Reporters : Le jury du Grand Prix Assia-Djebar vous a distingué pour votre roman « Imehbal » (Les fous) en tamazight. Quel sens a, pour vous, cette distinction ?

M’henni Khalifi : Je suis naturellement ravi et content d’être distingué. C’est une récompense à mes efforts. Cela dit, mon mot va à tous ceux qui ont présenté leurs textes au Grand Prix dans les différentes variantes de tamazight. Je leur dis que c’est une fierté d’être distingué, mais le fait de ne pas être lauréat ne devrait pas les dissuader d’écrire dans cette belle langue.  Bien au contraire, ils doivent écrire et travailler dur pour la promouvoir, la généraliser et la mettre au diapason des développements juridiques et institutionnels. Je parle de la Constitution de 2016, qui a hissé tamazight au rang de langue officielle du pays. A côté de cette reconnaissance historique, il y a maintenantplace pour le travail individuel et collectif. Les écrivains de langue amazighe doivent avoir confiance en eux-mêmes, travailler pour s’améliorer et parvenir à faire de la littérature d’expression amazighe un champ d’expression et de création aussi important que la littérature d’expression arabe et française en Algérie. Toutes les expressions sont utiles pour continuer à donner une audience internationale au patrimoine littéraire national.

Dites-nous de quoi parle votre roman, « Imehbal » ?

Je vous conseille de le lire plutôt. Pour aller vite, le texte met en scène le personnage de Slimane, une vieille personne qui perd la raison, une figure qui oscille entre le normal et l’anormal puis qui glisse dans l’irrationalité. Mieux vaut le lire et conseiller de le lire, je pense. Cela permettra le débat au moins pour avancer en littérature comme dans toute chose.

Dans quelle graphie avez-vous écrit votre roman ?

J’ai opté pour le caractère latin. Je l’ai fait pour des raisons pragmatiques et scientifiques. Transcrire tamazight en caractère latin est un legs de Mouloud Mammeri, que je veux garder et préserver. Ajoutons à cela que la quasi-totalité des travaux de recherche et de production littéraire, aujourd’hui, dans notre pays, sont  effectués en caractères latins. Les départements de langue et culture amazighes, par ailleurs, prodiguent l’enseignement avec le même caractère. Pour autant, je n’écarte pas de faire usage de la graphie arabe, comme le font certains collègues chaouis, ou du tifinagh. Le choix du caractère est une affaire de liberté  et les locuteurs berbérophones ont pleinement droit de réclamer l’utilisation du caractère qui leur convient,  indépendamment des pressions  ou des exigences d’une partie ou d’une autre. Après tout, à mes yeux, le caractère n’est qu’un moyen pour véhiculer la langue berbère qui a surtout besoin de reprendre sa place dans le paysage linguistique national.

Dans quelle variante du berbère écrivez-vous ?

J’écris en Kabyle et je peux recourir aux emprunts quand mon travail d’écriture l’exige. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’un écrivain a pour mission de produire et de promouvoir sa langue. Vu que toutes les langues du monde l’empruntent, je le fais aussi dans le seul souci de diffuser et promouvoir  la langue amazighe loin de toute considération ou calcul politique.

Quid du lectorat de la littérature en tamazight ?

L’édition en tamazight était vraiment à la traîne, mais depuis l’officialisation de tamazight, la production littéraire comme l’édition connaissent un frémissement en dépit de toutes les difficultés que rencontre l’édition dans notre pays, en général. Auparavant, il n’y avait pas de marché du livre amazigh, il n’est pas encore consistant mais il se crée grâce à des éditeurs qui ont le mérite de donner de la visibilité à la production en tamazight.n