Reporters : Quelle analyse faites-vous aujourd’hui  de la situation politique et sécuritaire en Libye ?

Madjed El Berhoumi : Il est visible que sur le terrain, la situation a beaucoup changé en Libye. On constate le recroquevillement des groupes terroristes et l’évolution du rôle du maréchal Khalifa Haftar et du gouvernement de Tobrouk qui ont été, à un moment donné, mis à l’écart pour ne pas avoir accordé leur confiance au chef du gouvernement de l’Union nationale Fayez al Sarraj. Actuellement, la Russie commence à acquérir une influence sur le dossier libyen. Si l’on se réfère aux déclarations des responsables russes après la visite de Haftar et Akila Saleh à Moscou récemment, elles indiquent un retour en force en Libye de la Russie en se positionnant en faveur du maréchal Haftar et du gouvernement de Tobrouk. Le soutien militaire et politique de la Russie sera sans limites. Par conséquent, Haftar va devenir un acteur clé, ce qui incitera toutes les parties impliquées dans le dossier libyen à se concerter avec lui, contrairement au souhait du groupe de Tripoli (milices de Fajr Libya et le Congrès général national). La question qui se pose pour le moment est de savoir comment Haftar va réussir à normaliser les liens avec le Tchad, la France et la Russie. Sur le volet sécuritaire, le pays est ouvert à toutes les probabilités. Je pense que la guerre va se poursuivre contre les groupes terroristes jusqu’à leur anéantissement, ce qui poussera ces éléments à se réfugier dans les pays qui sont frontaliers à la Libye. Si les efforts de paix n’aboutissent pas, la milice al Karama, qui est sous le commandement de Haftar, va s’affronter avec les milices de Mesrata et Fajr Libya. Personnellement, je suis persuadé que les accords de Skhirat n’ont plus de sens et que le gouvernement de Sarraj a besoin d’une autre légitimité outre celle qu’il a obtenue de la communauté internationale ou alors d’être plébiscité par le Parlement de Tobrouk, qui est l’une des cartes les plus fortes de Haftar.

Jusqu’à quel point la situation libyenne menace-t-elle celle de ses voisins tunisien et algérien ?

La Libye menace en effet la stabilité de tout le Maghreb parce que la sécurité de la région est assujettie à celle de la Libye qu’on ne peut dissocier de la zone. La Libye attire les groupes terroristes que les services de renseignements et d’intelligence étrangers ont appris à manier les armes et qui peuvent par la suite menacer la sécurité de leurs pays d’origine une fois de retour. Ces groupes terroristes affligent les forces armées de nos pays. Ça ne remonte pas à loin, l’armée algérienne a découvert une casemate qui contenait des missiles américains type « Stinger ». Donc, il est du devoir des pays voisins de trouver dans les plus brefs délais une solution à la Libye pour éviter des ennuis à leurs peuples, pays et armées. Il serait judicieux de miser sur le travail diplomatique stratégique qui peut éviter de faire couler plus de sang.

Vous dites que la crise libyenne perdure par le manque de volonté des parties impliquées à se réconcilier et à trouver un terrain d’entente pour une sortie de crise. Comment et pourquoi, selon vous ?

Tout à fait, nous avons des parties qui ne veulent pas que la Libye retrouve la paix. La Brigade des martyrs du 17 février n’a pas l’intention de se réconcilier avec les anciens pro-Kadhafi qu’elle accuse de violer les droits de l’homme et d’avoir commis des crimes contre le peuple. Or, ce même groupe, motivé par la revanche, a massacré les anciens alliés à Kadhafi. D’autres parties aussi manipulées par des forces étrangères refusent le consensus dans l’unique but de détruire les structures du pays et, lors de la reconstruction du pays, elles en profiteront pour détourner les fonds et deniers publics pour faire fortune. Pour ces raisons, je pense que les Libyens sont dans l’obligation de dépasser leurs différends comme l’a fait auparavant le Liban après une longue guerre civile ; mais à condition de n’exclure aucune partie des négociations.

A propos de ces partis ou parties, disposent-ils de soutiens étrangers ? Lesquels ?

Effectivement, des pays étrangers se sont immiscés dans le dossier libyen comme les USA, la Grande-Bretagne, la France et l’Italie ou encore l’Otan. On constate que ceux qui se sont révoltés contre El Kadhafi ont été appelés les révolutionnaires de l’Otan. Ajoutons à cela la présence des pays voisins comme le Tchad qui agit en suivant à la lettre les instructions qu’il reçoit de la France. On trouve également des pays du Golfe qui soutiennent Fajr Libya et d’autres qui soutiennent Haftar aussi. Même les Turcs cherchent à y mettre un pied. Les Russes, pour leur part, arrivent avec force. Tout ce chaos et désordre qui perdurent depuis des années empêchent de penser à un Maghreb uni, jusque-là bloqué à cause des divergences que soulève la cause sahraouie.

Donald Trump prend bientôt le pouvoir aux Etats-Unis. Quelle politique pourrait-il avoir vis-à-vis du dossier libyen ?

