Propos recueillis par Sihem Bounabi
Reporters : Plusieurs jours après l’assassinat du 11 août, et passé le choc, que peut dire un psychiatre de la scène du crime ?
Dr Mahmoud Boudaren : De la scène du crime, le psychiatre ne peut pas dire grand-chose, c’est le moment de l’enquête, elle doit faire la lumière sur ce qui s’est produit, non pas seulement dans l’affaire de l’assassinat de Djamel Bensmaïl, elle doit également établir les responsabilités dans le déclenchement des incendies qui ont ravagé la région et endeuillé des centaines de familles.
Les deux événements – qui sont liés – constituent une tragédie qui marquera pour toujours la société kabyle, mais aussi toute la communauté nationale.


Le déferlement de haine qui prévaut aujourd’hui dans les réseaux sociaux, consécutif à ce meurtre, menace la paix sociale dans notre pays. Des voix ont appelé à la vengeance et, n’était la sagesse du père de la victime, le pire aurait pu se produire. J’en profite pour rendre hommage à celui-ci et à l’ensemble de sa famille pour avoir appelé à la pondération et fait preuve, dans la douleur, d’une sagesse que l’on ne trouve que dans les familles dont les cœurs et les esprits sont généreux et civilisés.
Djamel, qui était venu apporter son soutien et son aide à la région en proie aux flammes, avait cet héritage. Il était bon et altruiste, deux valeurs qui font l’humanité. Il faut souhaiter que justice lui soit rendue et que ses véritables meurtriers seront confondus. Son deuil pourra alors être fait par les siens et la communauté nationale toute entière ; lui, reposera définitivement en paix.

La police judiciaire a diffusé les dépositions de certaines personnes impliquées dans le crime. Toutes disent qu’elles étaient entraînées dans la furie du carnage ou qu’elles ne voulaient pas tuer. Comment expliquer ce discours ?
Ce qui s’est produit à Larbaa Nath Irathen nous invite à nous interroger et à regarder à l’intérieur de nous-mêmes. Comment est-il possible que la douleur et/ou la colère nous déshumanise au point de chosifier notre semblable et de commettre l’innommable sur sa personne ? Est-ce que la monstruosité est en chacun de nous ? Au regard de ce qui s’est produit, on est tenté de penser que c’est le cas. La colère est en sommeil dans chaque individu et prête à se manifester à tout moment. Mais elle est aussi dans le groupe – la foule – laquelle, à la faveur de la douleur et de la colère partagées, affaiblit la conscience de soi chez l’individu et le rend perméable à l’émotion collective, aux sollicitations externes et à tout ce qui se passe autour de lui. Il perd son libre arbitre et les attributs qui font son individualité. Il obéit aux injonctions du groupe et, dans un climat d’hystérie collective, il se transforme en monstre capable du passage à l’acte. Le sujet qui agit dans de telles conditions devient anonyme et non identifiable, et s’il vient à commettre un acte violent il le fait au nom de tous. C’est la désindividuation. Un concept utilisé depuis plus d’un demi-siècle pour expliquer les actes de violence que le sujet ne commet pas seul mais qu’il perpètre plus volontiers quand il est avec les autres. Une logique qui prévaut dans tous les phénomènes de groupe ou de masse. «L’effet foule» autorise la levée des interdits qui inhibent chez l’individu les comportements répréhensibles et dilue la responsabilité individuelle dans le passage à l’acte collectif.
Dans de telles circonstances, la conscience de soi est annihilée et le sujet, qui n’est plus à l’écoute de ses motivations personnelles, a abandonné ses valeurs pour se soumettre à celles qui lui sont imposées par la foule. Il exonère, de ce fait, l’auteur de l’acte de sa culpabilité. Ceci est valable quelles que soient les circonstances du passage à l’acte violent. Dans l’absolu, le passage à l’acte est individuel, mais il est mû par des motivations externes qui sont différentes selon les situations. Ainsi, les motivations qui ont prévalu dans l’assassinat collectif de Djamel Bensmaïl n’ont rien à voir avec celles qui amènent des individus à commettre un viol collectif ou à lyncher un voleur dans un marché à bestiaux. Pour autant, la logique de l’effet foule est au rendez-vous, de la même façon, et la responsabilité des actes commis est partagée par tous. Pour autant, la douleur et la colère, à elles seules, ne peuvent expliquer la monstruosité dont se sont rendus responsables les auteurs de l’assassinat de Djamel Bensmaïl, l’effet foule non plus. La barbarie qui a prévalu dans l’accomplissement de cet acte doit trouver une autre explication, d’autres motivations, d’autres objectifs. C’est à l’enquête judiciaire que va échoir le rôle de lever le voile sur ce funeste événement.
