Dans un contexte mondial marqué par l‘impact de la pandémie sur les secteurs économiques et culturels suite au confinement, ultime recours pour sauver des vies dans une crise sanitaire sans précédent, le secteur du livre et plus précisément l’un de ses maillons les plus importants, en l’occurrence les librairies, se sont trouvés touchés de plein fouet par cette crise économique inédite.

La librairie d’El Biar, pourtant située en plein cœur d’un quartier de la capitale, un lieu stratégique, où il y a beaucoup de circulation de personnes, souffre de la désertification des lecteurs mettant à mal un commerce déjà en berne depuis un certain temps.
Smaïl M’hand, éditeur et gérant de la Librairie d’El Biar, nous confie qu’«elle est dans un état critique, d’autant plus que depuis la reprise il y a eu moins d’une dizaine de nouvelles publications, seul moyen d’attirer les lecteurs qui veulent acquérir de nouveaux titres».
Le libraire nous explique qu’après avoir été obligé d’arrêter de travailler à cause du confinement pendant deux mois, il a repris au début du mois de mai passé et n’a réussi à faire jusqu’à aujourd’hui que «10% de son chiffre d’affaires habituel à la même période de l’année passée». Précisant que «l’on reçoit seulement quatre ou cinq personnes par jour à la librairie et ce n’est pas évident qu’elles ressortent avec des livres».
Smaïl M’hand nous explique aussi que même s’il a eu écho des rencontres entre le ministère de la Culture et les syndicats des éditeurs «pour le moment, aucune solution n’a encore été proposée pour aider les libraires qui sont en grande difficulté actuellement». Il lance à cet effet un appel aux éditeurs, en déclarant : «Ce que je souhaite, c’est que les éditeurs puissent vendre directement aux libraires. Ensuite à la librairie de revendre à l’Etat et aux institutions qui veulent enrichir leurs bibliothèques». Le libraire insiste sur son appel aux éditeurs en estimant que «s’il n’y a pas une intervention sérieuse des pouvoirs publics pour l’acquisition de leurs ouvrages, que cela soit pour les bibliothèques des institutions ou la bibliothèque universitaire, je peux dire que la librairie et le métier de libraire ne vont pas survivre à cette crise car l’avenir est très flou».

Libraire, un métier menacé de disparition
Même son de cloche chez Dalila Nadjem, directrice des éditions Dalimen, mais également gérante de la librairie «Point Virgule», située à Chéraga. Elle est désolée de la situation que subissent les librairies dans un contexte marqué par une double crise sanitaire et économique. Elle nous explique qu’après avoir reçu l’ordre de fermer la librairie dans le cadre du confinement, c’est seulement au mois de Ramadhan, soit après deux mois de fermeture, qu’elle a eu l’autorisation de rouvrir ses portes au public. Elle nous confie que «lors de cette réouverture, c’était terrible pour nous. Personne n’entrait dans la librairie. La libraire ouvrait entre 10H et 15H en respect des horaires du confinement durant tout le mois de ramadhan, mais aucun client n’a franchi la porte de la librairie.»
La libraire fortement peinée par le fait que les Algériens désertent la librairie, poursuit : «Durant tout un mois, c’était désert et lugubre. Dans ces cas-là on se pose bien des questions. Est-ce que notre métier de libraire est fini ? Dans une situation sanitaire pareille, quelle est l’utilité du livre et des libraires ? Les gens étaient plus concentrés sur la nourriture, les fruits et légumes et les médicaments que d’être en quête d’un livre comme échappatoire ou moyen de se ressourcer ?»
En tant que libraire et bien que les lieux étaient déserts durant tout le mois de Ramadhan, Dalila Nadjem s’est astreinte à ouvrir tous les jours, comme un instinct de survie dans un contexte qui menait inéluctablement à la mise à mort d’un des maillons les plus importants de la chaîne du livre.
La libraire nous explique qu’à force de persévérance, petit à petit, deux jours avant l’Aïd, avec la nouvelle publication des éditions Apic, un ouvrage sur les ténors du Hirak, cela a fait un peu bouger les choses et a amené des lecteurs à la librairie. «Un thème de société qui a attiré les curieux et réussi à apporter un peu de vie à la librairie», nous explique-t-elle.
Notre interlocutrice nous souligne également que «certes depuis cette date, les gens reviennent petit à petit car il y a eu de nouvelles publications, comme le dernier Yasmina Khadra, ou la sortie des Mémoires de Saïd Sadi, qui est un bon ouvrage attirant les lecteurs». «C’est grâce à l’audace et au courage de certains éditeurs algériens que les choses ont un peu bougé pour nous les libraires, mais cela reste très timide». Elle ajoute qu’«on se demande vraiment ce que l’on va devenir en tant que libraire ? Il n’y a pas beaucoup de nouveautés, il n’y a pas de livraisons… le meilleur diffuseur qui existait fait partie des premiers morts, victime du Coronavirus». Elle nous affirme que tous ces paramètres ont fait en sorte que la librairie «a perdu 90% de son chiffre d’affaires. C’est violent comme situation surtout lorsqu’on a un loyer à payer.»
Face à cet forte crise économique que subissent les libraires, Dalila Nadjem nous explique que bien que la librairie a été fortement impactée par les mesures du confinement, les librairies ne sont pas inclues dans le plan d’aide de l’Etat prévu pour sauver ceux qui ont été fortement impactés par cette crise sanitaire.
Elle nous souligne à ce sujet que «le monde de la culture fait partie d’un pan de la société qui a été complètement oublié et surtout le secteur du livre dans le cadre du plan de la relance socio-économique». Elle précise toutefois qu’«il y a eu des réunions avec le ministère de la Culture et des Arts avec les syndicats du secteur du livre pour essayer de trouver des solutions pour aider les libraires et les éditeurs à sortir de cette situation précaire dans laquelle ils sont. Mais, pour le moment on n’a aucune information».

