, les Maliens ont répondu massivement à l’appel du pouvoir militaire de transition de protester contre les sanctions « illégitimes » et « illégales » prises contre lui par les Etats de la CEDEAO pour l’obliger à revoir son chronogramme qu’il pensait étendre jusqu’à cinq ans. Leur adhésion à cet appel était donc un test politique réussi par le colonel Assimi Goïta, chef de file de la transition, et son gouvernement. Un succès que le Premier ministre de la transition, Choguel Maïga, s’est empressé de confirmer au moment même de la manifestation à Bamako, déclarant qu’« aujourd’hui le monde entier voit où se trouve la légitimité populaire ». « Dieu et le peuple sont avec le gouvernement de transition (…) Tous ceux qui vont se mettre contre cette transition, Dieu ne les aidera pas, Dieu va leur barrer la route », a-t-il ajouté, place de l’indépendance, lieu emblématique de la capitale malienne, dans un discours patriotique à l’accent religieux. Une prise de parole au cours de laquelle il n’a pas manqué de remercier Moscou et Pékin pour s’être opposés mardi
11 janvier à l’adoption au Conseil de sécurité d’un texte initié par la France et soutenant les sanctions avec l’accord des trois pays africains actuellement membres du Conseil de sécurité.
Les remerciements que le Premier ministre a adressés à la Russie et à la Chine ne sont pas anodins. Ils sont un rappel que Bamako dispose d’un soutien important auprès de ces deux grands pays et auprès de la Russie en particulier, nouvel acteur désormais engagé physiquement sur le terrain malien par l’envoi de coopérants militaires (des miliciens du groupe privé Wagner pour la France et les parties occidentales et non-occidentales hostiles à l’engagement russe). Et que les militaires au pouvoir entendent bien utiliser ce soutien dans leur « riposte » à l’embargo de la CEDEAO, appuyé par la France, les Etats-Unis et les pays de l’UE. Au-delà du plan du même nom annoncé par le colonel Assimi Goïta pour contrecarrer les sanctions politiques et surtout économiques des Etats de l’organisation sous-régionale, un plan dont on ne connait pas les détails pour l’instant, il s’agit, pour l’homme fort de Bamako et de son gouvernement, de s’engager sur le front diplomatique pour contourner le blocus économique imposé par la fermeture des frontières et le gel des avoirs maliens et des échanges économiques et financiers. Première étape de cet engagement, le colonel Abdoulaye Maïga, ministre malien de l’Administration territoriale et porte-parole du gouvernement doit se rendre avec cinq autres ministres en Mauritanie – pays voisin non membre de la CEDEAO – dont les ports peuvent servir à l’exportation des produits maliens qui transitaient auparavant par la Côte-d’Ivoire, notamment. Nouakchott pourrait également aider à trouver une solution en lançant le dialogue entre les autorités maliennes et les Etats de la CEDEAO.
Délégation malienne attendue à Alger
La délégation malienne conduite par le colonel Abdoulaye Maïga doit également se rendre ensuite en Algérie, notre pays s’étant par ailleurs déclaré en tant que chef de file de la médiation pour l’application de l’accord de paix d’Alger de 2015 « disponible » pour une médiation et pour « accompagner » les efforts de règlement de la crise ouverte entre le Mali et la CEDEAO. Les discussions devant avoir lieu à Alger pourraient porter sur la révision du chronogramme de la transition voulu par Bamako, la présidence algérienne ayant jugé « raisonnable » un délai de 12 à 16 mois, tout en mettant en garde contre la menace dangereuse que fait peser l’embargo ouest-africain sur l’économie malienne déjà lourdement impactée par l’insécurité et la pandémie. La diplomatie algérienne pourrait donc peser de tout son poids pour désamorcer la crise, en convainquant le partenaire malien à privilégier la négociation.
L’enjeu est de créer un climat d’apaisement et d’issue au contentieux déclaré entre Bamako et la CEDEAO ainsi que ses soutiens internationaux qui, eux aussi, ne cachent pas leur intention d’aggraver les sanctions contre les militaires maliens.
Jeudi 13 et vendredi 14 janvier, réunis à Brest, en France, les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne (UE) constatent, selon le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell, qu’au Mali «la situation ne va pas dans la bonne direction et la junte ne donne aucun signal positif, au contraire ». Ils se sont mis d’accord sur les points suivants : « Plein soutien et front uni avec la CEDEAO », « préparation des sanctions contre ceux qui font obstruction à la transition », « maintien des activités et missions de formation et de conseil aux forces armées et aux forces de sécurité intérieures maliennes », « maintien de la suspension de l’appui budgétaire ».« Si on est en sécurité pour manifester, on doit sûrement être en sécurité pour voter », a même ironisé le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian. Pour évoquer à nouveau la situation au Mali, Josep Borrell va prochainement organiser une réunion avec les ministres des pays du G5 Sahel, indiquant que la crise malienne est devenue également « objet de rivalités internationales », selon le terme de l’expert Ibrahim Yahaya, de l’International Crisis Group.
Dans un entretien au journal Le Monde, Ibrahim Yahaya évoque notamment l’émergence de la Russie comme acteur géopolitique majeur au Mali, avec des conséquences sur l’ensemble sahélien. « L’arrivée des Russes ouvre une nouvelle phase dans le conflit, celle d’une rivalité entre des puissances internationales qui se confrontent sur le territoire malien et dont les enjeux dépassent de loin ce pays. Le risque immédiat est celui d’un accrochage entre les forces russes et françaises, même si pour l’instant les zones d’interventions de deux parties sont distantes les unes des autres », estime l’expert de l’International Crisis Group. n