Synthèse Nadir Kadi
Invité hier de la Chaîne III de la Radio nationale, Mahfoud Kaoubi, analyste économique et financier, est revenu sur le projet de loi de finances complémentaire 2021. Un texte qu’il estime être le symbole de défaillance, en expliquant que toute réévaluation, correction ou modification suppose que «les programmes n’ont pas été cernés ou évalués de manière précise (…) et qu’en cours de route on s’est rendu compte qu’il faut réévaluer, augmenter ou revoir les dépenses». Mais la critique la plus importante de Mahfoud Kaoubi a toutefois porté sur la situation «déficitaire» des finances du pays ; cette dernière loi de finances «augmente la dépense publique de 530 milliards de dinars, pour atteindre un montant de 8 630 milliards de dinars. Ce qui est disproportionné par rapport au niveau des recettes».
Le fond du message de l’analyste économique et financier a, en ce sens, été d’appeler à la «rationalisation» de la gestion des finances publiques, mais surtout au lancement de réformes : «la réforme des finances publiques est indispensable, elle fait partie des actions urgentes.» En effet, laissant entendre que le retard pris par ce «chantier» se perçoit aujourd’hui en décennie, «nous sommes restés dans une logique d’Etat providence qui distribue la rente (…) La seule fois où nous avons engagé un début de réforme fut au milieu des années 1990, suite à la rareté des ressources et aux injonctions du FMI». L’amélioration de la situation financière du pays au tournant des années 2000 aurait rapidement «remis le pays dans une logique laxiste, dépensière (…) et je dirais, en plus, que les résultats sont très médiocres par rapport au volume de la dépense». Mahfoud Kaoubi tient pour preuve de justesse de sa critique l’évaluation de secteurs tels que «l’autoroute est-ouest, les barrages ou l’habitat (…) On se rend compte que les résultats sont très loin des objectifs. La dépense n’a pas produit au moins 30% ou 40% de ce qui devrait être fait».
L’expert estime que «chaque année» perdue pour l’engagement des réformes entraîne «des incidences financières et sociales». Il appelle en substance à ne pas attendre l’aggravation des crises. «Il est préférable de faire des réformes dans un contexte d’aisance financière, et il est encore plus préférable de les étaler sur plusieurs années.» Reconnaissant toutefois de l’existence de «pression sociale», Mahfoud Kaoubi ajoute plus loin que «les réformes seront impopulaires, douloureuses. Il y aura des résistances même à l’intérieur de l’administration parce que les gens se sont habitués à travailler d’une certaine manière (…) et la réforme remettrait en cause toutes les situations de rente».
Et plus concrètement il s’agirait, selon Mahfoud Kaoubi, de revoir les systèmes de transferts sociaux et de subventions. «Les citoyens se sont habitués à un certain rythme de dépense (…) mais la rente n’existe plus, nous sommes à plus de 60 milliards de dette intérieure, c’est énorme». L’invité de la Chaîne III nuance toutefois son discours alarmiste en expliquant : «Aujourd’hui, tant que nous avons des ressources et que la situation sociale permet d’aller vers de réformes (…) il faut aller vers une logique de création de richesses.» Mahfoud Kaoubi, qui intervenait hier à la veille du lancement de la campagne pour les élections législatives, a également adressé entre les lignes un message aux autorités, mais également à l’ensemble des forces politiques, les invitant à ne plus utiliser les ressources pour la «seule consommation». Même chose pour les projets d’intégration et de récupération du circuit informel. «Il s’agirait d’orienter cette manne financière vers l’investissement productif. Autrement dit, collecter de l’argent et le redistribuer ne servirait à rien».
Quant aux raisons de la persistance du marché parallèle, Mahfoud Kaoubi explique que «la dualité de marché est la conséquence de la dualité des prix. Et sans réforme du taux de change, sans ouverture et clarification des opérations de transférer des dividendes, sans les réformes des subventions, la captation de l’argent de l’informel restera un leurre (…) Les taux de rendement sont tout simplement plus importants dans le marché parallèle que dans l’officiel».