La Russie est prête à accorder un soutien militaire aux autorités maliennes de transition, a déclaré son chef de la diplomatie vendredi 20 mai à Moscou. Sergueï Lavrov a précisé que l’aide de son pays leur servira à «augmenter les capacités de combat des forces armées maliennes» ainsi qu’à la formation des militaires et des policiers. Il s’exprimait lors d’une conférence de presse conjointe avec son invité et homologue malien Abdoulaye Diop.

Par Halim Midouni
Il confirmait surtout une tendance parallèle à la dégradation de la relation entre Paris et Bamako et au retrait politique et militaire de la France au Mali où elle s’était massivement engagée en 2013 : celle de la montée en puissance de l’aide militaire de Moscou aux militaires au pouvoir dans le pays voisin et de l’annonce d’une coopération qui devrait toucher d’autres domaines.
Le ministre des Affaires étrangères russe a, en effet, assuré que son pays allait continuer à livrer au Mali du blé, des engrais minéraux et des produits pétroliers. Il a, au passage, critiqué la «mentalité coloniale» de Paris et de l’Europe au Mali. «Le mécontentement (de la France) face au désir des autorités maliennes de demander de l’aide à des forces de sécurité étrangères n’est rien d’autre qu’une récidive de mentalité coloniale dont les Européens devaient s’être débarrassés depuis longtemps», a-t-il dit dans un discours laissant entendre, outre la dénonciation d’un néocolonialisme français en pratique dans la région sahélo-saharienne, que Moscou poursuit une politique de coopération vertueuse au Mali et que le Kremlin n’a pas d’ambition de puissance ou d’influence dans la région.
Dans la réalité, la Russie agit déjà comme une alternative à cet ordre ancien au cours duquel, des décennies durant, le Mali était profondément lié à la France et à l’UE, et travaille à instaurer des relations et des normes nouvelles pour le remplacer par un nouveau système international au Sahel. «Nous comprenons, mais n’apprécions pas les tentatives de la France et d’autres pays de l’UE de prétendre à un rôle dominant en Afrique et dans d’autres régions», a souligné non sans ambiguïté Sergueï Lavrov, jugeant «inadmissible» que la France cherche à «dicter sa conduite au Mali, avec qui elle peut communiquer», a-t-il glissé comme si le message était que la diplomatie russe encourage le dialogue avec les autorités militaires de transition au Mali à la condition, peut-être, d’une clarification du jeu et de ses règles entre Paris et Bamako. Notamment au Nord-Mali, septentrion que l’Algérie, pour des raisons objectives de voisinage, observe avec une grande attention et que de nombreux courants politiques de soutien aux colonels au pouvoir au Mali désignent comme à la fois un traditionnel et potentiel terrain d’action hostile de la France à la souveraineté et aux intérêts maliens, là où ils considèrent que Bamako, n’y pouvant pas projeter des forces armées avec le soutien russe notamment, est ligoté par l’accord de paix signé en 2015 à Alger.
C’est ainsi qu’on peut décrypter aussi- la mise en garde de M. Lavrov contre «un danger réel d’apparition» au Mali «d’enclaves d’anarchie où vont agir librement des combattants de groupes illégaux armés». «Cela menace l’intégrité territoriale du pays, et nous l’avons déjà dit plusieurs fois à nos collègues français», a-t-il dit alors que des signaux nouveaux semblent apparaître avec l’appel du Tchad, qui exerce la présidence tournante du G5 Sahel, à Bamako de revenir au sein de cette organisation régionale et de sa force militaire conjointe. Dimanche 15 mai, rappelons-le, les militaires maliens ont annoncé le retrait de leur pays de cette alliance, considérant qu’elle est «instrumentalisée» par la France qu’ils n’ont pas nommé. Le président en exercice du G5 Sahel, le général Mahamat Idriss Déby Itno, les «exhorte» aujourd’hui à reconsidérer leur «position». Il «tiendra informé dans les tout prochains jours» le Mali «des résultats de ses consultations en cours avec les autres chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres», a-t-il indiqué dans un communiqué évoquant une «imminente conférence des chefs d’Etat et de gouvernements dans le pays du siège», la Mauritanie, sans plus de précisions. En France, le départ du Quai d’Orsay de Jean-Yves Le Drian, particulièrement mal aimé à Bamako, et son remplacement par Catherine Colonna, ancienne ambassadrice au Royaume-Uni et une «gestionnaire de crises» comme la désigne une partie des médias de son pays, est perçu également comme un éventuel «nouveau moment» de la relation très dégradé entre Paris et Bamako.
Annonciateur de quoi, ce nouveau moment ? Rien n’est plus difficile que de répondre à cette question même si l’hypothèse d’une médiation russe, qui serait motivée par l’approche disons moins guerrière et moins «américaine» de la France que les autres pays européens vis-à-vis de Moscou et de l’immense question ukrainienne et de ses conséquences sur le grand jeu international, est presque lisible dans les déclarations de Sergueï Lavrov à propos des autorités maliennes «prêtes à communiquer». Cela supposerait cependant des arbitrages délicats aussi bien à Bamako qu’à Paris, tandis que Moscou compte des points au Mali. En attendant de nouveaux développements, il y a lieu de rappeler que les Nations unies ont regretté la décision du Mali de quitter le G5 Sahel. Mercredi 18 mai, le secrétaire exécutif du Conseil de sécurité, le Burkinabé Eric Tiaré, a déclaré «regrettable» le départ du Mali en réclamant à l’ONU un plus grand soutien. «Nous lançons un appel à l’ONU pour qu’elle s’implique davantage dans le soutien au G5 Sahel», a-t-il dit.
En regrettant comme d’autres membres du Conseil de sécurité le départ du Mali, au «rôle moteur» dans l’organisation depuis sa création, l’ambassadeur français à l’ONU, Nicolas de Rivière, a appelé à «ne pas tirer de conclusions hâtives» sur son avenir. Il revient aux cinq Etats ayant créé le G5 Sahel de «décider ce qu’ils veulent en faire», avait-il précisé. L’ambassadrice adjointe de la Russie à l’ONU, Anna Evstigneeva, a demandé pour sa part au G5 Sahel de «garantir une ligne autonome» de son action «sans diktat extérieur». n