Majed El Berhoumi, politologue tunisien et également directeur du Centre maghrébin de recherches, d’études et documentation, évoque ici le sens de la visite effectuée hier en Algérie par le président tunisien Kaïs Saïed. Il estime, s’agissant des efforts diplomatiques en vue d’une solution à la crise libyenne, qu’aucun règlement n’est possible sans la participation et l’implication de ces deux voisins, l’Algérie et la Tunisie. Il pointe aussi du doigt la Conférence de Berlin sur la Libye qu’il n’hésitera pas à qualifier de « rendez-vous raté».

Reporters : Le président tunisien Kais Saïed a effectué une visite officielle en Algérie suite à l’invitation de son homologue, Abdelmadjid Tebboune. Quel sens peut-on donner à cette visite ?
Majed El Berhoumi : C’est la première visite officielle du président tunisien à Alger, venue tardivement mais qui reste toutefois une visite de travail très importante, compte tenu des relations bilatérales algéro-tunisiennes, des intérêts et préoccupations communes, notamment les questions sécuritaires et la lutte antiterroriste. C’est une visite que je considère très importante pour la diplomatie tunisienne tenue de coopérer et coordonner avec les autorités algériennes, notamment sur les dossiers sécuritaires et le dossier libyen où les événements s’accélèrent remarquablement, dans un contexte marqué par la volonté de certaines parties régionales et internationales d’éloigner et d’écarter la Tunisie et l’Algérie de ce dossier. Il s’agit d’une visite très importante à tous les niveaux, que je considère personnellement comme étant la plus importante pour la diplomatie tunisienne.

En quoi réside justement son importance ?
C’est une première rencontre entre deux présidents qui viennent d’être élus. Il est primordial et crucial qu’ils échangent leurs positions et leurs points de vue sur plusieurs dossiers d’intérêts communs.

Vous faites allusion au dossier libyen qui intéresse les deux Etats, sachant que la Tunisie a décliné l’invitation de la chancelière allemande pour participer au Sommet de Berlin sur la Libye ?
L’Allemagne est certes une grande puissance économique, mais qui est loin de tenir un rôle diplomatique à la mesure de son poids économique. Peut-être en raison de son isolement international au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elle est dès lors démunie de toute expérience dans le règlement des conflits.
Et le fait que Merkel ait omis d’inviter la Tunisie au Sommet de Berlin, alors que c’est un pays qui partage des frontières avec la Libye et accueille sur son sol des réfugiés libyens, prouve que la diplomatie allemande est encore au stade de l’apprentissage… et de l’échec de la Conférence de Berlin. En tout état de cause, la situation sécuritaire est tendue en Libye, et son aggravation embrasera inéluctablement tous les pays de la région, à leur tête l’Algérie et la Tunisie.
Il est dans l’intérêt de nos deux pays que la Libye retrouve la paix, pour elle-même et aussi pour la stabilité de la région. Par conséquent, les efforts doivent être consentis entre Tunis et Alger parce que le règlement de la crise libyenne ne peut réussir sans la participation et l’implication de la Tunisie et de l’Algérie. La Libye est historiquement et géographiquement un pays du Maghreb, et les pays de cette région sont les connaisseurs de ce dossier, et les plus vigilants à sa résolution suivant les intérêts du peuple libyen

Les deux pays ne peuvent, par ailleurs, faire l’impasse sur leur coopération bilatérale. Comment voyez-vous l’avenir de cette coopération ?
Tunis et Alger sont deux pays frères séparés par des frontières fictives. Il est inévitable qu’ils coopèrent sur tous les plans et à travers tous les temps.
Outre la situation en Libye, je m’attends à court et à moyen termes, à plus de coordination sur le plan sécuritaire et la lutte antiterroriste ainsi qu’à la conclusion de nouveaux accords économiques bilatéraux en faveur des investisseurs des deux pays. L’entretien devrait porter sur le niveau des relations bilatérales, leur redynamisation sur de bonnes bases et l’élargissement de leurs perspectives à une coopération plus profonde et de redynamisation des mécanismes de coopération existants en mettant place de nouveaux mécanismes favorisant une concertation stratégique de haut niveau.n