La protestation gagne du terrain dans les rangs des praticiens de la santé publique. Dans cet entretien, le président du Syndicat national des praticiens de la santé publique (SNPSP) aborde les raisons de cette grogne. Il appelle à l’intervention de la tutelle pour la prise en considération des doléances des protestataires et à mettre fin à des pratiques d’intimidation. Il revient également sur les lourdeurs administratives pour la reconnaissance officielle et formelle de la Confédération des syndicats algériens…

Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : Il y a de plus en plus de sit-in de protestation organisés dans plusieurs wilayas par les délégués du SNPSP, dont le plus récent est celui qui s’est déroulé dans la wilaya d’Aïn Defla, quelles en sont les raisons ?
Lyes Merabet : Il s’agit avant tout de dénoncer les situations d’entrave à l’activité et la liberté syndicales dans plusieurs wilayas, telles que Relizane, Touggourt, Blida et celles de l’Est. Toutes ces situations sont posées depuis des mois au niveau du ministère de la Santé, il y a même des procès-verbaux de réunion qui sont consignés et des engagements pour intervenir et lever ces obstacles et mettre un terme à ces situations. Malheureusement, pour certaines situations rien n’a été fait. Pour d’autres, il y a des démarches qui ont été faites, mais cela traîne et on ne comprend pas pourquoi tout ce retard dans la mise en place du respect de la réglementation.
Le droit syndical est un droit protégé par les lois de la République algérienne et inscrit dans la Constitution. C’est un acquis pour les travailleurs algériens. Nous demandons à ce que l’administration soit à égale distance avec les syndicats. Le rôle de l’administration n’est pas de faire de la propagande pour certains syndicats et entraver le fonctionnement pour d’autres surtout les syndicats autonomes. Mais dans la tête de beaucoup de responsables, il n’y a pas de changement, bien que l’on parle d’une nouvelle Algérie. Bien au contraire, on est toujours dans les mêmes réflexes.

Justement, comment expliquez-vous ce comportement de l’administration des structures de santé ?
Sincèrement, il est difficile d’avoir une réponse logique. On se demande s’il y a des instructions non officielles pour maintenir cet état d’esprit et ce statu quo. Ou bien est-ce un excès de zèle de la part de certains responsables ? On est un peu perdus dans notre analyse, c’est ce qui pousse nos collègues dans les différentes wilayas à se déplacer et d’être solidaires dès qu’il y a un sit-in. On a un syndicat qui existe et qui a un «agrément», et plus précisément depuis 1990. On a pratiquement 31 ans d’existence, malheureusement, dans l’approche de certaines administrations, un syndicat autonome n’est pas le bienvenu et elles mettent des entraves au niveau des adhérents. C’est-à-dire que ceux qui adhèrent à un syndicat autonome sont traités de manière différente par rapport aux adhérents d’autres syndicats.

Quelles sont les entraves que subissent les délégués du SNPSP ?
Ce que subissent les délégués syndicaux est très grave. Ils subissent carrément d’énormes pressions au nom de l’administration. C’est un harcèlement administratif, en l’occurrence, des sanctions de toutes parts. On les empêche d’exercer et de fonctionner d’abord, en tant que professionnels de la santé et, ensuite, en tant que syndicalistes. C’est une manière de faire peur à tout le monde. Lorsque le délégué, qui est le représentant du syndicat autonome, subit ce genre de situation, que dire de ce que subissent les adhérents et les adhérentes. Je tiens à préciser que je parle des adhérentes, car il faut savoir que la majorité des praticiens sont des femmes. Le corps de la Santé est féminisé à près de 90 %. Si je prends le cas de Aïn Defla, on est dans une wilaya de l’intérieur où les traditions sociales pèsent énormément pour pouvoir trouver des femmes qui ont le courage d’accepter de s’engager en tant que déléguées syndicales. Il faut savoir aussi que même lorsqu’elles adhèrent simplement à un syndicat autonome, beaucoup de nos adhérentes connaissent des problèmes et des soucis jusqu’à les pousser au chantage : «Vous démissionnez, sinon vous allez continuer à subir des pressions de l’administration».
C’est pour cela que le slogan des sit-in organisés a été «halte à la hogra», «oui aux libertés syndicales» et «non à l’ingérence de l’administration». Nous demandons la levée de toutes les entraves et blocages de la part de la tutelle. Le ministère de la Santé doit agir rapidement, parce que c’est un dossier qui traîne à leur niveau depuis des mois.

