Dr Lyes Merabet, président du Syndicat national des praticiens de la santé publique (SNPSP), a également occupé le poste de coordinateur de la Confédération des syndicats algériens (CSA), il aborde dans cet entretien les raisons de la colère des fonctionnaires et des travailleurs des différents secteurs, dont le mouvement de protestation des agents de la Protection civile qui s’est traduit, hier, par une grande marche à Alger.

Entretien réalésé par Siham Bounabi
Reporters : Quelles seraient les raisons de ces mouvements de protestation qui touchent différents secteurs de la Fonction publique, l’Education, la Santé, la Poste et les Télécommunications et, tout récemment, la Protection civile ?
Lyes Merabet : Il faut tout d’abord souligner que les pompiers et même les policiers sont des fonctionnaires qui relèvent de la Fonction publique et ils ont le droit de protester et même de faire grève. Dans d’autres pays, et juste à côté, nos voisins tunisiens ont un syndicat représentant les policiers. Justement, les agents de la Protection civile, dans la liste de leurs revendications, revendiquent la révision de leur statut particulier. Ce qui prouve qu’il relève de la Fonction publique. Je pense qu’il y a actuellement une situation commune qui rassemble tout le monde, que ce soit les fonctionnaires, les travailleurs et les salariés, en général, c’est que la situation sociale s’est dégradée et le pouvoir d’achat s’est effondré. Il y a aussi un cumul de situations qui n’ont pas été réglées depuis des années. Les différents dossiers qui sont relevés aujourd’hui chez les sapeurs-pompiers sont les mêmes que dans les mouvements de protestation de l’Education nationale ou celui de la Santé. Les salaires n’arrivent plus à accompagner les fluctuations d’un niveau de vie qui devient de plus en plus cher, menant à la dégradation du pouvoir d’achat et la dépréciation de la monnaie. Il y a aussi des dossiers qui traînent depuis des années qui relèvent des statuts particuliers et régimes indemnitaires, où il est notamment réclamé la revalorisation du point indiciaire parce que, en tant que fonctionnaires, on est tributaires d’un point indiciaire qui est d’une valeur de 45 DA, mais qui n’a pas bougé depuis 2008. Il est important pour les fonctionnaires que ce point soit pris en charge car nos salaires en dépendent. On est sur une valeur dépréciée de la monnaie qui a perdu 50% de sa valeur depuis une vingtaine d’années, conjuguée à un marché dont on n’arrive pas à contrôler la flambée des prix. Avec tous ces éléments, il est inconcevable de maintenir les salaires au même niveau que celui des années 2008.
Comment expliquez-vous que ce soit maintenant, alors que toutes ses revendications remontent à des années ?
L’année passée ce n’était pas possible par rapport à la situation sanitaire, qui a relégué les revendications sociales au second plan, car il fallait se mobiliser pour une chose beaucoup plus importante qui était de sauver des vies et faire en sorte de sortir de la situation de crise. Mais, maintenant, la situation socio-professionnelle est devenue intenable et cela bouillonne pour tous les travailleurs, que ce soit dans le secteur de la Fonction publique ou dans le secteur économique. Si cela s’exprime par un mouvement de protestation, c’est à défaut de pouvoir s’organiser dans un cadre responsable et continue, représentant les véritables syndicats représentatifs des travailleurs avec le gouvernement. L’espace de dialogue est biaisé et l’offre de dialogue n’est pas, ou n’est plus, respectée. Face à ses mouvements sociaux, malgré les promesses, concrètement il n’y a pas de réel espace de dialogue ou de négociation. Le Premier ministre a annoncé, il y a quelques jours, que les travailleurs ou les syndicats ont usé de leur droit de grève et de protestation. Mais lorsque les situations restent bloquées faute de volonté de dialogue de la part des pouvoirs publics, c’est tout à fait légitime d’avoir recours à la protestation pour faire entendre la voix des travailleurs et syndicats. Dans cette Algérie que nous voulons nouvelle, il faut que l’on sorte de ce type de discours qui est ressassé depuis des années et des accusations gratuites. Il est temps de réellement se mettre à la table des négociations.
Ainsi, vous pensez que dans le contexte actuel, le dialogue et la négociation restent la meilleure des solutions ?
Les solutions doivent se construire dans le dialogue et la négociation à travers un pacte social et économique. Ce pacte social et économique ne peut se faire qu’avec ceux qui représentent réellement les travailleurs et les différents secteurs d’activités économiques. A travers ce pacte social et économique, on va discuter et surtout négocier ensemble comment préserver les acquis des travailleurs et améliorer leurs conditions de vie. Il s’agit également de trouver des solutions pour préserver les intérêts des outils de production représentés par les entreprises, et le gouvernement dans ces projections politiques sur la question économique et sociale et ses propositions à court, moyen et long termes. Si on arrive déjà à mettre en place cet espace de dialogue, de concertation et de négociation, on peut arriver ensemble à un consensus et à construire une feuille de route qui va s’étaler graduellement sur plusieurs années. Mais, actuellement, cela n’arrive pas à se mettre en place, car le gouvernement actuel a construit des espaces de dialogue qui se sont révélés des coquilles vides. Il n’arrive pas à proposer des solutions ni à convaincre les travailleurs. On risque de s’installer dans une logique d’affrontement qui engendrera un chaos où on sera tous perdants, gouvernement, syndicats et travailleurs.