Il est difficile de spéculer sur la politique étrangère de Trump. Ses déclarations pendant sa campagne électorale n’ont été qu’un moyen pour gagner la voix des électeurs et qui ne seront pas appliquées à la lettre. Ce qui est certain, c’est qu’il va travailler pour l’intérêt de son pays. Mais enfin, la politique extérieure est définie par des institutions dont le président des Etats-Unis est chargé d’assurer le suivi et l’application. A mon avis, il va chercher à trouver un terrain d’entente avec Poutine comme c’était le cas pour la Syrie. Idem pour la Libye où le conflit ne va pas durer pour l’éternité d’autant que c’est dans l’intérêt des grandes puissances que le pays retrouve sa stabilité.

Vous dites que la neutralité de l’Algérie n’est pas crue ni prise au sérieux par certaines parties libyennes. Lesquelles et pourquoi ; sachant qu’Alger multiplie les efforts pour rapprocher Haftar et Sarraj…

Personne ne doute du rôle positif que joue l’Algérie pour faire sortir la Libye de la crise qu’elle endure. L’Algérie, dès le départ, cherchait à rester neutre, a refusé l’ingérence étrangère et la division du territoire libyen, et ce, sans qu’elle omette la milice de Fajr Libya et le Congrès général national établis à l’ouest du pays, donc qui prennent en main les postes frontaliers avec nos deux pays. Nonobstant, certaines parties de l’Est libyen souhaitent que la Tunisie et l’Algérie arrêtent leur médiation pour aller se concerter directement avec le parlement de Tobrouk, ce qui est, dans les faits, impossible. Ajoutons à cela, les alliés de l’ancien régime ne voient pas d’un bon œil la médiation algérienne et tunisienne mais ils finiront par comprendre que nos pays ne se sont jamais positionnés aux côtés d’une partie aux dépens d’une autre.

Quel impact a ce manque de confiance vis-à-vis de l’Algérie sur le processus de normalisation en Libye ?

L’impact ne sera pas largement visible parce que les parties que j’ai citées cherchent en premier lieu à amener l’Algérie à se positionner de leur côté et je pense qu’elles seraient plus intelligentes de ne pas faire de l’Algérie un ennemi. D’ailleurs, il semble qu’il est le pays le mieux placé pour approcher les visions entre les parties du conflit. La Tunisie ne jouit pas de la confiance de tous les Libyens parce que le parti islamiste Ennahda figure dans le gouvernement tunisien, donc le pays est pris pour un allié de Fajr Libya. Quant à l’Egypte, elle soutient explicitement Haftar. Donc, il ne reste que l’Algérie qui puisse mener à terme sa médiation d’autant qu’elle est connue sur le plan diplomatique par son expertise depuis l’ère Boumediène.

Quelle lecture faite-vous des déclarations de Haftar qui a refusé pour le moment de dialoguer avec Sarraj sous prétexte d’accorder plus d’intérêt à la situation sécuritaire du pays que sur le politique ?

Je pense que Haftar veut ramener à sa position d’autres acteurs pour mieux renforcer sa place sur l’échiquier politique. Ce dernier se sent plus fort après avoir récupéré les terminaux pétroliers des milices libyennes et a remporté aussi des guerres contre des groupes terroristes. De plus, les promesses qu’il a reçues des Russes de le soutenir dans les prochaines étapes, en tenant compte que Sarraj sans Fajr Libya et le Congrès général national ne bénéficient pas de soutien sur le terrain, ce qui a fait des accords de Skhirat un non événement. Haftar est conscient et ressent la faiblesse de Sarraj qui n’a pas la force de décision mais influencé plutôt par Fajr Libya pour lequel Sarraj, en contrepartie, garantit le soutien de la communauté internationale.

Que pensez-vous de l’intention de la Russie de fournir des armes à Haftar, comme il l’a dit lui-même ?
Pour Haftar et le Parlement de Tobrouk, la Russie frappe très fort d’entrée. En déclarant la guerre au terrorisme, le maréchal Haftar a su comment attirer de son côté les Russes, indifférents que les groupes terroristes soient issus d’Al Qaida ou de l’Etat islamique. Dans ce sens, la Russie, en s’impliquant dans le dossier libyen, va naturellement se positionner du côté de Haftar avec qui elle partage les mêmes positions et va le soutenir sur tous les plans militaires et politiques. Poutine ne va pas rebrousser chemin sauf s’il s’avère que son alliance avec Haftar ne renforce pas ses intérêts.

« Je n’ai pas de problème avec Sarraj, mais avec son entourage ». A votre avis, à qui Haftar fait-il allusion ?

Il est clair que Haftar fait des insinuations par rapport à Fajr Libya, car Sarraj est entouré par cette milice qui le protège. Sans cette milice, Sarraj est exposé au danger et cette milice ne bénéficie d’aucune légitimité sans Sarraj. D’ailleurs, des proches de Haftar affirment que ce dernier a établi une analogie entre cette milice et Daech et d’autres organisations qui militent sous les auspices de la confrérie des frères musulmans, mais la pression internationale pourra le mener à se concerter avec eux.