A propos de dossier qui traîne, qu’en est-il de l’enregistrement de la Confédération des syndicats algériens ?
Sincèrement, on est dans une situation qui n’a pas de sens. Depuis 2014, on est sur le projet de la confédération des syndicats algériens, il a été concrétisé en 2018 à travers une assemblée constitutive où plus de 12 syndicats étaient représentés. Nous avons remis un dossier au ministre pour la création officielle de cette confédération. Nous avons respecté toutes les étapes et agi dans le cadre des lois de la République algérienne et des conventions internationales ratifiées par notre pays.
Le dossier jusqu’à présent est au niveau du ministère du Travail. Officiellement, il n’y a pas de refus, mais il n’y a pas non plus d’enregistrement. On est toujours dans l’attente d’une réponse. On est vraiment dans une situation qui n’a pas de sens, alors que les lois 90/14, qui structurent l’activité syndicale, et les modalités de l’exercice syndical dans notre pays sont claires à ce sujet. Lorsqu’on dépose un dossier, il y a des délais pour les autorités habilitées dans chaque pays, et dans notre pays, c’est 30 jours. Si au bout de 30 jours, il n’y a pas de refus formalisé officiellement à l’organisation qui a demandé l’enregistrement, on est enregistré par la force de la loi.
Par conséquent, sur le plan légal nous existons, sur le plan de la structuration et des activités nous existons aussi puisqu’on est sur le terrain. Mais, formellement, c’est-à-dire sur le plan de la formalisation, les pouvoirs publics jusqu’à présent n’ont toujours pas donné d’enregistrement à cette confédération. Pourtant, en ce moment, on parle d’ouverture, de dialogue et de concertation, mais dans les faits, il n’y a rien de concret. Il faudrait déjà commencer à ce niveau-là, donner des réponses concrètes et ce n’est pas encore fait.
Je tiens à rappeler que par rapport à ce dossier, nous avons saisi à plusieurs reprises le Premier ministre, nous avons même fait une demande d’audience de manière urgente et cela fait déjà une année. Nous n’avons toujours pas de réaction. Nous nous sommes également manifestés auprès du ministre du Travail, puisque c’est la tutelle en matière d’exercice syndical. Même le ministre du Travail n’arrive pas, à ce jour, à nous fixer une date afin de nous recevoir en audience afin d’exposer ce dossier et discuter d’autres situations, notamment le dossier de la retraite.
Si les pouvoirs publics veulent vraiment rassurer et gagner la confiance des citoyens et de la société civile, il serait temps de passer à des actes concrets et ne pas se limiter aux effets d’annonces, car tout le monde est en train de se rendre compte que finalement rien n’a changé.

Est-ce que ce constat prédit de nouvelles activités de protestations sur le terrain ?
C’est la conséquence de ce manque de dialogue et de concertation. Nos adhérents font face à de nombreuses entraves et des situations qui traînent par rapport à nos revendications. Notamment le dossier des pressions et des libertés syndicales. Comment espérer représenter un corps et défendre ses intérêts lorsqu’on est empêché d’exister carrément. C’est un état des lieux qui est partagé par de nombreux syndicats. Aujourd’hui, c’est la majorité des syndicats qui se pose la question : est-ce qu’il ne serait pas temps de revenir sur le terrain de la protestation ? D’autant plus que pour le moment, les pouvoirs publics ne donnent pas l’impression de vouloir répondre aux doléances des syndicats et de tenir compte justement de cette réalité syndicale plurielle qui existe dans notre pays depuis plusieurs années.