Au lendemain du rejet anticipé des résultats du second tour de la présidentielle et de l’appel au soulèvement face à « la dictature de la fraude » du candidat de l’opposition, Soumaïla Cissé, faisant craindre le pire, les Nations unies et l’Union européenne ont appelé hier au calme et à la patience, d’autant que le deuxième s’était déroulé dans de meilleures conditions sécuritaires qu’au premier.

Les résultats du duel électoral entre le président sortant et favori Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) et l’opposant Soumaïla Cissé doivent être proclamés en milieu de semaine par la Cour constitutionnelle, mais le candidat de l’opposition a d’ores et déjà rejeté lundi à l’avance les résultats du second tour de la présidentielle, appelant le pays à se lever face à « la dictature de la fraude ». Pourtant, alors que les résultats provisoires doivent être annoncés aujourd’hui, le vote s’était déroulé dans de meilleures conditions sécuritaires qu’au premier tour et, surtout, la mission d’observation de l’Union européenne (UE) n’a constaté aucune « fraude », seulement des « irrégularités procédurales », selon la cheffe de la délégation, Cécile Kyenge. Premier bailleur international du Mali, avec 400 millions d’euros versés chaque année au budget de l’État, l’UE a dépêché dimanche dernier 90 observateurs dans 440 bureaux de vote à Gao (Nord), Ségou (Centre), Bamako ainsi que dans le sud et l’ouest du pays, mais pas dans les zones en proie aux violences jihadistes du Centre et du Nord. Il n’en demeure pas moins que M. Cissé, qui avait déjà perdu face à IBK, en 2013, reconnaissant même sa défaite, il n’a cessé cette fois d’accuser le camp du président Keita de profiter de l’insécurité dans le centre et le Nord pour truquer le scrutin. « J’en appelle à tous les Maliens à se lever (…) Nous n’accepterons pas la dictature de la fraude », a lancé lundi à ses militants M. Cissé, ancien ministre des Finances de 68 ans, accusant le pouvoir d’avoir « attaqué » et mis hors d’usage le système de comptabilisation électorale de l’opposition dans la nuit de dimanche à lundi, alors qu’il était crédité selon lui de 51,93% des suffrages contre 47,53% pour le président sortant.

L’opposition menée, l’ONU et l’UE appellent à la retenue

« La responsabilité de ce qui va arriver dans le pays est dans le camp du président de la République », a averti M. Cissé lors d’un bref entretien à des médias, dont l’AFP. Il a en outre déploré la brève arrestation dimanche de six membres de son équipe de communication, dont quatre Français, par les services de renseignements maliens qui ont saisi leurs ordinateurs et téléphones. «Pourquoi, si ce n’est pour cacher quelque chose ? », a demandé M. Cissé.  Cinq hommes ont été libérés sans charges au bout de deux heures, mais l’opposition est toujours, 24 heures plus tard, « sans nouvelles » du sixième, un Ivoirien. «ça n’a rien à voir avec le candidat Cissé, absolument rien à voir. L’élection se fait, mais le travail de sécurité se fait aussi », a fait valoir le ministre de la Sécurité publique, le général Salif Traoré. Une enquête a été « ouverte ». Hier, les Nations unies et l’Union européenne ont vite fait d’appeler au calme et à la patience. A New York, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a appelé « toutes les parties à conserver le calme jusqu’à la conclusion du processus électoral, (tout) en évitant les rhétoriques incendiaires ». A Bamako, la mission d’observation électorale de l’UE a exhorté « les candidats à faire preuve de mesure » dans l’attente des résultats. En tout cas, ni les observateurs de l’Union africaine, ni ceux de l’UE, n’ont constaté les « fraudes électorales » alléguées par l’opposition et rejetées en bloc par IBK qui accuse le camp adverse de « mise en scène ». « A ce stade, la mission de l’UA ne détient aucun élément tangible démontrant de quelconques irrégularités », a-t-elle déclaré lundi, jugeant que « cette élection s’est déroulée dans des conditions acceptables ».

Peu d’incidents

Le second tour s’était pourtant déroulé dans un climat plus apaisé que le premier. Seuls 490 bureaux de vote – sur 23 000 – n’ont pu ouvrir, soit la moitié moins que le 29 juillet, a indiqué le général Traoré. « Nous avions un peu plus de 3,7% des bureaux qui n’avaient pas fonctionné normalement » lors du premier tour, dont M. Keïta était sorti largement en tête avec près de 42% des voix pour 17,78% à son concurrent, a noté le général Traoré. Il a estimé à 2,1% le nombre de bureaux restés fermés dimanche. Il a attribué ce succès à la «montée en puissance» de l’armée qui avait déployé 36 000 hommes, 6 000 de plus qu’au premier tour.    La grande majorité des bureaux restés fermés (440 sur 490) étaient à  nouveau situés dans la région de Mopti (centre), en proie à des violences ethniques attisées par des groupes jihadistes. Les autres se trouvent dans le Nord, dont 23 dans la région de Tombouctou, où l’Etat est peu ou pas présent et  où un président de bureau de vote a été tué par six djihadistes présumés lors du plus grave incident de la journée.

Le scrutin, déterminant pour l’avenir du Sahel, s’est déroulé dans la relative indifférence de la population entre météo pluvieuse, risques de violences et manque de suspense. L’Union européenne a appelé à la «transparence» dans chaque étape de la compilation des résultats.    Selon le camp de M. Cissé, des bulletins de vote « circulaient » ces derniers jours, preuve que des bourrages d’urnes étaient en préparation.  Des journalistes de l’AFP ont constaté que dans au moins six bureaux de vote de Bamako, les procès-verbaux électoraux avaient été pré-remplis et signés avant même la fin du vote. Ibrahim Boubacar Keïta a répliqué aux accusations en dénonçant des « manœuvres » de l’opposition.

Le scrutin s’est déroulé dans une relative indifférence de la population et l’appel lancé par M. Cissé ne semble pas avoir été suivi. « Les gens sont désormais à la préparation de la tabaski », comme on appelle en Afrique de l’Ouest l’Aïd el-Kebir, relève l’analyste politique Souleymane Drabo. « Il faut acheter un mouton, l’élection est déjà en train de passer au second plan », dit-il. Pour finir, le vainqueur proclamé entrera en fonction début septembre avec la lourde tâche de relancer l’accord de paix conclu en 2015 et parrainé par l’Algérie avec l’ex-rébellion à dominante touareg, dont l’application accumule les retards, dans ce vaste pays du Sahel toujours confronté à la menace djihadiste malgré cinq années d’interventions militaires internationales. Le nord du Mali était tombé en mars-avril 2012 sous la coupe de groupes jihadistes liés à Al-Qaïda, en grande partie chassés ou dispersés par une intervention militaire lancée en janvier 2013 à l’initiative de la France, qui se poursuit actuellement. Malgré l’accord de paix, les violences ont persisté et ont progressé vers le centre et le sud du pays, puis au Burkina Faso et au Niger voisins.