L’épidémie croissante du tabagisme, dans le monde comme en Algérie, constitue une menace importante pour la santé publique, avec des répercussions socio-économiques importantes, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui affirme que 8 millions de fumeurs décèdent annuellement de par le monde, dont un million en raison du tabagisme passif. Ce qui fait de la lutte contre le tabagisme un véritable enjeu de sécurité sanitaire, placée parmi les priorités du ministère de la Santé.

Par Sihem Bounabi
Ainsi, à l’occasion de la célébration de la Journée mondiale sans tabac, le 31 mai de chaque année, le ministère de la Santé annonce l’élaboration d’un guide spécial pour la prise en charge des personnes sous l’emprise du tabac sous toutes ses formes en vue de les encourager à y renoncer,
Le Directeur chargé des maladies non transmissibles à la Direction générale de la prévention et de la promotion de la santé au ministère de la Santé, Pr Youcef Terfani, a dans une déclaration à l’APS, à la veille de la célébration de cette journée, précisé que ce guide est un outil nécessaire pour l‘accompagnement des fumeurs.
Il a aussi précisé que la mission du ministère de la Santé consiste à renforcer la prévention et la sensibilisation aux dangers de ce fléau, ainsi qu’à aider les fumeurs à renoncer au tabac à travers la relance des activités de 53 unités de consultation d’aide au sevrage tabagique, mises en place dans le cadre de la stratégie nationale de lutte antitabac et réparties à travers l’ensemble du territoire national.
Il a ajouté que, selon les différentes enquêtes réalisées par le ministère de la Santé, 16% des personnes parmi la catégorie d’âges allant entre 18 et 65 ans s’adonnent au tabagisme, tandis que 8% des personnes de cette catégorie consomment le tabac à chiquer. Il est à noter que, selon une récente enquête de l’OMS, le nombre de personnes âgées de 15 ans et plus consommant du tabac en Algérie s’élevait, au cours de l’année 2018, à 4,3 millions, parmi lesquelles 4,3 millions d’hommes et 100 000 femmes.

15 000 fumeurs meurent annuellement en Algérie
Il est à noter, selon la dernière enquête réalisée en partenariat avec l’OMS, en Algérie, plus de 15 000 fumeurs meurent annuellement des effets du tabagisme, 7 000 d’une crise cardiaque, 2 000 à 3 000 du cancer du larynx et poumon et près de 1 500 autres de l’artériosclérose, les 4 000 restants sont directement liés à pas moins de 25 maladies en relation avec le tabagisme.
Face à ces chiffres alarmants, le ministre de la Santé a rappelé, lors de nombreuses sorties médiatiques, que la lutte contre le tabagisme sous toutes ses formes est «aujourd’hui une priorité de ministère de la Santé et ce d’autant plus que notre pays a été parmi les premiers pays du continent africain à ratifier, en mars 2006, la Convention cadre de l’OMS pour la lutte anti-tabac par décret présidentiel».
Afin de renforcer cette lutte contre le tabagisme, le Pr Youcef Terfani a, également, souligné que la lutte contre le tabagisme requiert la conjugaison des efforts de différents secteurs. Il estime ainsi que la réduction de l’importation du tabac et la multiplication des taxes imposées à ce produit ont eu un grand impact sur les revenus des fumeurs et a contribué à réduire leur nombre.
Toutefois, cela reste insuffisant et des efforts multisectoriels ont besoin d’être renforcés afin de lutter efficacement contre ce fléau, en appliquant tout simplement l’arsenal juridique et les programmes de prévention mis en place par le ministère de la Santé en vue de réduire les dangers du tabagisme dans la société.
Le Pr Noureddine Zidouni, président du Comité intersectoriel de lutte contre le tabagisme, Chef du service pneumologie à l’hôpital de Beni Messous, a déclaré hier sur les ondes de la Chaîne III de la Radio nationale, qu’il faut «sortir de la culture des commémorations des dates et des journées mondiales et institutionnaliser la lutte contre ce fléau».
Il souligne que l’Algérie dispose d’un arsenal juridique appréciable en matière de lutte contre le tabac qui exige plus que jamais une stricte application de la réglementation en vigueur. C’est dans ce sens qu’il estime que «la lutte contre le tabagisme doit être élargie à tous les secteurs», précisant que «nous ne luttons pas uniquement contre les maladies que provoque la consommation du tabac, mais contre un comportement social néfaste, d’où la nécessité d’impliquer des sociologues et des anthropologues». Il ajoute que la stratégie nationale multisectorielle, qui est en cours de mise en œuvre, implique non seulement les professionnels de la santé, mais également les autres départements ministériels partenaires, la société civile et les médias.

