Pourquoi la crise politique et diplomatique est au paroxysme entre Bamako et Paris ? Pourquoi le Mali se tourne aujourd’hui vers la Russie ? Des déclarations anciennes du chef de la diplomatie russe Serrguei Lavrov et de Choguel Maïga, actuel Premier ministre de la transition militaire au pouvoir, relayées sur les réseaux sociaux, lèvent un voile sur une stratégie française où seule son emprise sur le Mali compte avant sa stabilité et sa sécurité.

Par Halim Midouni
Samedi 17 avril, les Forces Armées Maliennes (FAMA) ont annoncé avoir mené, le jeudi 14 avril, des opérations contre des djihadistes appartenant au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), qui se réclame de la franchise d’Al Qaida et ayant pour chef Iyad Ag Ghaly. Parmi les tués, «plus de dix terroristes», indique l’état-major des forces maliennes, des cadres du GSIM.
Ce raid antiterroriste des FAMA que nous avons déjà signalé (lire notre édition du 18 avril) s’est produit dans la zone de Ganguel, à environ 10 km de la commune rurale de Moura, près de Mopti. Il a eu lieu dans une région du centre du pays où les FAMA avaient déjà mené par des forces aéroportées des attaques ayant permis de «neutraliser», entre le 27 et le 31 mars derniers, «203 djihadistes» de la Katiba Macina, affiliée au GSIM et composée de djihadistes salafistes majoritairement peuls.
Le bilan de ces attaques est typique de la «montée en puissance» de l’armée malienne et de ses succès constants depuis des semaines contre les groupes armés qui menacent la stabilité du pays, déclarent les autorités de transition à Bamako. Pour la France, d’autres pays occidentaux et l’ONG Human Right Watch (HRW), c’est l’inventaire d’une liquidation à laquelle ont pris part des mercenaires de la milice russe privée Wagner et dont les principales victimes ont été des civils. Réagissant indirectement aux accusations occidentales, les FAMA ont indiqué samedi que les opérations du 14 avril à Moura ont visé des groupes armées qui tentaient de se reconstituer.
Dans un communiqué, le colonel Souleymane Dembélé, directeur de l’information et des relations publiques des armées maliennes (DIRPA), a déclaré que les FAMA «viennent consolider, une fois de plus, leurs acquis opérationnel contre des terroristes fébriles et tentant de se réorganiser malgré le revers cuisant de Moura». Il a affirme qu’«après cette débâcle subie par la Katiba Macina, l’émir du GSIM a dépêché dans la zone de Ganguel une délégation en vue de remonter le moral des combattants de la Katiba et leur apporter les soutiens financiers et logistiques tant attendus».
Ces djihadistes, une douzaine, ont été neutralisés par des frappes qui ont éliminé «quelques cadres du GSIL dont Samir Al Bourhan, un franco-tunisien, parlant arabe et français, dépêchés par Iyad Ag Ghaly et de ses deux accompagnateurs du GSIM», indique l’officier. Il ajoute que «c’est dans cet ordre d’idées qu’il devait rencontrer les combattants de la Katiba des secteurs de Youwarou, Téninkou, Djenné, Ganguel, Mayatake et enfin rejoindre un pays voisin», évoquant une avancée notoire des forces armées maliennes. Les médias maliens proches du pouvoir militaire de transition à Bamako insistent, eux, sur la coopération sécuritaire avec la Russie, plus efficace et surtout moins ambigüe et sans double entente selon eux que celle qui liait leur pays à la France et qui s’achève avec le départ prochain des derniers soldats de l’opération Barkhane, à «la fin de l’été», a déclaré dans un entretien, il y a peu de jours, le chef d’état-major des armées françaises, le général Burkhard.

Double jeu de Paris
Ces accusations contre une France qui cherche à maintenir coûte que coûte son emprise sur le Mali, en manœuvrant notamment au Nord-Mali par la mobilisation de groupes de la rébellion touarègue hostiles à Bamako, ont repris tout récemment avec intensité sur les réseaux sociaux. Ces charges, depuis le 14 avril au moins, se sont enflammées à l’occasion de la diffusion sur les réseaux sociaux d’un étonnant entretien du chef de la diplomatie russe avec le canal francophone de la chaîne Russia Today (RT). Serguei Lavrov témoigne de la stratégie de la diplomatie française dans la sous-région. Il rapporte les propos de Laurent Fabius quand il était au Quai d’Orsay et s’inquiétait avec cynisme des retombées sécuritaires de l’effondrement du régime de Kadhafi en Libye sur le Mali et sa zone septentrionale. L’impudence de l’ancien ministre français des Affaires étrangères est taillé en pièce dans un autre document, sans doute ancien, où figure le Premier ministre du gouvernement de transition malien Choguel Maïga, sans doute quand il était encore ministre du gouvernement finissant d’Ibrahim Boubacar Keita (IBK). Dans cette vidéo qui suscite les commentaires les plus acerbes à l’égard de la France, Choguel Maïga, qui tient un discours populaire à Bamako, ne mâche pas ses mots contre l’ancienne puissance coloniale. Il accuse Paris d’avoir joué double jeu dans son soutien militaire en 2013 et d’avoir tout fait pour empêcher les FAMA de s’installer dans le Nord Mali et d’encourager «la partition du pays».
Les propos anciens mais qu’il n’a jamais renié du Premier ministre de la transition malienne sont les mêmes que ceux qu’il tient depuis son fameux discours en septembre dernier à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU où il avait accusé la France d’«abandon en plein vol» du Mali. Il est cependant plus virulent et plus direct. Il accuse Paris de n’avoir jamais cherché à aider Bamako d’exercer sa souveraineté sur le Nord-Mali. Il rappelle des propos de Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, disant qu’il «faut mettre en place un plan d’autonomie du Nord du Mali». «Une stratégie de préparation de l’opinion nationale et internationale à la partition du Mali», selon lui. «Ils coupent notre pays en deux, ils forment des interlocuteurs et on nous oblige à négocier avec eux». «On a interdit à notre armée de rentrer à Kidal pour retourner à la convention de Bourem du 15 septembre 1907». «Cette convention dit que l’Adrar sera laissé aux Ifoghas et à ceux qu’il plaira aux Français d’y installer», dit-il. Une mention dont le sens, lourd, est que Paris, aujourd’hui comme hier, pratique une politique de noyautage dans le septentrion malien pour mieux déstabiliser les régimes. La guerre par procuration ou la «guerre proxy», disent certains. Conséquence, à Bamako, nombreux sont les courants politiques, proches du pouvoir de transition, qui veulent dénoncer l’accord de paix d’Alger de 2015 et en découdre avec les groupes touaregs.

Bamako reçoit de nouveaux hélicoptères de combat et radars russes
Le pouvoir de transition à Bamako a annoncé hier lundi avoir reçu pour les forces armées maliennes une nouvelle livraison d’équipement russe portant sur «deux hélicoptères de combat et des radars de surveillance». «Nous recevons ce deuxième lot d’équipements militaires en provenance de la Russie. C’est la manifestation d’un partenariat très fructueux avec l’État russe», a déclaré le général de division Oumar Diarra, chef d’état-major général, selon un communiqué de la Direction de l’information et des relations publique des armées (Dirpa).
Le compte Twitter de la présidence du Mali a diffusé des images du déchargement de la cargaison de l’avion cargo russe ayant acheminé le matériel jusqu’à l’aéroport international de Bamako.
Bamako avait déjà réceptionné le 31 mars, deux hélicoptères de combat et des radars russes, des hélicoptères d’attaque Mil Mi-35P» et des «systèmes radars mobiles 59N6-TE.