Reporters : Depuis quelques semaines, une tension se fait ressentir sur les besoins en concentrateurs d’oxygène. Qu’elle est la situation réelle au niveau des hôpitaux et des malades soignée à domicile ?
Lyes Merabet : Au niveau des hôpitaux, il y a des efforts qui sont faits, même si on est passé à un rythme supérieur de consommation en termes d’oxygène. Il faut savoir que dans les hôpitaux où on a ouvert des unités Covid, la consommation a été multipliée de manière exponentielle. Ce ne sont pas tous les hôpitaux qui disposent des gros concentrateurs d’oxygène, c’est-à-dire une installation sur place qui distribue la matière première au niveau des différents services. La majorité des hôpitaux ont des réserves qu’ils renouvellent régulièrement selon les besoins des malades. Habituellement, ces hôpitaux renouvellent leurs réserves d’oxygène une fois tous les dix à quinze jours. A l’heure actuelle, ils sont obligés de les renouveler deux à trois fois par jour, ce qui témoigne de l’augmentation des cas graves de Covid-19 et qui nécessitent donc une assistance respiratoire.

Quid des malades traités en ambulatoire, c’est-à-dire à domicile ?
La question se pose de manière plus aigüe pour ses malades, car les frais sont à leurs charges. Ils sont hospitalisés à domicile, soit parce qu’il n y a pas de place et de lits pour les hospitalisés, soit parce que la situation sanitaire du patient permet d’être suivi en ambulatoire, mais avec un besoin d’une source d’oxygène à la maison. Il existe des concentrateurs d’oxygène à utilisation à domicile commercialisés par le secteur privé, mais là je tiens à alerter les pouvoirs publics quant aux prix choquants pratiqués. Ces derniers ont flambé ces dernières semaines. Ces appareils vitaux, qui se vendaient habituellement entre 70 000 DA et 100 000 DA maximum, ont triplé et même quadruplé de prix et sont cédés en ce moment en pleine crise sanitaire entre 300 000 DA et 400 000 DA ce n’est pas normal ! D’autant que l’on sait que la majorité des Algériens n’ont pas les moyens de payer de telles sommes. C’est la même chose pour les scanners et les tests PCR, on est sur des prix exorbitants et exagérés qui oscillent entre 12 000 et 18 000 DA dans les laboratoires privés. La question qui se pose est où est la notion d’éthique et l’esprit de solidarité dont nous devons tous faire preuve en de pareilles circonstances et à ce niveau de la crise sanitaire ? Où est la régulation de l’Etat pour ce genre d’activités et de pratique ? C’est à la l’Etat d’intervenir afin d’assurer la régulation et l’uniformisation des prix et à la Caisse nationale d’assurance sociale (Cnass) d’intervenir pour accompagner les malades en revoyant le système de remboursement.

Pourquoi une telle flambée du nombre de contaminations à la Covid-19 et l’augmentation du nombre de personnes qui développent des formes graves de la maladie ?
Cela s’explique tout simplement par la négligence qui est devenue une attitude généralisée chez les Algériens qui ne respectent pas les mesures barrières. On est en train de le ressasser depuis des mois que c’est crucial et même vital de respecter ces gestes qui sont simples pourtant à appliquer. Cela donne l’impression que l’on est en train de parler à des personnes qui ne comprennent pas ce que l’on est en train de dire, ou alors on parle un langage que ne comprennent pas les Algériens. Sincèrement, on n’arrive pas à comprendre pourquoi avec toutes les campagnes de sensibilisation menées, la mobilisation depuis le début des médecins, des médias, de la presse écrite, des d’associations et même des volontaires, le message ne passe pas. C’est un énorme travail qui est fait pour informer, expliquer et sensibiliser sur les dangers de la contagion au coronavirus et surtout sur les complications de cette maladie si elle se propage dans le milieu familial ou professionnel. Malheureusement, on est dans une situation qui s’aggrave de jour en jour. Si officiellement, on approche aujourd’hui à près de mille cas de contaminations par jour annoncée officiellement, il faut multiplier ce chiffre par sept à dix fois pour avoir une visibilité de la réalité, car on manque de tests pour avoir les chiffres réels.
Je tiens aussi à alerter sur le cas des personnes asymptomatiques qui vaquent à leurs occupations et qui contaminent d’autres personnes qui elles peuvent développer des symptômes très graves. Pour d’autres, ce qui est encore plus grave, c’est des témoignages de personnes qui nous affirment que des malades Covid et qui ont comme consignes de rester chez eux continuent leurs activités quotidiennes en allant au marché, à la mosquée, à se balader et à se regrouper avec d’autres personnes alors qu’il savent qu’ils sont porteurs du virus.

Le corps médical a-t-il les moyens de faire face à cette situation ?
Face à cette situation, nous manquons de moyens de protection. J’insiste sur ce point en tant que représentant du SNPSP. Il faut savoir que parmi les principales causes de l’augmentation des cas de contamination du corps médical, c’est l’affluence massive des malades. Plus il y a un plus grand contact avec les malades, plus l’exposition à la charge virale est importante et plus il y a risque de contamination. Mais le plus grave dans tout cela, c’est que l’on est dans une situation qui s’aggrave, car le nombre de malades est en train d’augmenter et les moyens de protection sont en train de diminuer pour le personnel soignant. Il y a une pénurie pour les masques FFP2, les N95, les visières, les lunettes de protection, les charlottes, les surblouses, les bottes et les caches bottes, on est en train de travailler pratiquement à main nue. On interpelle les responsables pour garantir les conditions de travail en premier lieu.
Pour travailler et répondre aux besoins de la population, nous avons besoin de plus de lits d’hospitalisation, d’une meilleure organisation et d’une meilleure coordination. Nous avons aussi besoin de moyens et les moyens c’est l’exploration rapide d’un malade et pouvoir dépister et diagnostiquer et traiter sans attendre jusqu’à une semaine pour avoir les résultats des tests. Lorsque l’on a une situation de retard, cela a un impact négatif sur les enquêtes épidémiologiques sur le terrain qui permettent de circonscrire rapidement les foyers de contagion en les confinant et les traiter rapidement pour éviter que la contagion se propage, mais malheureusement on est handicapé à ce niveau-là aussi. Au final, on se retrouve avec une seule possibilité, c’est d’accueillir le flux continu des malades et là on risque d’être complètement dépassés si la situation ne s’améliore pas rapidement.