Lutter contre le tabagisme en milieu scolaire
Le président du Comité intersectoriel de lutte contre le tabagisme lance également une alerte pour lutter contre la première tentative de fumer, martelant qu’«il faut à tout prix éviter la première cigarette». Affirmant dans ce sillage que de nombreuses enquêtes ont démontré que la consommation de la cigarette chez la population juvénile ne cesse d’augmenter.
Selon le pneumologue, le médecin agit aujourd’hui pour «corriger les dégâts de la consommation du tabac», mais «non pas pour éviter aux jeunes la première cigarette». Relevant ainsi la nécessité de renforcer les campagnes précoces de prévention auprès de ces tranches d’âge, notamment au niveau des établissements scolaires et aussi dans les programmes d’éducation civique. En effet, selon une enquête réalisée il y a quelques années, 11% des enfants scolarisés au cycle primaire fument, influencés par l’environnement familial et éducatif.
Une problématique qui est l’un des défis relevés par l’association d’aide aux personnes atteintes de cancer «El Badr», qui a intensifié ses activités dans le milieu scolaire et professionnel, à travers une cellule, créée à cet effet en collaboration avec l’Association américaine du cancer (ACS) dont l’un des quatre axes principaux «Non à la 1e cigarette» destiné aux écoliers.
Il est à noter que l’association El Badr» a organisé, hier, en collaboration avec la Société nationale des transports ferroviaires (SNTF), la 15e édition de la campagne «Train sans tabac» au niveau de plusieurs gares ferroviaires, dans plusieurs wilayas. Cette campagne vise à sensibiliser les usagers du train sur les dangers que représente la cigarette, tant pour la santé du fumeur que pour le reste de la société en distribuant aux usagers des trains des brochures d’information et en animant des stands au niveau des différentes gares pour une sensibilisation de proximité.

Toucher au porte-monnaie pour encourager le sevrage
Pour l’OMS, les taxes sur le tabac sont le moyen le plus efficace de réduire la consommation de tabac et les dépenses de santé, notamment chez les jeunes et les personnes à faible revenu, tout en augmentant les recettes fiscales dans de nombreux pays. Il est souligné que la majoration des taxes doit être suffisamment importante pour que le prix du tabac augmente plus que les revenus. Les études ont ainsi démontré qu’une hausse des prix de 10 % fait reculer la consommation d’environ 4 % dans les pays à revenu élevé, et d’environ 5 % dans les pays à revenu faible ou intermédiaire.
De ce fait, les spécialistes algériens estiment qu’une taxe sur le tabac de l’ordre de 10% annuellement dans la Loi de finances, «est insuffisante» et que la lutte contre ce fléau requiert de relever cette taxe à 80%, tel que préconisé par la Convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Concernant la législation en vigueur pour lutter contre le tabagisme, la loi sanitaire promulguée au mois de juillet 2018 a consacré un espace à la lutte contre ce fléau, notamment dans la section 4 relative à la lutte contre les facteurs de risque et à la promotion des modes de vie saine, dans la sous-section 1 sur la lutte contre le tabagisme, de l’art.50 à l’art.58.
Ces articles contiennent l’interdiction de toute forme de promotion, de parrainage et de publicité en faveur des produits de tabac ainsi que la vente de ces derniers aux mineurs, la sanction par la Loi des personnes qui fument dans les lieux affectés à un usage collectif ou accueillant le public, l’apposition d’avertissement spécifique sous forme de dessins ou de pictogrammes émanant de l’autorité de santé, ainsi que l’obligation faite aux producteurs d’apposer des étiquettes qui doivent porter des indications sur les principaux constituants toxiques et leurs émissions.
La loi renferme également dans ses annexes, dans les articles 402, 403 et 405, des amendes et sanctions imposées en cas de non-application et de non-respect des articles précités, des amendes de 2 000 à 1 000 000 DA.
«Le tabac, une menace pour notre environnement»
Il est à noter que cette année, la célébration de la Journée mondiale sans tabac est placée par l’OMS sous le slogan «Le tabac : une menace pour notre environnement».
Selon l’Organisation mondiale de la santé «l’épidémie de tabagisme est l’une des plus graves menaces ayant jamais pesé sur la santé publique mondiale».
Au-delà de son impact sur la santé publique, l’industrie du tabac est aussi la cause de dégâts environnementaux considérables, entre montagnes de pollution et émissions contribuant au changement climatique, a alerté, hier, l’OMS. Ainsi l’industrie du tabac est «l’un des plus grands pollueurs que nous connaissons», a expliqué à l’AFP le directeur de l’OMS pour la promotion de la santé, Rüdiger Krech.
Selon le rapport de l’OMS à ce sujet, intitulé «Le tabac, poison pour notre planète», l’industrie du tabac est responsable de la perte de 600 millions d’arbres, la culture du tabac utilise chaque année 200 000 hectares de terres et 22 milliards de tonnes d’eau et émet environ 84 millions de tonnes de CO2, selon le rapport. Rüdiger Krech précise également que «les produits du tabac, qui sont les détritus les plus souvent jetés de la planète, contiennent plus de 7 000 composés chimiques qui, une fois jetés, se répandent dans l’environnement». Ajoutant que chacun des 4 500 milliards de mégots de cigarettes qui finissent chaque année dans la nature peut polluer jusqu’à 100 litres d’eau. De plus, la culture du tabac est aussi responsable pour environ 5% de la déforestation dans le monde et contribue à l’épuisement de précieuses réserves d’eau.
L’OMS alerte également sur les produits dérivés du tabac tels que les cigarettes, tabac sans fumée et e-cigarettes qui contribuent de manière significative à l’accumulation de la pollution plastique dans le monde. n