Redonner vie aux librairies à travers les rencontres
Elle soulève également un autre point qui est celui des rencontres-littéraires et des ventes-dédicaces qui permettent de faire vivre une librairie, expliquant que «ce sont les rencontres littéraires qui permettent de faire vivre une librairie, et nous sommes restés des mois sans les organiser. Ces rencontres permettent de ramener des lecteurs qui ont envie de rencontrer l’auteur et aux librairies de générer un chiffre d’affaires en faisant la promotion d’un auteur et d’un livre». Elle nous confie sur ce sujet, qu’ «on avait préparé cinq grandes rencontres pour le mois de Ramadhan, dont une sur le bonheur et le soufisme et une autre spécial adolescent sur le phénomène Harry Potter. Ensuite, on a été contraints de tout annuler. Tout cela a été fatal pour nous.» La libraire nous explique qu’à un certain moment, elle pensait qu’elle était un cas isolé, à cause de l’emplacement de sa librairie qui n’est pas dans une rue de grande circulation de personnes. Mais en contactant d’autres libraires, pourtant dans des emplacements bien situés pour attirer du monde, elle s’était rendu compte que c’est tout le réseau des librairies qui a été touché de plein fouet par la crise.
Appel à l’Etat pour respecter la chaîne du livre
Face à cet amer constat, elle nous affirme qu’«en tant que libraire, ce que l’on veut c’est juste faire notre travail, faire la promotion du livre et de la littérature algérienne et universelle. Il s’agit aussi de faire la promotion des nouvelles publications d’ouvrages dans un esprit du partage de l’amour de la lecture tout en gagnant notre vie». Dalila Nadjem nous précise que «quelques libraires ont tenu le coup mais à quel prix ?» La libraire essaye de relativiser la situation en estimant qu’«il y a eu d’autres secteurs qui ont été touchés plus que nous, lorsqu’on voit, par exemple, le sinistre qui a touché les agences de voyages terrassées suite à cette crise. On se dit que l’on va essayer de tenir malgré tout…»
La libraire, qui est également éditrice, tient à souligner son incompréhension face au silence des pouvoirs publics concernant la situation du secteur du livre fortement fragilisé par cette crise sanitaire. Elle nous déclare que «dans toutes les relances économiques qui ont été proposées, à aucun moment on n’a parlé de la culture. Hors, économiquement parlant, la culture est génératrice de chiffres d’affaires. Il y a des sociétés qui se sont relevées grâce à la culture. Ce qui est triste chez nous, c’est qu’à chaque fois on oublie que la culture est un maillon important de l’entreprenariat et de l’industrie qui génèrent beaucoup d’emplois et d’argent. Lorsqu’on dit libraires et éditeurs, il y a tout un circuit autour d’imprimeurs, de concepteurs, de livreurs et d’autres métiers qui accompagnent le livre. C’est tout un cercle de personnes que l’on ne voit pas et qui apporte le maximum pour cette industrie culturelle et qui sont complètement ignorées dans le plan de relance socio-économique».
Pour sa part, en tant qu’éditeur, Amar Ingrachen, directeur des éditions Frantz-Fanon, tient lui aussi à tirer la sonnette d’alarme sur la situation des librairies en Algérie en mettant en exergue le fait que les librairies sont un maillon important de la chaîne du livre qu’«il faut respecter».
Il nous explique à ce sujet que «pour aider les librairies il faut les respecter. C’est-à-dire que les institutions au lieu d’acheter des livres directement auprès des éditeurs, il devrait respecter la chaîne du livre et les acheter auprès des libraires». L’éditeur illustre ses propos en expliquant que «lorsqu’une bibliothèque publique a un plan de charge pour acheter des livres, elle doit les acheter auprès des libraires et non auprès des éditeurs».
Amar Ingrachen nous affirme à ce sujet que «toutes les institutions algériennes sans exception, quand elles achètent des livres pour leurs bibliothèques, elles les achètent auprès des éditeurs et c’est ce qui casse la chaîne du livre». «C’est une bêtise typiquement algérienne, quand on a envie de s’acheter des médicaments, on les achète en pharmacie et pas auprès des laboratoires», s’est-il insurgé et insistant ainsi sur le fait que «quand l’Etat a besoin d’acheter des livres, c’est auprès des librairies qu’il doit le faire. C’est la seule manière de sauver et de respecter ce noble métier de libraire». n