Le meurtre de cet homme n’a aucune justification, il aggrave les meurtrissures causées par les incendies et accroît nécessairement l’impact du traumatisme infligé à la communauté.

Certains ont tendance à essentialiser ce qui s’est passé à Larbaâ Natth Irathen et le réduire à une région, comme si la société algérienne n’était pas «productrice» de violence. Quel décryptage peut-on faire de ce genre de réaction ?
Il est injuste de réduire ce type de passage à l’acte à la seule localité de Larbaâ Nath Irathen et, partant, de le faire endosser à la seule Kabylie. Le meurtre n’est pas dans l’ADN de la région, il n’est pas non plus un legs généalogique ni dans ses traditions. La violence s’est emparée de toute la société algérienne et je ne me trompe pas en disant que des meurtres ignobles secouent régulièrement la communauté nationale. Ce qui s’est produit à Larbaâ Nath Irathen est terrible et inadmissible. Il est d’abord et avant tout un traumatisme pour les habitants de la région.
Djamel Bensmaïl a été assassiné sur le territoire de Larbaâ Nath Irathen, mais rien ne prouve que les seuls coupables sont de cette localité ou même de la région. Ce drame ne doit pas servir d’opportunité pour stigmatiser davantage la région et faire de ses habitants des barbares. Cela n’est pas la vérité. Les manœuvres trompeuses font leur œuvre néfaste et les manipulateurs agissent en temps réel sur les réseaux sociaux pour polluer la situation et instiller insidieusement dans les esprits leur propagande. Il n’y a pas si longtemps une femme a été immolée, dans la rue, par un individu. Chaïma, a été mutilée puis brûlée et tuée dans des conditions atroces. Ce n’était pas à Tizi Ouzou. Des meurtres ont été perpétrés, il est vrai, par des individus isolés, mais, de mon point de vue, ils montrent que le passage à l’acte meurtrier est répandu dans notre société et que celui-ci participe de la violence sociale qui y prévaut. Personne ne sait encore ce qui s’est vraiment passé à Larbaâ Nath Irathen. Ce que je peux dire, au regard des bribes d’informations qui nous parviennent, est que ce meurtre n’est pas seulement l’œuvre d’une foule en proie à la douleur et à la colère.
Quand bien même des individus, parmi cette foule, auraient participé au lynchage de ce jeune homme et que les habitants de Larbaâ Nath Irathen ne l’auraient pas protégé de ses agresseurs, des personnes – en s’attaquant à la victime – ont incité la foule, en proie à l’émotion, à passer à l’acte. Que l’on s’entende bien, je ne justifie pas le comportement de la population présente sur les lieux, il y a eu un crime innommable et les personnes qui y sont impliquées sont respectivement (individuellement) responsables de leur acte. Elles doivent être jugées et punies selon la loi, toutefois, il est injuste de culpabiliser toute la communauté de Larbaâ Nath Irathen, comme il est inique et inacceptable de rendre responsable de ce meurtre toute la région. Plus de 160 personnes ont péri dans la tragédie engendrée par les incendies – provoqués, il faut le rappeler -, il y a des disparus et des centaines de personnes gravement brûlées, des familles ont perdu tous leurs biens et le désastre écologique est énorme. La région est meurtrie. Il est inacceptable de vouloir occulter ses souffrances et culpabiliser ses habitants. Elle mérite aide et compassion – elle les a eus de la part de la communauté nationale, cela est indéniable – mais elle doit aussi bénéficier du soutien ferme et déterminé de l’Etat, qui doit la protéger contre toute forme de stigmatisation et de discours haineux. La Kabylie n’est pas coupable, elle est la victime.
Comme pour la famille du défunt Djamel Bensmaïl, justice doit lui être rendue, c’est ainsi qu’elle fera le deuil des siens et qu’elle pansera ses plaies.

Comment débattre aujourd’hui des questions de violence en Algérie pour essayer de lutter contre ?
C’est tout le problème, débattre ! Je crois que nous ne savons pas le faire, en tout cas nous ne savons pas nous parler dans un climat apaisé et tolérant. Chacun de nous est arc-bouté sur ses certitudes et ne veut pas quitter cette espèce de zone de sécurité (intérieure ?). S’interroger, se poser des questions et surtout imaginer un instant que nos croyances peuvent être fausses est inacceptable, a fortiori quand c’est celui qui est en face qui nous le suggère. Cela nous met dans tous nos états parce que nous vivons l’altérité qui nous est proposée comme une remise en question de notre personne. Nous avons le sentiment que l’image que nous avons de nous-mêmes est contestée et nous vivons cela comme une blessure narcissique. Nous n’acceptons pas, alors l’émotion monte, la colère et, souvent, l’agressivité avec. Nous n’avons pas appris à dialoguer, à exprimer notre opinion sans vouloir à tout prix l’imposer – à plus forte raison dans les situations de conflits, que nous résolvons souvent dans le passage à l’acte violent.
Mais, si nous n’avons pas appris à nous parler calmement, de façon cordiale et apaisée, c’est parce que nous n’avons pas eu la possibilité de le faire. Les endroits où les vertus du dialogue s’apprennent ont été détournés de cette vocation. L’école en fait partie. Cette institution, qui a été prise en otage par l’idéologie, a perdu son caractère républicain. Elle est une fabrique de l’intolérance et ne prépare pas l’élève à être demain un citoyen soucieux de l’avenir de sa communauté, conscient de ses droits et respectueux de ses devoirs. Parce que l’Ecole algérienne n’apprend pas à l’élève à (déjà) exprimer ses opinions et à défendre son libre arbitre, elle lui apprend à obéir et à se soumettre à des dogmes ou à des certitudes qu’il doit défendre sans s’interroger et sans possibilités de remise en cause. Elle en fait un partisan.
Mais l’Ecole n’est pas seule à faire le lit de la violence sociale dans notre pays. Faut-il souligner que le système politique en place est le premier responsable de cette situation ? Ce dernier a interdit à l’Ecole de jouer son rôle républicain, mais il a aussi empêché la société civile de s’organiser – dans le mouvement associatif notamment – et l’élite intellectuelle de travailler à l’éveil de la conscience sociale à la nécessité de bâtir une société de dialogue et de tolérance. Deux vertus qui fondent les sociétés éduquées, pacifiées. Le pouvoir en place a aussi verrouillé le champ politique et proscrit, depuis notre indépendance nationale à ce jour, le débat sur l’avenir de notre pays. Il a fait du dialogue démocratique un paria ; il a décidé tout seul de ce qui est bon pour le pays et pour le peuple, et a fait lui-même preuve d’intolérance à l’endroit de toute manifestation de l’avis contraire. Il a usé de manipulation permanente pour opposer les citoyens les uns contre les autres et a utilisé la violence pour faire taire toute forme d’opposition politique.
Une communauté qui est soumise à un tel destin, où l’intolérance est la règle, ne peut pas être apaisée et pacifique. Elle porte en son sein les démons de la violence. Mais n’est-ce pas ce qui a été toujours recherché ? Nous en payons le prix.

On parle de la responsabilité des réseaux sociaux et de l’image dans la diffusion des actes des discours de violence. Qu’en pensez-vous en tant qu’analyste des sources de ces violences ?
Si les réseaux sociaux sont un outil indispensable pour faire de la pédagogie afin d’éveiller la conscience sociale et élever le niveau d’éducation des sociétés, ils sont aussi un instrument redoutable de propagande et de manipulation. Ceux qui ont ce dessein et qui s’inscrivent dans la manigance sont rompus à cela. Ils ont conscience que leur discours n’atteint pas tous les internautes, mais ils savent à quelles personnes ils doivent s’adresser. Leur bonne connaissance de la psychologie individuelle et collective constitue une arme infaillible. Leur discours bien rodé et leur argumentaire implacable leur permettent de recruter et d’embrigader «leurs proies». Des gourous qui arrivent, à distance, à avoir une emprise solide sur la vie psychique de leurs victimes qu’ils font adhérer à leurs thèses. En psychologue averti, ils choisissent de parler non pas à l’intelligence des personnes mais à leurs émotions, pour les amplifier. Dans le cas qui nous concerne, ces individus – manipulateurs adroits, à l’abri de l’anonymat que leur assure l’écran de l’ordinateur – se sont saisis de la douleur des citoyens, victimes des incendies, pour, d’une part, susciter la colère et l’accroître et, d’autre part, immiscer la haine dans les esprits. Les personnes les plus immatures boivent les propos qu’ils entendent sans discernement. Suggestibles à souhait parce qu’ils ont une faible étanchéité psychique, leurs émotions entrent immédiatement en résonance avec celles, feintes, de la personne qui est derrière l’écran. La contagion est assurée, la colère monte, et la haine avec. Pour s’assurer de la prise de possession des consciences, ces manipulateurs habiles agissent quelquefois en plein jour en utilisant des moyens audiovisuels. Ce travail de manipulation explique – en tout cas en partie – ce qui s’est produit à Larbaâ Nath Irathen. Tous les ingrédients étaient réunis pour que le drame se produise. Les incendies meurtriers ont généré le chaos dans les esprits et la colère s’est emparée de la population de la région. Il fallait amplifier cette émotion chez chacun et la rendre exponentielle en donnant la possibilité à la foule de se constituer. Ce qui fût fait. Il est utile de souligner que les foules en proie à l’émotion ne réfléchissent pas, il est aisé d’orienter leurs comportements et de susciter chez elles des actes de violence. Quand une foule en colère se meut, c’est un tsunami destructeur. A Larbaâ Nath Irathen, l’irréparable s’est produit avec toute sa cruauté et son inhumanité, la foule l’a endossé. Un acte ignoble, condamnable, il faut le rappeler. De l’autre côté, d’autres manipulateurs – il n’est d’ailleurs pas impossible que ce soit les mêmes personnes – tiennent des discours stigmatisant la Kabylie, à l’effet de susciter à son endroit l’aversion et même l’horreur ; des manoeuvres qui alimentent encore aujourd’hui les réseaux sociaux. Mais cela n’est pas nouveau, nous avons entendu dans un passé récent des individus, des hommes et des femmes politiques, tenir en toute impunité – faut-il le souligner ? – des propos haineux envers la région et ses habitants ; certaines personnes, de l’étranger, ont clairement appelé au meurtre des Kabyles. Cette haine a pris de l’ampleur à la faveur du meurtre de Djamel Bensmaïl. Elle est savamment distillée sur les réseaux sociaux et nourrit un objectif évident, susciter des crispations communautaires. Fort heureusement, la Toile constitue un outil de communication démocratisé et les personnes qui y ont accès ont appris à tamiser les informations qui leur sont destinées. La majorité des internautes, animés de bonnes intentions, travaille à l’éveil des consciences au risque que représente les manipulations en tout genre et les discours tendancieux. Des questions se posent, néanmoins. Qui a intérêt à conduire le pays dans l’impasse sociale, sociétale, du communautarisme ? A qui cela profite ? Si nous avons des réponses à ces interrogations, alors nous saurons quels sont les individus qui sont derrière ce déferlement de haine dans les réseaux sociaux et quels sont les desseins recherchés. Les résultats de l’enquête nous informeront sans doute sur les véritables intentions du pouvoir politique. Pour autant, le peuple algérien est en droit d’être informé sur ce qui s’est réellement produit en Kabylie, tant en ce qui concerne les incendies qui ont endeuillé cette région, qu’en ce qui concerne le meurtre qui a été commis en son sein. Il attend que les pyromanes soient identifiés et leurs motivations confondues.